Chapitre 38
Après avoir observé les démons pendant deux jours, Zac fut également certain qu’ils étaient bien des êtres vivants, faits de chair et de sang. Il avait toujours soupçonné qu’ils n’étaient peut-être que des pantins — des PNJ, si l’on préférait — créés par le Système pour lui donner, à lui et à la Terre, du fil à retordre.
Mais, ces deux derniers jours, il les avait regardés vaquer à leurs occupations. Ils travaillaient, plaisantaient et jouaient aux cartes. Il en avait vu quelques-uns se lancer dans une violente bagarre, jusqu’à ce qu’un chef accoure pour les séparer. En somme, ils étaient vivants.
Il n’y avait jamais vraiment réfléchi, mais ils étaient comme lui. Voulaient-ils seulement être là, ou le Système les avait-il forcés à venir, comme lui ? Pouvait-il continuer à les considérer comme des ennemis et à les tuer simplement pour atteindre son but ?
Mais Zac s’endurcit bientôt. Le monde s’était effondré et le chaos régnait. Ils avaient envahi l’île, SON île. Tout ce qu’il avait vu et déduit depuis l’intégration au Multivers lui avait appris qu’il ne pouvait pas baisser sa garde en espérant trouver une solution pacifique.
Même si cela avait été possible auparavant, il avait déjà appuyé sur la détente et tué un bon nombre des leurs. Toute possibilité de négociation était désormais exclue. Tôt ou tard, il devrait décider de la conduite à tenir s’il parvenait à retrouver d’autres humains. Mais, pour l’instant, sa seule diplomatie passerait par le tranchant de sa hache.
Il ne pouvait pas et ne voulait pas renoncer à retrouver sa famille, et il savait qu’il devait devenir puissant pour y parvenir. Il devait devenir un véritable Défiant, comme disait Abby : quelqu’un qui défiait le destin et repoussait ses limites. Sa petite île à elle seule était pleine de dangers, et ce n’était qu’un recoin de ce monde. Il n’avait aucune idée de ce à quoi ressemblait le reste de la planète depuis que le Système l’avait fusionnée avec plusieurs autres, mais il ne se faisait aucune illusion : ce n’était pas devenu une sorte de paradis.
S’il devait sacrifier ces démons pour atteindre ses objectifs, ainsi soit-il.
En outre, Abby l’avait mis en garde contre le fait de ne pas accomplir les quêtes données par le Système. Cela pouvait avoir des conséquences imprévisibles et terribles, semblait-il. Cela signifiait que les gens comme Zac étaient presque des esclaves du Système, forcés de jouer selon ses règles. Malheureusement, il ne pouvait rien y faire et n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement.
Zac reprit le chemin de son camp après sa deuxième nuit passée à proximité de l’Incursion. Il avait vu ce qu’il était venu voir et devait maintenant rentrer. S’éloigner trop longtemps de son camp l’angoissait, surtout avec ces nouvelles bandes de guerre, plus importantes, qui parcouraient l’île pour une raison ou une autre. Si l’une d’elles découvrait son camp pendant son absence, il serait contraint de se cacher dans la cime des arbres et les grottes jusqu’à ce qu’il ait terminé la quête. Il n’en avait aucune envie.
Malgré tout, il s’obligea à s’arrêter dans la partie démonisée de la forêt et à chasser les barghests et les gwyllgis pendant une bonne dizaine d’heures avant de reprendre la route. Il ne pouvait pas cesser de se battre et de tuer s’il voulait faire progresser ses compétences. En plus, la densité des bêtes dans la zone centrale était si élevée qu’il accumulait les pièces et l’énergie cosmique à toute allure.
Le seul problème, c’était qu’elles étaient si proches les unes des autres qu’un ou plusieurs démons entendaient souvent le bruit des combats et se joignaient à la mêlée. Il écopa de quelques entailles et coupures dans la cohue, mais rien qui puisse le gêner.
Il finit par quitter la zone et prit la direction du sud. Ce ne fut que tard dans la nuit qu’il retrouva des coins plus familiers de l’île. En chemin, il avait repéré des signes de la présence des bandes de démons et s’était empressé de battre en retraite pour ne pas se retrouver mêlé à leurs affaires.
