Chapitre 1 472
Le brouillard dense de Mort apocalyptique bloquait la vue et les perceptions spirituelles, empêchant de voir pourquoi l’énergie se rassemblait. Zac pensa d’abord qu’une des Bêtes du Ravissement de rang C avait saisi l’occasion d’utiliser les résidus de l’œil pour s’élever. Après réflexion, il écarta cette hypothèse. Les mouvements étaient tout simplement trop démesurés.
L’œil du Primo avait libéré assez d’énergie pour tuer un Monarque divin plusieurs fois de suite. Or, les Bêtes du Ravissement les plus puissantes n’étaient que des Monarques intermédiaires. Si ces mouvements étaient liés à une Bête du Ravissement, il s’agissait plutôt de la naissance d’une créature entièrement nouvelle. L’œil et sa spiritualité ayant disparu, les chances que cela se produise étaient minces, à moins qu’elle ne puisse compenser la qualité par la quantité.
Zac ne voyait aucune raison de s’attarder pour vérifier si son hypothèse était juste. L’œil du Primo était en sécurité et tous leurs ennemis étaient morts. Les quantités considérables de Mort apocalyptique avaient beau être précieuses pour la cultivation, Zac n’avait aucune intention d’y goûter. Son Vide personnel lui fournissait déjà plus d’énergie qu’il n’en avait besoin, et il lui faudrait des jours pour tout raffiner.
Il était temps de partir.
« Retour à la source… » marmonna Tavza tandis que Zac examinait les meilleures options pour battre en retraite.
Zac se tourna vers Tavza, qui réfléchissait. « Tu peux savoir ce qui se passe ? »
« Ce Dao n’est pas naturel, il n’appartient pas à notre époque. Sans l’œil du Seigneur pour l’ancrer dans le présent, il devrait tenter de retourner là où est sa place », expliqua Tavza.
« Là où est sa place… Dans le futur ? » demanda Zac, perplexe, se rappelant que la Mort apocalyptique représentait la fin de l’Ère. « C’est seulement possible ? »
« Si l’œil s’était sacrifié, peut-être. Maintenant ? Peu probable. Cette tempête n’a pas l’élan nécessaire pour ouvrir une déchirure temporelle », répondit Tavza.
« Et nous, qu’est-ce que ça signifie ? »
Tavza jeta un regard à Zac. « L’espace est plus fragile que le temps. »
« Ça va partir en supernova, c’est ça ? » gémit Zac en voyant Tavza acquiescer.
Deux choses pouvaient se produire. Soit un vortex spatial s’ouvrirait et engloutirait toute la région, soit la masse de Mort apocalyptique n’atteindrait pas son seuil critique et serait forcée de se disperser, déclenchant une explosion semblable à celle d’une étoile mourante. Dans les deux cas, vu les quantités d’énergie en jeu, rien ne serait épargné dans un rayon de plusieurs milliers de kilomètres. Avant cela, ils devaient avoir mis le plus de distance possible entre eux et le phénomène.
« Viens, accroche-toi à moi ! Je nous ramène dans un Domaine mémoriel », dit Zac en tendant les lianes de Haro.
« Inutile. J’ai mon propre moyen de retourner à la Porte de l’Inhumation. Avant cela, je veux explorer les ruines du Neuvième Enfer. Je crains que nous assistions au début de la fin de cette merveilleuse expérience. Les enseignements qu’on peut y trouver disparaîtront bientôt à jamais », dit calmement Tavza.
« Alors… » Zac hésita, se demandant s’il devait profiter de son moyen de transport.
Il était sûr de pouvoir s’orienter dans le Neuvième Enfer grâce à sa maîtrise actuelle du Mantra de Fuxi, mais pourquoi se donner cette peine s’il pouvait l’éviter ? De là où il se trouvait, impossible de savoir à quelle distance il était de la Cour creuse. En outre, il n’avait aucune véritable raison de retourner dans le monde-miroir des Salles Fuxi.
L’objectif actuel de Zac était de résoudre le problème de Verun, et il avait gagné près de quarante-cinq mille points de Longanimité en retirant l’œil du Neuvième Enfer. Les Salles Fuxi regorgeaient sans doute d’objets précieux, mais l’affinité de la Porte de l’Ascension correspondait mieux à sa hache accordée à la Vie et au Conflit. De plus, Zac ignorait s’il parviendrait un jour à atteindre les véritables Salles Fuxi. Le sceau régional imposé pendant sa percée ne montrait aucun signe d’affaiblissement depuis le jour où il était parti avec Emir.
