Chapitre 24
Azzun traversait la forêt avec ses deux compagnons, écartant avec irritation les branches et les mouches. C’était la première fois qu’il quittait son monde, et le changement de climat le déstabilisait. Le cadre monochrome et apaisant de son clan lui manquait. À présent, l’Incursion, au loin, était le seul rappel de la couleur rouge qui lui était familière.
Bien sûr, ils savaient qu’avoir la possibilité d’envahir un monde fraîchement intégré représentait une occasion en or. La Maison Arh’Rezak avait célébré l’événement pendant dix jours et sacrifié dix mille esclaves pour porter chance en apprenant qu’elle avait bel et bien obtenu un créneau. Elle n’était qu’un clan de taille moyenne dans son secteur, mais cette occasion pouvait lui permettre de devenir un grand clan. Peut-être même pourrait-elle réunir assez de ressources pour renverser le Seigneur régional.
Tout le monde savait que les Cieux impitoyables n’ouvraient généralement les passages que pour mettre les habitants indigènes des planètes à l’épreuve. Ils voulaient tester si les populations d’origine méritaient de rester en vie et si des puissants émergeraient parmi elles. C’était pour cela qu’ils laissaient passer les envahisseurs, tout en limitant leur puissance. L’épreuve devait être difficile, mais surmontable.
Bien sûr, la plupart des puissances du Multivers acceptaient volontiers d’être mises à l’épreuve par le Système. Les gains potentiels — trésors rares et nouveaux territoires à posséder — dépassaient de loin le sacrifice éventuel de quelques jeunes et de leurs éléments les moins doués. C’était un excellent terrain d’entraînement pour leur élite montante, qui pouvait y apprendre à diriger, à combattre et à mettre la main sur de précieuses ressources.
Les anciens du clan furent encore plus euphoriques lorsqu’ils apprirent que le monde avait été classé rang D. Ce n’était un secret pour personne : lorsque le Système intégrait de nouveaux mondes, l’énorme afflux d’énergie pouvait y faire apparaître toutes sortes de trésors rares et inestimables. Plus le rang du nouveau monde était élevé, plus les trésors étaient nombreux. Une planète fraîchement intégrée de rang D n’était pas de premier ordre, mais elle était au moins au-dessus de la moyenne.
En temps normal, un clan médiocre n’aurait pas eu accès à pareil festin. Un archidémon aurait généralement influencé les Cieux et le leur aurait raflé, mais, par chance, la Grande Guerre atteignait une intensité brûlante. Tous les véritables puissants étaient occupés et ne pouvaient pas se concentrer sur cette affaire, malgré les gains potentiels.
Azzun avait grandi en écoutant des histoires d’imps et de thralls de basse extraction qui, après être entrés dans un monde fraîchement intégré, étaient devenus des archidémons. Ils avaient découvert un trésor ou une curiosité naturelle qui les avait aidés à se défaire de leurs origines misérables et à devenir des puissants de leur galaxie.
Bien sûr, Azzun savait que même si un trésor était découvert, il n’aurait pas la chance d’en profiter. Tout finirait entre les mains avides de leur général. Celui-ci n’était certes pas un talent exceptionnel de leur clan, mais il avait réussi à décrocher cette occasion en or. Azzun se disait qu’avoir un Grand Démon pour arrière-grand-père, qui le gâtait sans mesure, devait aider.
Le vieux démon avait imposé son unique arrière-petit-fils, Ogras Arh’Rezak, à la tête de l’Incursion. Azzun et les autres avaient découvert son incompétence avant même d’entrer dans le nouveau monde.
Craignant que ce monde ne leur oppose une forte résistance et que leurs pertes ne ternissent sa réputation, Ogras avait simplement lâché des hordes de bêtes pour tuer tout ce qui se trouvait autour de l’Incursion pendant le premier mois. Il avait choisi quatre bêtes évoluées pour mener leurs meutes, puis les avait laissées courir en liberté, sans la moindre supervision d’un Maître des bêtes ou d’un Dompteur.
Même nombre d’anciens désapprouvaient une telle lâcheté, mais le Grand Démon étouffa toute contestation.
Ogras n’osa entrer qu’une fois le premier limiteur desserré. Tous furent stupéfaits de découvrir qu’Ur’Khaz et Vul étaient morts à leur arrivée.
Aucun des deux n’était particulièrement puissant, mais tous deux étaient des élites sélectionnées parmi des milliers de bêtes pour mener les meutes envoyées afin de nettoyer la zone. Ils approchaient presque de la limite de puissance que les Cieux impitoyables autorisaient à traverser l’Incursion, et leur passage avait coûté une fortune au clan. On les avait choyés et nourris de nombreux compléments pour renforcer leur physique. Une fois les restrictions levées, ils auraient été comme des rois dans un monde tout juste intégré.
Ogras ne fit que s’enfoncer davantage dans son leadership erratique en découvrant la nouvelle. Il se contenta de traiter les Hérauts de déchets, sous prétexte qu’ils étaient morts si facilement, et se préoccupa davantage de la construction de son palais que de découvrir la cause de leur disparition.