Après un moment, il regagna enfin son camp, ôta ses chaussures et s’assit sur son trône tout neuf, aussi confortable qu’il l’était. Au début, coincé dans son petit camp, il s’était senti seul et effrayé, et les rugissements au loin le faisaient sursauter. À présent, l’endroit lui semblait être un refuge, un foyer.
Malgré les viscères séchés du démon qui avait explosé, les traces encore visibles de son premier combat contre le démonnet et le sang qui maculait l’intérieur du camping-car, son cœur et sa respiration s’apaisèrent dès qu’il franchit le réseau d’illusion. Dans cette petite bulle, il n’avait pas besoin d’être une machine à massacrer, semant le chaos parmi les démons. Il pouvait simplement exister.
Il s’assit sur sa nouvelle chaise et ferma les yeux. Il sentait le tapis luxueux sous ses orteils et le vent lui caresser les cheveux. L’espace d’un instant, il put oublier l’existence infernale qu’il menait ces derniers temps.
Un rugissement bestial au loin le tira de sa rêverie. Zac soupira et se releva. Il n’avait toujours pas le luxe de se détendre ; il avait des choses à faire.
Son expédition de reconnaissance lui avait apporté la plupart des réponses qu’il cherchait, mais il peinait à trouver un plan qui puisse marcher. D’après ses déductions, l’un des Hérauts se trouvait quelque part dans les montagnes, tandis que l’autre restait introuvable.
Il lui fallait enfin tuer un général, et Zac devinait que ce serait le grand chef. Il s’agissait probablement de l’un des démons les plus richement vêtus de leur ville, mais il ne savait pas encore comment l’atteindre ni quelle était sa puissance.
Il ne se faisait aucune illusion : il ne pourrait pas foncer droit devant, enfoncer la porte et se frayer un chemin jusqu’à lui. Il serait criblé de trous avant même de comprendre ce qui lui arrivait.
Il pouvait toujours tenter de s’infiltrer au cœur de la nuit et d’assassiner le général. Mais Zac doutait aussi de ses chances de réussite. D’abord, il ne savait pas qui était le général ; surtout, il n’avait pas les compétences nécessaires pour mener à bien une telle opération. Escalader le mur ou entrer par une fenêtre du palais ne lui poserait aucun problème.
Mais le faire sans un bruit et sans attirer l’attention des nombreux gardes, voilà le véritable défi. Les éclaireurs postés aux abords de la vallée avaient été très laxistes, mais le commandement militaire, dans la ville même, semblait bien plus strict.
Des gardes montaient la garde dans les tours et sur les remparts à toute heure du jour et de la nuit, avec des relèves à intervalles impossibles à déterminer pour Zac. Leur organisation semblait presque aléatoire. Il ne voyait aucune chance de profiter d’une relève pour s’infiltrer. En outre, on avait coupé la majeure partie de la végétation aux abords de la ville, ce qui rendait toute approche discrète quasiment impossible.
Zac avait même envisagé de creuser un tunnel jusqu’à la ville, mais cela lui semblait beaucoup trop risqué. Si une bande de démons découvrait son entrée, il se retrouverait piégé à l’intérieur. De plus, il avait vu que les démons disposaient de plusieurs mages de pierre qui avaient bâti le palais. Ils pourraient peut-être le repérer sous terre grâce à un sort.
Il avait aussi envisagé de détruire le cristal, mais finit par abandonner cette idée. D’abord, il contenait une quantité d’énergie si phénoménale qu’il craignait qu’il n’explose et ne réduise toute l’île en poussière s’il parvenait à le briser.
Mais surtout, les démons ne semblaient pas s’inquiéter le moins du monde pour le cristal. Ils n’y avaient laissé que quelques hommes avant de repartir bâtir leur ville plus au nord. Si le cristal était essentiel à leur invasion, ils le protégeraient sûrement bien mieux, d’autant qu’ils semblaient capables d’ériger des murs en un rien de temps.
