Chapitre 33
Les soleils commençaient à se lever au-dessus du petit campement.
Zac était assis en tailleur près du feu désormais éteint, nu à l’exception d’un caleçon en lambeaux. Le sol tout autour de lui était rouge de son sang. Pas un seul endroit de son corps n’était épargné par les blessures et le sang.
Il avait poursuivi sans relâche l’amélioration de son schéma de circulation toute la nuit, et il en avait presque terminé. Il avait eu l’impression d’être jeté en enfer et torturé pendant une éternité. Il avait voulu s’arrêter tant de fois, mais avait puisé dans une volonté dont il ignorait l’existence pour continuer.
Bien sûr, cela ne signifiait pas qu’il avait stoïquement enduré la douleur, tel un guerrier aguerri. Heureusement, personne n’était là pour le voir hurler jusqu’à s’enrouer, se rouler par terre et pleurer à chaudes larmes, le nez dégoulinant.
Il ne lui restait plus qu’à modifier la partie autour de son cerveau. Dans le schéma de sa classe, c’était un réseau dense de fractales qui recouvrait toute sa tête.
Zac ne s’était pas arrêté parce qu’il avait changé d’avis. La première fois qu’il avait essayé, la douleur dans sa tête l’avait fait s’évanouir pendant quelques minutes. Il se préparait maintenant à tenter de nouveau l’expérience.
Il se leva en titubant et attrapa toute la viande séchée qui lui restait. Il se sentait complètement vidé et avait besoin d’un peu d’énergie avant de recommencer. Il remplit aussi sa gourde à l’aide de son réseau, puis se versa de l’eau dessus pour se débarrasser d’une partie du sang. Le contact de l’eau froide sur ses innombrables coupures le réveilla tout à fait.
Il se rassit enfin pour achever la fractale. S’il ne le faisait pas maintenant, il craignait de ne plus oser s’y remettre. La douleur était telle qu’elle risquait de lui laisser une cicatrice mentale ; il devait en finir tout de suite.
Il commença à modifier le schéma par petites touches, de peur de s’évanouir de nouveau s’il en améliorait une trop grande portion d’un coup. Malgré tout, la douleur frôlait la limite du supportable. Il avait l’impression qu’une pointe lui transperçait l’œil pour s’enfoncer dans sa tête, avant de s’y mettre à tourner pour faire bonne mesure.
Zac poursuivit péniblement, les larmes ruisselant sur son visage. Au bout d’une heure, la dernière portion fut enfin modifiée : la fractale était complète et reliée. Zac vomit soudain une gorgée de sang, mais se sentit aussitôt beaucoup mieux.
Il souffrait toujours d’une grave perte de sang et avait mal partout, mais son corps lui semblait plus léger et en meilleure forme. Il essaya de faire circuler un peu d’énergie cosmique et fut stupéfait par les progrès. Pour comparer avec avant, il avait eu l’impression de devoir respirer et cligner des yeux manuellement quand il faisait circuler l’énergie cosmique dans son corps ; à présent, le processus était automatique et naturel.
C’était comme si l’énergie savait ce qu’il voulait faire et suivait spontanément sa volonté. Il semblait aussi absorber l’énergie environnante plus vite, et pas qu’un peu. Cela ne l’aiderait pas à gagner des niveaux, mais lui permettrait de guérir et de reconstituer ses réserves d’énergie plus rapidement.
Enfin, la fractale achevée, il ferma les yeux et s’endormit sans rêver.
Zac se réveilla environ trois heures plus tard. Il se sentait toujours épuisé et souffrait encore, mais ne saignait plus. Grâce à ses statistiques améliorées, il n’avait besoin que de quelques heures de sommeil par jour pour se sentir reposé, et pouvait tout à fait se passer de dormir pendant une nuit ou deux. L’alliance d’une endurance et d’une vitalité élevées prouvait une fois de plus son utilité.
Il avait d’abord prévu d’aller repérer l’Incursion proprement dite aujourd’hui, mais y renonça. Il voulait être en pleine forme pour affronter ce qui l’attendait au bout de l’arc-en-ciel. Il devait aussi trouver de quoi manger, et il lui semblait plus prudent de s’en prendre à des bêtes de rang inférieur pendant qu’il était diminué.
Ses blessures de la veille s’étaient également nettement améliorées ; seule sa jambe le lançait encore.
Il lui restait toutefois une chose à faire avant de partir. S’il s’était torturé toute la nuit, c’était notamment pour pouvoir se servir de son équipement gravé.
Zac fut soulagé de constater que son amélioration lui permettait maintenant de projeter facilement de l’énergie. Il ne voyait pas l’énergie cosmique, mais pouvait la sentir. C’était étrange : depuis qu’il avait commencé à utiliser l’énergie cosmique, il avait l’impression d’avoir acquis un nouveau sens, et l’amélioration de ses canaux semblait l’avoir encore aiguisé. L’énergie cosmique flottait au-dessus de sa main, qui la projetait, comme une brume invisible, sans montrer le moindre signe de dissipation.
Il voulut d’abord examiner la bourse, qui était pour lui la plus mystérieuse. Il la prit et y insuffla prudemment un peu d’énergie. À sa grande stupeur, la bourse absorba soudain tout le sang séché sur sa main.
Il n’eut toutefois pas le temps d’y réfléchir : il vit soudain apparaître dans son esprit un vaste espace. Il faisait environ trois mètres sur trois et était rempli d’objets divers.
