Chapitre 21
Bien que Zac se fût déplacé comme un spectre dans les bois, il ne pouvait pas toujours éviter les combats. Un barghest était tapi derrière quelques buissons et le remarqua avant qu’il ait pu contourner sa cachette.
Il se releva aussitôt et se rua sur lui sans hésiter.
Zac ne se troubla pas le moins du monde à la vue de la bête qui fonçait sur lui. Il fit circuler un peu d’énergie cosmique dans son corps, jusqu’à ses jambes. D’un pas vif, il esquiva la créature au tout dernier moment, sans lui laisser le temps de réagir. Puis il enchaîna avec un violent coup de hachette à la gorge. Le barghest aurait été décapité si la lame de Zac n’avait pas été si petite.
À la place, il lui ouvrit une énorme entaille, tranchant les muscles et les jugulaires du haut de la gorge, puis poursuivit sa course jusqu’en bas. La tête ne tenait plus que par un fil.
Le démon parcourut encore quelques mètres avant de s’effondrer dans un bruit sourd. Zac reprit sa route tout en examinant l’état de sa hachette. Il avait tué des centaines de barghests à présent, et ce combat récent lui avait à peine laissé une impression, même si la bête avait gagné en puissance. Les barghests avaient beau être plus forts, ils restaient les monstres les plus nombreux et les plus stupides de l’île.
Les Gwyllgi renforcés, qui misaient sur leur vitesse, étaient bien plus pénibles à affronter. Zac avait toujours du mal à s’en tirer sans se faire entailler quelque part.
En examinant sa hachette, il sentit une boule amère lui serrer la gorge. Elle était dans un état lamentable, couverte de rayures. À force de l’aiguiser sur des pierres, sa tête avait perdu cinq centimètres de longueur. Zac savait que si l’arme tenait encore à peu près, c’était uniquement parce qu’elle était faite d’une seule pièce d’acier. Malgré tout, le manche commençait à se plier, signe des efforts qu’il lui avait imposés.
La force surhumaine de Zac et la dureté des os des démons avaient peu à peu déformé le métal. Cela l’inquiétait : il ignorait ce qu’il ferait quand son arme finirait par se briser. Il pourrait acheter une arme dans une boutique, avec un peu de chance, une fois qu’il aurait fait évoluer l’avant-poste en ville. Mais d’ici là, il ne semblait tout simplement pas y avoir d’armes sur l’île.
Zac soupira et poursuivit son chemin.
Le combat lui avait à peine coûté de l’énergie : il ne s’était renforcé que quelques secondes. Grâce au réseau de rassemblement, il serait de nouveau au maximum en moins d’une minute.
Zac continua de rôder dans les bois, telle la mort incarnée. Toute créature assez folle pour l’attaquer ne tardait pas à succomber sous un coup de hachette.
Au début, il avait craint que les démons ne découvrent ses sorties quotidiennes. Mais après quelques jours d’observation, il avait acquis la certitude qu’il ne risquait rien tant qu’il ne chassait pas trop près des Hérauts.
Chaque jour, de nouveaux monstres apparaissaient dans les bois, probablement invoqués par les Incursions. Plus étonnant encore, les démons s’entretuaient bien plus souvent que Zac ne les tuait. Il avait perdu le compte des fois où il avait trouvé un démon penché sur le cadavre d’un congénère, dévorant sa carcasse. Les démons ne semblaient tout simplement éprouver aucune affection les uns pour les autres. Que Zac fût responsable d’une petite partie de ces morts passait apparemment complètement inaperçu.
Il finit par atteindre la zone où il avait aperçu le Héraut plus tôt. Il redoubla aussitôt de vigilance, ne voulant pas attirer l’attention alors que sa cible était si proche. Il la repéra bientôt ; difficile de ne pas la remarquer.
Le Héraut était énorme.
[Vul, niveau 45]
C’était tout ce que lui indiquait l’[Œil de discernement]. Soit il ne maîtrisait pas assez bien la compétence pour obtenir davantage d’informations, soit elle était tout simplement trop basique.
Au moins, elle lui apprit que son niveau dépassait le sien de plus de vingt niveaux. Il ignorait si Vul était son nom ou celui de son espèce. Jusqu’ici, sa compétence ne lui avait indiqué que la race des bêtes qu’il avait affrontées au hasard dans la forêt ; mais cette fois, elle affichait aussi un niveau. Le Système faisait d’une manière ou d’une autre la distinction entre ce Héraut et les autres démons.
Il penchait pour la théorie selon laquelle Vul était un nom, car le monstre ressemblait clairement beaucoup à un barghest. Comme un barghest dopé à bloc. Au lieu de trois paires de pattes, il en avait quatre, la paire supplémentaire étant située près des pattes arrière.
