Chapitre 16
Zac s’assit sur un rocher, une bouteille d’eau à la main. Il venait de finir de bander son bras, entaillé par le coup de griffe du démon, et reprenait maintenant son souffle. Le combat s’était bien mieux déroulé qu’il ne l’avait prévu, mais il ne se laisserait pas gagner par l’excès de confiance.
Comme il ne voulait pas se remplir l’estomac d’eau au risque d’avoir des crampes ensuite, il en prit quelques petites gorgées, puis reboucha la bouteille. Après avoir vérifié que tout était en ordre, il repartit dans la jungle, poursuivant sa progression vers l’intérieur des terres. Pour l’instant, il ne prit pas la peine de se fabriquer une nouvelle lance ; il attendrait de trouver du bois bien plus solide. Abby lui avait parlé d’arbres aux propriétés métalliques, et il espérait désespérément en découvrir un.
Il ne tarda pas à tomber sur un autre chien démoniaque. Celui-ci rôdait lentement, presque comme s’il faisait du repérage ou patrouillait. Après un rapide coup d’œil aux alentours, Zac choisit le lieu du combat. La suite se déroula à peu près comme lors de l’affrontement précédent. Il lança un caillou pour provoquer la bête, qui faillit s’assommer contre un rocher. Cette fois, Zac abattit plutôt sa hachette sur la colonne vertébrale, entre les deux paires de pattes avant. Il s’efforça de neutraliser deux paires de pattes, en laissant seulement fonctionner celles de devant.
C’était toutefois aussi près de la tête qu’il osait s’attaquer à la bête pour le moment. Il avait vu à quelle vitesse le démonneau avait lancé sa tête pour briser sa lance en deux. Il était presque certain que le démon était comme un crocodile sur ce point : si quelque chose entrait dans sa gueule, ça n’en ressortait pas.
L’attaque se révéla bien plus efficace qu’il ne l’aurait imaginé. La lame s’enfonça juste entre deux vertèbres et poursuivit sa course presque sans résistance dans le torse de la bête. Zac saisit sa chance et pivota en tirant la hachette sur le côté. Il espérait ravager autant que possible les entrailles du démon et détruire ses poumons comme son cœur. La hachette fut rapidement arrachée de sa poitrine, suivie d’un puissant jet de sang qui éclaboussa Zac de la tête aux pieds.
La traction le déséquilibra et il bascula en arrière dans l’herbe. Il se releva aussitôt, hachette à la main, mais comprit vite que c’était inutile. Le démon gisait au sol, inerte. Le sang coulait de sa blessure comme une cascade. Après un soubresaut, il cessa de bouger, et Zac sentit la chaleur désormais familière l’envahir de nouveau.
Zac comprit qu’il avait dû toucher le cœur de la bête. Il ne voyait pas d’autre explication à cette quantité de sang qui s’était déversée de la plaie. Comme le combat ne l’avait même pas essoufflé, il repartit aussitôt en quête d’autres proies.
La journée de Zac se poursuivit ainsi et, à la tombée du soir, il avait tué une vingtaine de démonneaux, avec plus ou moins de succès. Il n’était toujours pas passé au niveau dix-huit, mais il sentait d’une manière ou d’une autre qu’il n’en était pas loin. Après chaque mise à mort, une partie de l’énergie cosmique avait pénétré son corps. Si l’on pouvait comparer son corps à un récipient, il avait l’impression que celui-ci commençait à se remplir. Zac supposa que le moment où il se sentirait « plein » d’énergie cosmique serait celui où il monterait de niveau.
Zac se tenait debout, contemplant les suites de sa dernière victoire. Il avait récolté quelques blessures supplémentaires, mais aucune n’était grave. Ce combat avait été le plus dangereux jusqu’ici, simplement parce qu’il avait affronté deux démonneaux à la fois. Le second avait jailli de la végétation alors qu’il combattait déjà le premier.
Par chance, les bêtes étaient vraiment maladroites. En esquivant parmi les obstacles naturels, il avait réussi à éviter la plupart de leurs attaques jusqu’à pouvoir les faire saigner à mort. Zac supposa que leur habitat naturel ne devait comporter aucune végétation et très peu d’obstacles. Ces monstres semblaient tout bonnement incapables de se battre dans ce genre de terrain.
