Chapitre 23
Zac ne ressentait plus que la douleur tandis qu’il avançait à travers la forêt, sans même savoir s’il allait dans la bonne direction. De toutes parts, il entendait les rugissements de différentes bêtes qui se rapprochaient. Son esprit était embrumé et, désormais, il n’avançait plus que par instinct. Il fuyait depuis un moment déjà, contraint de prendre ses jambes à son cou devant les rugissements dans la forêt. Il avait tout juste eu le temps d’arracher la hachette ébréchée de l’orbite du Héraut avant d’utiliser le peu d’énergie cosmique qui lui restait pour s’éloigner à toute vitesse.
Un fracas retentit sur sa gauche et un barghest bondit vers lui pour lui couper la route. Par réflexe, il tenta d’esquiver, mais ses pieds refusèrent de lui obéir et il s’effondra. Tant mieux pour Zac, car le chien démoniaque passa juste au-dessus de lui.
Zac se releva péniblement et continua d’avancer. Bientôt, le barghest réussit à le contourner et revint à la charge. Le peu d’énergie cosmique qui circulait encore dans son corps s’activa tandis qu’il se tournait brusquement vers le jeune démon. En grondant, il abattit sa hachette ébréchée dans un puissant mouvement vertical.
Le coup frappa la bête en plein front, lui claquant la gueule et écrasant sa tête contre le sol. La force du choc était telle que son épais crâne se fendit, couvrant la hache de sang et de matière cérébrale. La bête s’immobilisa net et resta au sol, secouée de convulsions.
Zac n’eut pas le temps de l’achever : un mouvement dans son champ de vision périphérique le poussa à frapper instinctivement sur le côté. La tête de la hache heurta une forme sombre, qui poussa un jappement de douleur. C’était un Gwyllgi, qui avait compté profiter du combat pour lui porter le coup de grâce. Malheureusement pour le molosse, ce scénario s’était déjà répété des dizaines de fois, et la réaction de Zac était désormais gravée dans son subconscient.
Le Gwyllgi s’écroula, probablement avec quelques côtes brisées par le choc de la hache. Zac l’avait frappé du côté plat, mais avec sa force et son énergie cosmique, un tel coup pouvait tout de même être mortel s’il portait au bon endroit. Sans perdre une seconde, il l’acheva d’un autre coup sur la tête.
L’effort physique aggrava encore ses blessures et il vomit soudain une gorgée de sang mêlée de morceaux d’autre chose.
Mais il ne s’arrêta pas. Zac continua d’avancer comme un zombie, abattant les bêtes assez stupides pour l’attaquer, sans se soucier de son propre corps : œil pour œil.
Après quelques minutes — ou peut-être quelques heures —, la déferlante de démons prit fin. Un spectacle familier tira son esprit presque engourdi de sa torpeur. Une grande ramure se dressait, solitaire, dans une clairière où des fleurs diverses jonchaient le sol. La scène avait quelque chose de presque spirituel, comme si le chêne était l’arbre sacré des elfes d’une forêt ancienne.
Mais, surtout, cet arbre représentait bel et bien le salut pour Zac. Les mains tremblantes, il glissa sa hache à sa ceinture et commença à grimper lentement. Son bras gauche ne répondait pas vraiment, et il dut péniblement se hisser à l’aide de son bras droit et de ses jambes. D’ordinaire, il aurait atteint la cime en quelques secondes, mais cette fois, l’ascension lui parut aussi rude que celle d’une montagne.
Il n’avait plus du tout d’énergie cosmique, et avait l’impression que chaque cellule de son corps avait été essorée jusqu’à la dernière goutte. Chacun de ses mouvements ne dépendait plus que de sa volonté.
Enfin, à environ cinq mètres du sol, il atteignit en rampant ce qui ressemblait à un plateau. Trois branches solides, rapprochées et alignées, le formaient ; celle du milieu poussait légèrement plus bas. Ensemble, elles dessinaient une sorte d’abri. Des lianes étaient attachées le long des branches pour former des murs et un plancher. Enfin, des branches coupées, couvertes de feuilles, avaient été disposées tout autour pour isoler et dissimuler l’abri.
C’était l’un des nombreux camps que Zac avait aménagés au cours des dernières semaines. Chaque fois qu’il trouvait un arbre, une grotte ou une autre formation naturelle qu’il pouvait transformer en refuge isolé, il s’arrêtait pour y installer un camp.
On ne savait jamais quand il faudrait se cacher des bêtes ou qu’on ne pourrait pas retourner au camp ; il avait donc pris cette précaution.