Il envoya simplement quelques groupes d’éclaireurs, dont celui d’Azzun, pour recueillir des informations sur les environs. Pour les malheureux éclaireurs, recevoir cet ordre ressemblait presque à une condamnation à mort. Si quelque chose dans cette forêt pouvait tuer leurs bêtes alpha, comment pourraient-ils survivre ? Ils n’étaient que de niveau trente à trente-cinq, dotés de classes ordinaires : les plus faibles de l’armée arrivée sur place.
Ils n’avaient cependant pas le choix : ils devaient obéir. La hiérarchie et les règles étaient d’une rigueur extrême. Si jamais ils désobéissaient, eux et leurs familles connaîtraient un sort misérable. Ils ne pouvaient que hocher amèrement la tête et tenter de rester en vie. Azzun ne pouvait qu’espérer gagner quelque mérite au cours de l’invasion, ce qui lui permettrait, à lui et à sa famille, de vivre un peu plus confortablement au sein du clan.
L’éclat des couleurs qui l’entouraient lui paraissait oppressant et désorientant ; même s’ils avaient été préparés à ce genre de terrain, il était difficile de s’y adapter. Ils étaient constamment sur le qui-vive, sans savoir ce qui pouvait surgir des buissons à tout instant.
Comme si ses pensées l’avaient appelé, Azzun entendit un bruissement étouffé, suivi d’un choc humide et d’un grognement. Il dégaina aussitôt son arme et se retourna, juste à temps pour voir l’un de ses compagnons s’effondrer, le crâne écrasé.
Leur assaillant était déjà en train d’abattre son arme sur l’autre compagnon, qui mourut avant qu’Azzun ait le temps de réagir.
L’attaquant était une horreur ambulante, entièrement rouge et couvert de sang. Son corps ressemblait à un assemblage de morceaux cousus grossièrement. Azzun pensa d’abord qu’il s’agissait d’une Abomination ou d’une Goule des hordes de morts-vivants. Si le monde qu’ils attaquaient abritait un empire de morts-vivants, leur invasion tournerait au cauchemar. Dans le Multivers, peu de factions ennemies étaient plus pénibles à combattre que les morts-vivants.
Il abandonna vite cette idée en remarquant que cet assemblage était en réalité une armure rudimentaire, et non la peau de la créature. Il comprit alors qu’il affrontait une sorte de guerrier barbare.
Il n’eut pas le temps d’analyser davantage la situation : l’homme attaqua d’un coup de son étrange arme. Azzun leva vivement sa hache de guerre pour parer le coup, mais le regretta aussitôt quand leurs armes s’entrechoquèrent.
Horrifié, il prit la mesure de la force monstrueuse contenue dans cette attaque et fit aussitôt circuler son énergie cosmique avant d’activer sa compétence défensive. Une couche de terre recouvrit rapidement ses bras et son torse, le stabilisant. Grâce à ses réflexes, il ne se brisa pas les bras, mais la force du coup le jeta tout de même à terre et sa compétence défensive se brisa.
Désorienté et endolori, il lança un grand coup vers son ennemi, mais ne frappa que le vide. Il tenta de se relever pour faire face à son assaillant. Il n’alla pas loin : une douleur aiguë lui transperça l’arrière du crâne, puis tout devint noir.
Zac se tenait, haletant, au-dessus du démon inconscient, le visage couvert de sueur. Il transpirait à cause de la douleur, et non de l’effort : sa charge avait rouvert certaines de ses blessures. Il osa enfin utiliser sa compétence sur le démon, qui révéla[Azzun, niveau 33].
Heureusement, ces démons ne semblaient pas très forts, malgré leur niveau supérieur. Il fouilla leurs corps et récupéra tout ce qui lui paraissait utile. Il finit par porter deux lots d’équipement et par se passer deux sacs à dos.
Sans tenir compte des protestations de ses côtes, il traîna les deux corps dépouillés dans les buissons et les y dissimula. Il était trop épuisé pour les enterrer et ne voulait pas s’attarder. Avec un peu de chance, une bête les flairerait et les dévorerait avant que leurs compagnons ne les trouvent.
Zac fut quelque peu surpris de garder son calme en agissant ainsi. Ces trois-là étaient clairement des êtres doués de raison, au point qu’il les avait pris pour des humains l’espace d’un instant. Pourtant, il les avait massacrés sans la moindre pitié ni hésitation. Cela faisait un mois qu’il tuait sans relâche, mais ses victimes avaient généralement été des bêtes, à l’exception des imps.
Il avait pensé qu’il éprouverait encore une certaine appréhension face à des êtres humanoïdes, mais quelque chose de profond et de primitif avait changé en lui au cours du dernier mois. Il était plus dur et plus froid qu’avant, et sentait qu’il ne pourrait probablement pas redevenir celui qu’il avait été.
Comme le monde avait changé, lui aussi avait changé.