Chapitre 32
Zac écarta avec empressement tout l’équipement qui avait appartenu au chef et se mit à l’examiner. Il pensa d’abord aux bracelets gravés : avec l’épée et la cuirasse, c’étaient les seuls objets sur lesquels des motifs fractals étaient inscrits.
Il les examina plusieurs fois et appuya à différents endroits, mais rien ne se produisit. Il essaya de les enfiler et de se concentrer dessus, sans obtenir la moindre réaction. Il ne put que les mettre de côté à contrecœur et poursuivre l’examen du reste de l’équipement.
Zac prit la bourse et l’ouvrit. À l’intérieur, tout était étrangement noir comme de l’encre, et il n’y voyait rien. Son cœur s’accéléra : il avait l’impression d’avoir décroché le gros lot.
Il prit d’abord l’un des petits couteaux et l’enfonça à moitié dans l’obscurité, puis le retira. À première vue, il n’avait subi aucun dommage. Il comptait faire de même avec son doigt, mais dès qu’il l’enfonça à peine dans le noir, une brûlure cuisante le piqua.
Le bout de son doigt avait été net comme tranché, et du sang dégoulina sur la bourse. La chair ne pouvait peut-être pas y entrer, supposa-t-il. Il essaya donc avec un morceau de viande séchée, qui réagit comme le couteau.
« Peut-être que ça ne marche pas avec les êtres vivants… » pensa Zac. Mais il n’avait aucune bestiole sous la main pour vérifier son hypothèse ; il devrait attendre.
Restait à savoir comment activer la bourse. Il avait remarqué quelques indices pendant le combat. Lorsqu’il avait enfoncé sa hache dans la poitrine du chef, il avait senti l’énergie cosmique du démon pénétrer dans l’armure.
Zac n’avait jusque-là fait circuler l’énergie qu’à l’intérieur de son corps et ignorait comment la pousser vers l’extérieur. Il essaya d’en faire affluer dans ses doigts, puis de l’expulser par leur extrémité. Résultat : l’énergie s’y concentra trop et ses doigts commencèrent à se déchirer.
Il tenta toutes sortes de choses pendant des heures, puis finit par abandonner. Zac supposa qu’il y avait un problème fondamental dans sa manière de manipuler l’énergie. Quand il avait commencé à plier l’énergie cosmique à sa volonté, il s’était représenté le système circulatoire de son sang. Évidemment, il n’avait pas imaginé de sorties par lesquelles elle pourrait s’échapper.
Il se mit à réfléchir à la manière d’améliorer son système. Il imagina un trou dans sa paume, par lequel l’énergie cosmique pourrait s’écouler.
Mais dès qu’il modifia la circulation de son énergie, une douleur fulgurante jaillit dans sa main. Une marque sanglante semblait être apparue à l’endroit où il avait imaginé l’ouverture.
La douleur fit perler une sueur froide sur le front de Zac, et il eut le cœur au bord des lèvres. Une modification aussi minime lui avait déjà fait si mal. S’il voulait améliorer le système dans tout son corps, à quel point souffrirait-il ?
Il savait que le système circulatoire qu’il avait conçu était loin d’être la meilleure manière d’utiliser l’énergie cosmique ; il l’avait simplement bricolé. Il comptait obtenir plus tard une compétence ou une méthode adaptée, quand l’occasion se présenterait. Il n’avait pas imaginé que la douleur serait aussi terrible.
Son désarroi s’accentua lorsqu’il remarqua que le trou qu’il avait créé dans sa main laissait continuellement fuir l’énergie cosmique, l’épuisant peu à peu.
À contrecœur, Zac dut rétablir son schéma de circulation, ce qui déclencha une nouvelle vague de souffrance.
Il resta assis une bonne demi-heure, sans savoir quoi faire. Il craignait d’avoir compromis son avenir d’une manière ou d’une autre. Plus il y réfléchissait, plus il lui semblait essentiel de pouvoir projeter son énergie. Les démons avaient utilisé des compétences qui projetaient toutes l’énergie de différentes façons : la brume mystérieuse, les arcs d’éclairs noirs et le contrôle des racines. Toutes reposaient sur la manipulation de l’énergie cosmique à l’extérieur du corps.
S’il était coincé avec ce système défectueux, où toute l’énergie restait prisonnière de son corps, pourrait-il seulement utiliser les compétences qu’il obtiendrait à l’avenir ?
Il devait trouver une solution, même s’il lui fallait endurer le supplice de réécrire son circuit. Cela dit, le trou qu’il avait créé ne fonctionnait pas et, même si ç’avait été le cas, il hésitait à recourir de nouveau à cette méthode. Il ne voulait pas s’enfoncer toujours plus dans l’impasse en bricolant à la va-vite un système de circulation bancal.
