Chapitre 39
Alors qu’il peinait à rester conscient, Zac acheva les trois autres bêtes qui avaient accouru, attirées par le bruit du combat. Heureusement, la déferlante d’énergie se dissipa bientôt.
Après les avoir tuées, il battit rapidement en retraite, sans vouloir affronter d’autres barghests pour l’instant. Au bout de quelques minutes de course, il atteignit l’une de ses cachettes, une autre construction perchée dans un arbre.
Assis sur sa couche de feuilles, il put enfin se concentrer sur les nouvelles choses qui s’étaient imprimées dans son esprit. Comme il s’y attendait, son dernier meurtre lui avait permis d’accomplir la quête de Maîtrise de la hache. Il avait tué bien plus vite qu’il ne l’avait espéré. Il s’était fixé un délai de dix jours, mais avait terminé en moins d’une semaine. C’était surtout grâce à la forte densité de monstres au centre de l’île. Ils étaient partout, et il n’avait pas à perdre beaucoup de temps à chercher sa prochaine cible.
Zac ferma les yeux pour examiner sa nouvelle compétence et se retrouva soudain au bord d’une falaise. Surpris par ce changement de décor, il rouvrit aussitôt les yeux ; il retrouva la vue familière de sa cachette.
Ce n’était qu’une illusion, ou quelque chose que son esprit avait créé, mais elle avait paru si réelle qu’il avait cru un instant avoir été téléporté ailleurs. Zac calma sa respiration, puis ferma lentement les yeux de nouveau.
Il se retrouva une fois encore sur la falaise désolée. En regardant autour de lui, il vit qu’elle faisait partie d’un canyon apparemment sans fin. Celui-ci s’étendait au-delà de son champ de vision, et son fond était noyé dans une brume épaisse, ce qui lui donnait l’impression d’être sans fond. Le monde illusoire était d’un gris terne, comme si toute vie en avait été aspirée.
Mais le spectacle le plus saisissant n’était pas le canyon : c’était l’énorme hache plantée dans le sol, à quelques centaines de mètres de lui. Elle mesurait au moins cinquante mètres de haut et dégageait une pression telle que Zac faillit s’effondrer rien qu’en se tenant à proximité.
La hache elle-même était simple, dépourvue d’ornements, et munie d’un manche droit en bois. C’était une hache à double tranchant, apparemment forgée dans un acier ordinaire, aux lames incurvées. Malgré son apparence modeste, Zac avait l’impression de contempler un trésor suprême, tant l’aura qui s’en dégageait était imposante.
Dès que son regard se posa sur le tranchant, Zac chancela en arrière, le visage livide. Il avait eu l’impression d’être fendu en deux rien qu’en le regardant.
Lorsqu’il eut retrouvé ses esprits, il leva de nouveau les yeux vers la hache avec prudence, en prenant soin d’éviter ses tranchants. Mais sa vision changea encore.
Le monde morne et mort se transforma en un lieu qu’on ne pouvait décrire que comme un paradis. Des nuages dorés flottaient dans le ciel, portant des édifices fantastiques. Un réseau de ponts translucides reliait les cités célestes, et des engins volants glissaient dans les airs.
Zac flottait lui-même très haut dans le ciel, comme s’il n’était pas soumis à la gravité. Face à lui se tenait une immense armée céleste. Elle resplendissait d’or et de blanc, et ses généraux dégageaient une puissance terrifiante que Zac n’aurait même pas su évaluer. Plusieurs groupes de soldats encerclaient des piliers aussi hauts que des gratte-ciel. Il lui fallut un instant pour comprendre qu’il s’agissait en fait de bannières de formation gigantesques, semblables à celles qu’il avait dans son camp.
Des titans figuraient même dans les rangs de cette armée humanoïde ; le plus petit mesurait au moins cent mètres. Leurs silhouettes musculeuses semblaient assez puissantes pour porter des montagnes.
L’armée inspirait à Zac un sentiment de sainteté, mais elle dégageait aussi une intention meurtrière monstrueuse, qui semblait en grande partie dirigée contre lui. L’air lui-même vibrait de ressentiment.
Zac était terrifié. Il savait instinctivement que chacun de ces guerriers pouvait le tuer sans même transpirer. Il tenta de se retourner pour fuir, mais ne parvint pas à bouger ne serait-ce que les yeux.
Un soupir lui échappa, et il comprit alors qu’il n’était pas un simple esprit désincarné observant la scène : il habitait un corps qu’il ne contrôlait pas. Il semblait voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre.
Son regard se posa soudain sur son corps : une silhouette musculeuse, vêtue de simples habits de lin. Ses pieds nus étaient poussiéreux, comme s’il avait marché toute la journée sans chaussures. Une hache entra alors dans son champ de vision. Il la tenait dans la main droite, et elle était identique à l’énorme arme qu’il avait aperçue dans sa première vision, au bord du canyon.
La main qui la tenait était extrêmement rugueuse et calleuse, comme si elle avait brandi et manié la hache pendant une éternité.
Son regard revint vers l’armée, qui semblait maintenant se préparer à attaquer. L’air grouillait d’une puissance incontrôlée, au point que l’énergie cosmique paraissait sur le point de se liquéfier.
Des milliers de guerriers commencèrent à insuffler leur énergie cosmique dans les bannières de formation colossales, qui se mirent à briller d’une lumière blanche, plus éclatante encore que celle du pilier sur son île.
Soudain, deux portes gigantesques apparurent au-dessus de l’armée, invoquées par les formations. À mesure qu’elles s’ouvraient, une puissance encore plus forte commença à s’en échapper. On aurait dit qu’elles renfermaient le châtiment d’un dieu ; si elles s’ouvraient, son corps et son âme seraient anéantis.