Il y avait une autre épée à l’intérieur, elle aussi couverte d’inscriptions. Mais celle-ci était d’une taille bien plus normale que son monstrueux compagnon. Dans un coin se trouvaient quelques outils sans lien entre eux, une gourde et une flasque en argent. Cette dernière semblait porter des fractales semblables à celles de la gourde, mais un peu plus complexes.
Un autre coin était rempli de plats raffinés et de fruits en abondance.
Plus étonnant encore, l’espace contenait une véritable table, un parasol, un tapis et deux chaises ouvragées. Zac fixa le mobilier d’un air idiot, sans savoir quoi en penser. Le démon envahissait-il un autre monde, ou était-il parti pique-niquer ?
Il n’osa toucher à aucun aliment, car il n’avait aucune idée de ce que mangeaient les démons ni si c’était comestible pour les humains. Tout avait l’air parfaitement normal, mais qui savait s’ils n’utilisaient pas du cyanure comme épice ?
Les derniers objets, dans un coin, étaient quelques livres et un petit tas de cristaux. Tous avaient une forme régulière et faisaient à peu près la taille de sa paume. Il ne comprenait pas du tout la langue des livres et ne put que les mettre de côté pour le moment.
Les cristaux étaient plus intéressants. Il essaya d’en extraire un mentalement de la bourse. Soudain, un cristal apparut à côté. Zac le saisit en l’air et l’examina. Il n’était pas translucide, mais d’un blanc laiteux, et frais au toucher. Il semblait également émettre une faible lueur blanche.
Plus intéressant encore, Zac sentait que la petite pierre regorgeait d’énergie cosmique. Ses sens lui indiquaient qu’il ne tenait pas un petit cristal brillant, mais un soleil d’énergie étincelant.
Il se rappela que ses quêtes lui promettaient des Cristaux de Nexus en récompense et supposa qu’il en tenait un dans sa main. Plus impressionnant encore, sa bourse en contenait environ cent.
Bien sûr, Zac savait qu’il s’agissait peut-être d’un Cristal de Nexus de rang F plutôt que d’un cristal de rang E, comme ceux que les quêtes offraient en récompense. Il aurait été étrange de recevoir cent cristaux après avoir vaincu un seul ennemi, alors qu’il n’en obtenait que dix en venant à bout d’une Incursion entière à lui seul.
Il essaya d’absorber un peu d’énergie du cristal, et un flot pur pénétra rapidement dans son corps, lui redonnant des forces. Son corps légèrement épuisé retrouva vite de l’énergie, et il fut heureux de constater que l’absorption continuait même après qu’il fut « rassasié ». Cela signifiait qu’absorber les cristaux contribuerait à lui faire gagner des niveaux, au lieu de servir uniquement à récupérer après un combat épuisant.
Zac s’assit et absorba l’énergie du cristal pendant environ trente minutes, puis s’arrêta. Après l’avoir examiné attentivement, il lui sembla en avoir absorbé environ un quart. Il lui faudrait donc à peu près deux heures pour le vider complètement. De plus, l’absorption d’un seul cristal semblait équivaloir à tuer environ dix barghests et à absorber leur énergie.
Autrement dit, s’il se contentait de s’asseoir pour cultiver avec ces pierres, ce serait plus efficace que de courir partout sur l’île en massacrant de toutes ses forces des chiens démoniaques.
Bien sûr, il n’obtiendrait pas de Pièces de Nexus, mais tout de même.
Ces cristaux lui seraient d’une aide précieuse. Il y avait toujours des moments où il ne pouvait pas tuer de bêtes : quand il cuisinait, coupait du bois, ou même quand il se déplaçait parmi les démons pendant ses chasses. S’il pouvait continuer à absorber ces cristaux pendant tout ce temps mort, il doublerait sa vitesse de progression.
Il passa ensuite à la grande épée et essaya d’y insuffler de l’énergie cosmique. Mais l’énergie semblait se heurter à un blocage avant de pouvoir y pénétrer, ce qui laissa Zac perplexe. Après une brève hésitation, il se coupa le doigt et fit tomber quelques gouttes de sang sur les runes, puis réessaya. Il se rappela que la bourse avait absorbé son sang et ne put que tenter la même méthode.
Cette fois, il ne sentit aucune résistance : le sang fut absorbé par l’épée. Des informations lui parvinrent de nouveau, cette fois sur l’utilisation de l’arme. Il semblait que l’épée pouvait augmenter ou diminuer son poids, quoique dans une mesure assez limitée. Cela expliquait peut-être pourquoi il s’était écrasé au sol avec tant d’impuissance lors du premier affrontement contre le chef : celui-ci avait peut-être poussé le poids au maximum pour son coup vertical.
Il suivit ensuite la même procédure avec sa hache. Lui insuffler de l’énergie n’eut aucun effet spectaculaire. Elle disposait d’une fonction d’autoréparation et d’affûtage assez rudimentaire. Tant qu’il y insufflait un peu d’énergie cosmique, elle réparait peu à peu les entailles du tranchant et s’aiguisait de nouveau.
Elle n’augmentait pas sa létalité, mais c’était pratique pour lui, qui ne disposait pas du matériel nécessaire à l’entretien de ses armes.
Il se tourna enfin vers son dernier équipement gravé et tenta, en procédant de la même manière, d’activer les brassards qu’il avait pris au chef. À sa grande surprise, il ne se passa rien.