Zac s’apprêtait à partir quand il entendit soudain une brindille craquer derrière lui. Refusant de prendre le moindre risque, il bondit sur sa droite. En pleine chute, il entendit seulement le sifflement du vent, puis une douleur fulgurante explosa dans son épaule gauche. Il l’ignora pour l’instant, se remit debout et put enfin examiner son assaillant.
C’était un démon, mais d’une espèce différente de ceux qu’il avait affrontés jusque-là. Si les chiens démoniaques qu’il avait rencontrés jusqu’alors misaient sur la force brute, celui-ci était manifestement du genre agile. La bête lui arrivait au nombril et ressemblait vaguement à un lévrier gris démesuré. Un lévrier transformé en zombie. Comme les autres démons, elle avait presque l’air écorchée. Mais elle se distinguait du lévrier, notamment par sa tête et sa gueule gigantesque. Ses trois rangées de dents acérées étaient bien visibles tandis que le monstre grondait silencieusement dans sa direction. Il n’avait pas de fourrure, mais une peau rouge et fine sous laquelle ses muscles nerveux se dessinaient nettement. Il avait aussi les quatre pattes habituelles, contrairement aux six des autres démons.
Ses pattes étaient plus grosses que celles d’un chien normal, et Zac distinguait nettement les longues griffes sinistres qui en jaillissaient. Sa queue nerveuse semblait trop longue, même pour un monstre de cette taille, et ondulait lentement derrière lui.
Il remarqua enfin que l’une des pattes avant était couverte de sang, qui rougissait l’herbe. Voilà qui expliquait la brûlure à son épaule. Il n’avait pas le temps d’élaborer une stratégie sophistiquée et ne pouvait que recourir à sa méthode habituelle contre les démons. Il se repositionna lentement afin d’avoir de nouveau un arbre dans le dos. Il avait immédiatement renoncé à l’idée de fuir. Avec sa silhouette élancée et ses longues pattes, la bête était faite pour la vitesse, et il ne se faisait aucune illusion : il ne parviendrait pas à la semer. Il espérait que cette vélocité lui serait utile lorsque le démon s’écraserait contre l’arbre derrière lui.
Soudain, le lévrier fonça sur lui. Zac savait qu’il serait rapide, mais il semblait glisser au ras du sol. Les trente mètres qui les séparaient furent avalés en quelques secondes, et Zac eut tout juste le temps de bondir sur le côté pour laisser le lévrier s’écraser contre l’arbre.
Au moment où le monstre allait percuter le tronc, il fouetta l’air de sa longue queue. Ce mouvement modifia d’une manière ou d’une autre sa trajectoire. Au lieu de heurter l’arbre, il prit appui contre le tronc avec ses pattes et se propulsa vers Zac, qui retombait. Avant même que celui-ci touche le sol, la bête était sur lui.
Zac abattit sa hachette en plein vol, mais le monstre était trop près pour que la lame atteigne sa tête. Il réussit toutefois à lui frapper la mâchoire avec le manche de la hache, l’empêchant de refermer sa gueule sur sa tête.
Zac atterrit sur le dos, et le lévrier s’écrasa sur lui. L’air quitta ses poumons d’un coup, et il sentit le goût métallique du sang dans sa bouche. Il se retrouva face à face avec la bête, dont l’haleine âcre lui emplissait les narines.
Zac maintint désespérément la tête à distance de son bras gauche et abattit la hachette de l’autre. Avec consternation, il constata qu’il ne pouvait pas générer assez de force dans cette position inconfortable pour infliger plus que des blessures superficielles. La bête se débattait pour l’atteindre de ses mâchoires tout en lui labourant la poitrine de ses griffes. Chaque coup déchirait son tee-shirt et ouvrait une entaille sanglante sur son torse.
Cette impasse ne pouvait pas durer. Il finirait en lambeaux s’il ne faisait rien. Il repoussa la bête sur le côté et la plaqua au sol à sa gauche, s’offrant un bref répit. Sans oser hésiter, il balança aussitôt sa hachette dans un large arc. Son corps protesta de toutes ses forces, mais il ne put que serrer les dents.
La hachette siffla en s’abattant sur le chien démoniaque.