Zac ne pouvait que laisser cette question de côté pour l’instant : ces deux derniers jours, il n’avait abouti à rien. Il se concentrerait sur ce qu’il pouvait faire, pour le moment.
Il avait passé plusieurs jours sans couper de bois et devait rattraper son retard. Il avait tué à un rythme étonnant pendant cette expédition de trois jours, principalement grâce au nombre impressionnant de cibles au centre de l’île. Tout en abattant sa hache de façon rythmée, il fit apparaître mentalement son panneau de quête.
Quêtes actives
Quêtes dynamiques
Qu’ils perdent la tête (Unique) : Tuez les quatre Hérauts et le général d’une Incursion en moins de 3 mois. Récompense : 10 Cristaux de Nexus de rang E, équipement de rang E, bâtiment unique selon les performances. (2/5)
Maître des Incursions (Unique) : Fermez ou conquérez une Incursion et protégez la ville des habitants d’autres alignements pendant 3 mois. Récompense : 5 Cristaux de Nexus de rang E, avant-poste amélioré en ville, statut amélioré au rang de Seigneur. (0/3)
Quêtes de classe
Maîtrise de la hache (Classe) : La maîtrise naît du combat. Terrassez 1 000 ennemis. Récompense : (548/1 000)
Frappe (Classe) : D’abord, abattez du bois. Ensuite, leurs corps. Récompense : (1 240/10 000)
Constitution de forestier (Classe) : Combattez dans les forêts, ne faites qu’un avec la nature. Récompense : (3/30)
Il n’avait toujours pas reçu de nouvelle quête active depuis qu’il avait terminé celle de sa classe. Il commençait à soupçonner que les quêtes actives étaient liées à certaines zones et à certains événements. Il doutait d’obtenir une quête d’amélioration de classe avant un moment, puisqu’il venait tout juste d’acquérir sa classe. Quant à la quête d’extermination des démons, elle était peut-être liée à l’île ; il devrait alors la quitter pour rejoindre une autre zone avant d’en recevoir une nouvelle.
Ou alors, il lui manquait quelque chose au sujet des quêtes. Peut-être étaient-elles tout simplement assez rares. Celle qu’il avait terminée lui avait tout de même valu un titre, et les titres étaient des améliorations permanentes.
Zac continua à couper du bois jusque tard dans la nuit, puis finit par s’allonger pour dormir quelques heures. Il resta dehors, car il ne voulait pas que les parois du camping-car étouffent le moindre bruit annonçant l’approche d’une bande de guerre démoniaque.
Le lendemain, il se réveilla tôt et partit aussitôt. Il avait décidé de ne plus tuer de démons près de son camp. Il craignait que l’absence totale de bêtes dans un secteur donné n’alerte les démons. Il se dirigea vers le centre, cette fois en mettant le cap sur l’est.
Il comptait chasser des bêtes tout en cherchant des indices sur le quatrième Héraut, toujours introuvable. Ur’Khaz avait été tué au sud, puisqu’il occupait le même espace que lui, et il avait abattu Vul dans la partie ouest. Le roi des singes se trouvait probablement quelque part dans les montagnes au nord ; il ne restait donc que le quadrant est. Il comptait récolter davantage d’informations tout en achevant ses quêtes de classe.
À l’approche de la nuit, il rentra au camp et coupa du bois pendant quelques heures. Il avait eu de la chance de trouver la besace, car il commençait à accumuler une quantité absurde de bois de chauffage. Il avait décidé d’en laisser la majeure partie dans quelques endroits secs de l’île. Par précaution, il construirait un simple toit avec des branches et des feuilles pour protéger le bois d’une averse. Ce bois témoignait de ses efforts, et le jeter aurait été du gâchis.
Il poursuivit cette routine pendant quelques jours. Ses activités intenses ne lui laissaient pas plus de quatre heures de sommeil, mais il se réveillait reposé. Il se demanda s’il finirait par ne plus avoir besoin de dormir du tout, si sa vitalité et son endurance augmentaient suffisamment.
Soudain, au moment où Zac abattit sa hache sur la tête d’un barghest, une énorme vague d’énergie cosmique lui envahit l’esprit et faillit le faire sombrer dans l’inconscience.