« Ça veut dire que c’est une araignée plutôt qu’un insecte… » médita Zac avec un humour noir en observant la bête.
Vul était aussi bien plus grand que ses congénères barghests. Si un barghest ordinaire arrivait à la poitrine de Zac, tête comprise, ce monstre le dépassait d’une bonne tête. Il était même plus grand qu’un ours et, à en juger par ses muscles démesurés, l’ours aurait plutôt fait office de proie que de rival.
Comme les chiens-démons ordinaires, il avait une tête énorme, une gueule abyssale bordée de trois rangées de crocs menaçants. Vu sa taille, le monstre aurait pu avaler d’une seule bouchée la tête et le torse de Zac. Ses pattes, qui ressemblaient à des serres, portaient les mêmes trois longues griffes, mais celles de Vul avaient la taille de petits couteaux de cuisine.
Il semblait être le mâle dominant de la meute de barghests, même s’il ne s’intéressait visiblement à rien d’autre qu’à se prélasser et à manger.
Zac avait observé le monstre à distance à plusieurs reprises au cours de la semaine écoulée. Il avait aussi compris qu’il était non seulement plus grand, mais un peu plus malin. Il restait assurément une brute, mais ses actes révélaient les premiers signes d’intelligence. Heureusement, il ne semblait pas particulièrement vigilant : Zac avait utilisé l’[Œil de discernement] sur lui sans provoquer la moindre réaction.
Peut-être seuls les êtres doués de magie, comme les diablotins, remarquaient-ils qu’on les examinait avec cette compétence.
Il savait que sa méthode habituelle pour tuer un chien-démon ne fonctionnerait pas contre ce monstre ; le risque était tout simplement trop grand. Au cours du dernier mois, il avait encaissé un nombre incalculable de coups de griffe, chacun lui laissant une nouvelle blessure. Un coup semblable de la part de cette monstruosité pourrait le tuer sur-le-champ, s’il n’avait pas de chance, et il n’était pas prêt à courir ce risque.
Après avoir repéré le Héraut, il recula lentement dans la végétation. Il lui faudrait une stratégie pour abattre une bête pareille.
Zac s’éloigna peu à peu de quelques centaines de mètres, jusqu’à l’endroit où se cachait la dernière pièce de son plan. Heureusement, Vul restait généralement dans la même zone, sauf lorsqu’il partait patrouiller dans une direction choisie au hasard.
Il atteignit enfin sa destination : un buisson particulièrement luxuriant, dont l’épais feuillage formait une cime à peu près à la hauteur de Zac. Après avoir jeté un coup d’œil autour de lui, il se glissa prudemment dans le buisson.
À l’intérieur se trouvaient quatre troncs d’arbre, chacun d’environ trois mètres de long et presque aussi épais que sa cuisse. L’une de leurs extrémités avait été taillée en pointe. On aurait dit qu’ils étaient destinés à former une palissade, mais ils serviraient en réalité à chasser les monstres.
La lance dont il s’était servi lors de sa première chasse avait cassé au premier démon. Il en avait tiré la leçon.
Au fil des semaines de combat, il avait repéré une espèce d’arbre au tronc sombre parcouru de veines gris-blanc. Il ne l’avait pas reconnu et avait tenté d’en couper une branche d’un coup de hachette. À sa grande surprise, il avait découvert que le bois était extrêmement dense et dur.
Abattre les arbres pour fabriquer ces quatre lances géantes l’avait épuisé, malgré sa constitution supérieure.
Il creusa avec précaution des trous d’environ un demi-mètre de profondeur, espacés les uns des autres, puis y enfonça les pieux en biais. Il les avait placés de manière à dissimuler les pointes dans le buisson, à une hauteur d’environ un mètre cinquante à un mètre quatre-vingts. Enfin, il reboucha les trous et glissa de plus petits morceaux de bois sous les pieux afin qu’ils ne basculent pas sous leur propre poids avant de servir.
C’était le seul piège auquel il avait pensé pour l’aider à combattre l’énorme bête. L’autre possibilité aurait été de creuser une fosse. Mais il n’avait pas les outils nécessaires pour entreprendre de creuser un trou assez grand pour piéger et tuer un monstre de la taille d’une grosse camionnette.
Il jeta un dernier coup d’œil au buisson pour inspecter son ouvrage. Il n’aurait droit qu’à une seule tentative et ne voulait rien qui puisse éventer son piège avant qu’il soit trop tard.
Satisfait de son travail, il se tourna enfin vers le Héraut et se mit en marche.