Mais même face à cette force, l’être qu’habitait Zac ne réagit pas. Il leva simplement sa hache et l’abattit dans un arc vertical en grognant.
Le monde sembla blanchir sous ce coup, et rien n’exista plus que l’arc tout-puissant qui s’étendait au loin. Rien ne pouvait lui résister. Les soldats célestes furent démembrés avant même d’avoir pu esquisser une défense.
Les piliers éclatèrent, et les titans rugirent en tentant de résister à la vague grâce à leur constitution supérieure. En vain : ils s’effondrèrent à son passage.
Certains chefs invoquèrent frénétiquement des quantités prodigieuses d’énergie cosmique pour dresser des défenses qui laissèrent Zac abasourdi. D’autres déchirèrent l’air lui-même pour s’enfuir, le choc et l’horreur inscrits sur leurs visages. Mais l’arc de la lame poursuivit sa course et broya les défenses comme de simples brindilles, anéantissant les derniers vestiges de l’armée. Bientôt, le vide lui-même fut fendu, et des membres démembrés furent projetés hors de failles déchiquetées. Zac vit que les chefs qui avaient tenté de fuir à travers le vide avaient péri eux aussi.
La vision de Zac commença à se brouiller, mais la dernière chose qu’il vit avant que tout ne s’efface fut une hideuse balafre tracée sur le sol, qui s’étendait jusqu’à l’horizon. On aurait dit que le monde lui-même avait été mutilé, et d’immenses quantités d’énergie cosmique suintaient de la déchirure.
La vision de Zac retrouva le canyon et l’immense hache. Il comprit alors qu’il ne s’agissait pas d’un canyon, mais de la faille causée par ce coup de hache d’une puissance inépuisable. La vision céleste qu’il avait eue pendant la bataille avait disparu, remplacée par la désolation vide d’un monde mort.
Après cette bataille, Zac était en proie au tumulte. Plus d’un millier de combats sur l’île l’avaient endurci comme la pierre, mais il n’était pas préparé à ce qu’il venait de voir. Qui était cet homme, et pourquoi cette armée tentait-elle de l’affronter ?
Une guerre dans le Multivers ressemblait-elle à ça ? Si oui, alors la Terre était bel et bien foutue. Si quelqu’un arrivait sur Terre avec ne serait-ce qu’une fraction de la puissance de l’homme à la hache, les Terriens ne pourraient rien faire. Ce serait comme des fourmis essayant d’arrêter un char.
De plus, il ne comprenait pas pourquoi cette vision lui avait été montrée. Il venait tout juste d’obtenir la compétence Maîtrise de la hache et voilà qu’il se retrouvait transporté ici.
Alors qu’il réfléchissait à tout cela, l’immense hache se mit à émettre une lumière aveuglante. Lorsqu’il tourna les yeux vers l’arme, la lumière s’intensifia et la hache disparut soudain.
À sa place apparut une grande fractale dont le contour général rappelait celui de la hache. Elle dégageait elle aussi une pression extrême, au point que Zac avait l’impression qu’elle pouvait, d’une manière ou d’une autre, le fendre en deux.
La fractale resta immobile un bref instant, puis se mit soudain à rétrécir. Lorsqu’elle eut atteint la taille de sa paume, elle fonça sur lui comme une balle. Horrifié, Zac tenta de l’esquiver. Il avait vraiment l’impression que la hache monstrueuse se ruait sur lui.
Mais cela ne servit à rien : elle le frappa en plein front. Zac se figea, n’osant pas bouger d’un pouce.
Heureusement, la mort ne s’abattit pas sur lui, et il constata qu’il allait parfaitement bien. La fractale ne l’avait pas tranché ; elle était entrée dans sa tête, d’une manière ou d’une autre. Il pouvait maintenant sentir sa présence dans son esprit ; elle y flottait, apparemment inerte.
Pour finir, il se mordit le doigt jusqu’au sang et se força à revenir à la réalité. Il rouvrit les yeux, toujours assis dans sa petite cachette. À sa grande surprise, il était trempé de sueur et à court d’énergie cosmique. Des heures semblaient s’être écoulées, et non quelques minutes comme il l’avait cru, car les soleils avaient parcouru une bonne partie du ciel. Pourtant, lorsqu’il baissa les yeux vers son doigt, il n’y avait aucune blessure : il était intact.
L’expérience avait bel et bien été une illusion. Il en était déjà presque certain, mais il s’était coupé le doigt pour en avoir le cœur net. Il savait que le Système n’en était pas à sa première téléportation : il avait bien renvoyé Hannah et ses amis. Il devait savoir s’il courrait réellement un danger si cela se reproduisait.
Pour faire un dernier essai, il tenta de retourner dans l’espace mystique, mais rien ne se produisit. Il semblait n’avoir eu droit qu’à une seule visite. Il fut au moins soulagé de constater que la mystérieuse fractale de la hache était bel et bien restée dans son esprit, puisqu’il pouvait encore la percevoir en dehors de l’illusion.
Il était presque certain que cette nouvelle fractale était la compétence Maîtrise de la hache qu’il avait obtenue, mais il n’avait pas la moindre idée de la façon de s’en servir. Il avait d’abord prévu de retourner au camp pour terminer également sa quête de Frappe, mais il changea d’avis.
Il était convaincu qu’il avait vu ces scènes pour une raison et voulait y réfléchir tant que ses souvenirs étaient encore frais. Il s’adossa donc au tronc de l’arbre et ferma de nouveau les yeux.