Il retourna au Nœud de Nexus pour parcourir une nouvelle fois les compétences, au cas où l’une d’elles serait une technique de circulation ou quelque chose de similaire. Bien sûr, au fond de lui, il savait que ce n’était pas le cas : il avait déjà examiné ces compétences un grand nombre de fois et savait qu’il n’y en avait aucune de ce genre.
Les compétences disponibles pouvaient généralement être classées, à sa connaissance, en quatre catégories : offensives, défensives, de déplacement et de soutien. L’[Œil de discernement] appartenait à cette dernière.
Mais tandis qu’il éloignait sa main du cristal, il se figea soudain, frappé par une évidence. Tout ce qui était lié au Système avait un point commun : les motifs fractals. Il ne savait toujours pas comment les interpréter, mais ils se trouvaient sur les bannières de formation, les armes, et même les compétences s’en servaient.
Et, justement, il connaissait un motif qui avait exactement la taille de son corps. C’était le motif fractal qu’il avait aperçu lorsqu’il avait choisi sa classe. De nombreux détails lui avaient échappé à l’époque, mais les parties qu’il avait pu distinguer formaient un circuit complet.
Une fois l’idée venue, impossible de s’en défaire. Plus il y réfléchissait, plus elle lui semblait logique. Il se souvenait encore parfaitement du motif, qui parcourait chaque partie de son corps. Le système était bien plus complexe que celui qu’il avait conçu lui-même, mais rien ne lui laissait penser qu’il ne fonctionnerait pas.
Quant aux parties indistinctes et floues, elles se révéleraient peut-être plus tard, quand il gagnerait des niveaux ou terminerait des quêtes. Zac pourrait alors s’appuyer sur ces nouvelles informations pour améliorer le motif existant.
Le seul problème, c’était l’énorme travail que représentait la modification de sa circulation énergétique. Ajouter puis retirer un simple trou dans sa main lui avait donné l’impression d’y plonger la paume dans le feu d’un diablotin. Il n’était même pas sûr de survivre à une telle entreprise.
Mais il n’osait pas attendre non plus. Lorsqu’il avait conçu son circuit énergétique, il y avait apporté rapidement quelques petites modifications. À l’époque, il n’avait ressenti aucune douleur et avait supposé que ce schéma n’était qu’une aide mentale pour utiliser l’énergie cosmique.
Zac craignait que cela ne signifie que le schéma devenait de plus en plus difficile à modifier, comme s’il fusionnait avec son être même. Il pouvait encore le changer, mais, à en juger par la douleur, bientôt ce serait peut-être impossible.
Zac n’en était plus à sa première douleur et ne perdit pas de temps. Dans l’idéal, il aurait attendu que toutes ses blessures guérissent, mais il était pressé par l’urgence. Il commença par sa main gauche afin de vérifier si la transformation des motifs était seulement possible.
Une douleur fulgurante, bien pire que celle provoquée par le trou, envahit sa main. Il avait l’impression que tout son bras baignait dans de l’acide brûlant. En quelques secondes, la sueur lui couvrit le corps et ses yeux devinrent injectés de sang. Il tint bon malgré tout et continua d’imaginer le système rudimentaire de sa main se transformer lentement en motif fractal, celui que lui avait conféré la classe d’Homme à la hache.
Après ce qui lui sembla une éternité, la transformation s’acheva. Sa main était dans un état lamentable ; on aurait dit qu’elle était passée dans un mixeur. Mais là où se trouvait autrefois un simple circuit pour l’énergie cosmique, un motif sophistiqué avait pris sa place.
Zac essaya de bouger les doigts. Cela faisait mal, mais il ne semblait pas avoir subi de dégâts permanents. Il tenta ensuite de faire circuler l’énergie cosmique le long de son bras, jusque dans les circuits qu’il venait de réécrire.
La sensation était étrange. Il avait toujours cru que sa circulation énergétique était fluide. Pourtant, lorsqu’il fit affluer l’énergie dans sa main, il eut l’impression qu’elle passait de tuyaux engorgés dans ses bras à un océan immense dans sa paume. La différence de fluidité dans le maniement de l’énergie était incomparable.
Zac savait désormais qu’il avait vu juste. Le changement de classe lui avait fourni un motif complet pour utiliser son énergie cosmique. Il était probablement aussi lié à ses compétences, se dit-il.
Il comprit également ce que cela impliquait et, frissonnant, commença à transformer le reste de son corps.