Zac s’affala sur le tapis de feuilles installé sur la branche du milieu et sortit une bouteille d’eau posée près du tronc. Il l’y avait laissée en aménageant la cachette. Il en but goulûment la moitié, puis la douleur dans ses côtes l’empêcha tout bonnement de continuer. Il n’en pouvait vraiment plus ; les paupières lourdes, il les ferma et sombra dans l’inconscience.
Il passa les jours suivants coincé dans l’arbre. Il dormit la plupart du temps, car il avait du mal à rester éveillé alors qu’il était complètement vidé de son énergie cosmique. Son amulette l’aidait, mais il semblait lui falloir quelques jours pour récupérer.
Bien qu’il ait survécu, il n’avait plus l’impression d’avoir remporté une victoire. L’exaltation qui l’avait envahi juste après le meurtre s’était depuis longtemps dissipée. La douleur et la perte de sang l’avaient mis hors d’état de nuire, et même avec sa vitalité élevée, il lui faudrait du temps pour guérir. Son bras gauche était cassé, et il avait peut-être aussi quelques côtes fracturées ; les longues entailles qui lui barraient tout le dos étaient enflammées. Chaque fois qu’il bougeait, différentes parties de son corps protestaient à grands cris. Il ne pouvait que rester là, impuissant, dans l’arbre.
Ce ne fut qu’au bout de trois jours qu’il se sentit assez fort pour se préparer à descendre. Il pouvait bouger son bras un peu, mais n’allait pas encore s’aviser de forcer dessus.
Il mourait de faim et avait hâte de retrouver son camp. Il n’avait laissé aucune nourriture dans la petite cachette de l’arbre et en était même venu à manger des feuilles et des glands ces deux derniers jours. Il ignorait si c’était toxique, mais il n’avait pas l’impression d’avoir le choix. Depuis que le Système avait renforcé son corps, il devait aussi manger beaucoup plus qu’avant. C’était pour cela que les provisions préparées avec ses amis n’avaient duré qu’une semaine au lieu de deux.
C’est avec une pointe d’amertume qu’il se prépara à rentrer. Ces trois jours de convalescence signifiaient malheureusement qu’il avait échoué : le délai d’un mois était arrivé à échéance la veille.
Il lui restait encore deux Hérauts à tuer, ainsi que le général, qu’il n’avait toujours pas vu. Il ne pouvait qu’espérer s’être fait du souci pour rien et qu’aucun malheur ne se soit produit maintenant qu’un mois s’était écoulé. Il était toutefois assez déçu à l’idée d’avoir peut-être raté un bâtiment extrêmement puissant, offert à ceux qui terminaient la quête rapidement.
Zac se dit qu’il finirait bien par le découvrir dans les jours à venir ; inutile de se ronger les sangs maintenant.
Après s’être assuré qu’aucune bête ne se trouvait dans les environs, il descendit lentement de l’arbre et se mit en route vers son camp.
Zac essaya de discerner si quelque chose avait changé sur l’île depuis l’expiration du délai, mais rien ne lui indiquait que c’était le cas. Les deux soleils brillaient toujours dans le ciel, et le pilier d’énergie maléfique qui émanait de l’incursion luisait toujours au loin. Il semblait s’être quelque peu intensifié, mais Zac n’était pas sûr que ce ne soit pas qu’une impression.
Le chêne où il avait passé les derniers jours se trouvait près du bord de l’île, à l’ouest, et il lui faudrait quelques heures pour regagner son camp.
Cette fois, il avança prudemment, conscient de ne pas être en état d’affronter des démons. Surtout s’ils étaient devenus encore plus puissants.
À toutes fins utiles, sa hache n’était plus qu’une arme contondante depuis que le Héraut l’avait écrasée. Tuer des monstres lui coûterait désormais bien plus d’énergie, puisqu’il ne pouvait plus se contenter de les faire saigner à mort d’un seul coup rapide.
C’est donc avec la plus grande prudence que Zac traversa la forêt familière, jusqu’à ce qu’un bruissement lui parvienne soudain des buissons devant lui.
Il s’accroupit aussitôt et se dissimula derrière un arbre et quelques buissons, tout en essayant de distinguer ce qui se trouvait devant lui. Après un bref coup d’œil, il se redressa presque par réflexe et lança un appel pour attirer l’attention : trois personnes avançaient lentement dans la forêt.
Heureusement, il parvint à se retenir à temps en remarquant une anomalie flagrante : ces gens avaient des cornes.