« Ne te fais pas tuer dans la bataille du Destin. N’oublie jamais que tu as toujours une dette envers les rivages », dit Tavza, déclinant implicitement la demande de Zac avant même qu’il ait pu la formuler. « Oh, avant que j’oublie, prends ça. »
Zac la regarda, perplexe, tandis qu’un grand poisson-pêcheur sortait de l’ombre de Tavza. Il frissonna plusieurs fois, puis recracha une silhouette familière. Ventus Kalavan gisait inconscient en position fœtale, les genoux serrés contre lui. Son visage était livide, et des volutes de Mort abyssale parcouraient son corps. Heureusement, une lueur de vie le maintenait encore à flot, empêchant l’elfe de passer sur l’autre rive.
« Il s’est volontairement fait dévorer par ma technique au début du combat. J’ai pensé qu’il avait peut-être un accord avec toi », expliqua Tavza avant d’ajouter, après réflexion : « Ses sens sont scellés depuis tout ce temps. »
« Bien, merci », dit Zac en insufflant au Numérologue un flux de Vie évolutive pour dissiper le miasme dans ses méridiens.
Les sourcils de Ventus se détendirent un peu, mais il resta inconscient. Zac avait promis de le protéger du mieux qu’il le pourrait, et il était curieux de savoir ce qui était arrivé à Ventus après sa capture. L’elfe n’étant plus aux portes de la mort, Zac l’enveloppa dans les lianes de Haro avant de le ranger dans son Anneau du Monde. Cela sollicita quelque peu l’Outil spatial, qui abritait déjà la Liane Fendeur-de-Ciel, mais tout irait bien tant que Ventus ne se mettait pas à s’agiter dans tous les sens. Zac entoura aussi le malade de quelques Cristaux cosmiques afin que son rétablissement ne puise pas dans les réserves d’énergie de l’anneau.
« Alors, à bientôt dehors. Je viendrai te voir dès que possible », promit Zac.
Tavza acquiesça et, l’instant d’après, un tourbillon d’eau abyssale l’engloutit. Zac eut beau scruter les environs, il ne trouva aucune trace d’elle. Une fois Tavza partie, le petit abri qu’elle avait érigé se désagrégea rapidement sous l’effet des vents qui se levaient. Zac venait à peine de maîtriser les énormes quantités de mort absorbées qu’une nouvelle vague commença à s’enfoncer en lui.
Zac savait qu’il finirait par exploser s’il restait là plus longtemps. Il activa [Égide empyréenne], s’enfermant dans une barrière protectrice de Vie. La pression diminua considérablement tandis qu’il faisait appel aux runes illusoires du Mantra de Fuxi, qui tourbillonnaient dans son esprit. Le Chaos céda la place à l’ordre et l’aida à tracer une route à travers le maelström. Aucune voie n’était sûre, mais certaines opposeraient moins de résistance.
Il s’élança comme une traînée de vie déchirante, comptant fendre les courants de Mort apocalyptique avec [Frappeciel]. À sa grande surprise, la force insufflée dans la tempête dépassait de loin ses attentes. Il allait à peine plus vite qu’un mortel au sprint, alors qu’il lui restait des dizaines de kilomètres à parcourir avant d’atteindre l’environnement normal du Neuvième Enfer.
La densité tourbillonnante de l’énergie rendait impossible la formation de Vortex du Vide stables, et l’énergie était si omniprésente qu’il n’existait aucun passage sûr caché dans le Vide. Il était coincé dans un bourbier, avec très peu de cartes à jouer.
« Au moins, je suis seul cette fois », marmonna Zac en avalant une pilule ignifuge. L’instant d’après, Zac se changea en une traînée de flammes rugissantes qui se fraya un chemin à travers la tempête de miasmes. En un clin d’œil, il avait parcouru des centaines de kilomètres.
Tavza savait que le temps pressait, mais elle ne put s’empêcher de contempler quelques instants le spectacle qui persistait après sa sortie des Abysses. Le monde des ténèbres s’illumina brièvement d’une gamme de couleurs chaudes. Un feu d’artifice rouge et bleu se déploya dans toutes les directions. Une seule traînée survécut, tandis que les fausses voies étaient rapidement dévorées par la Mort résiduelle du Seigneur. Une scène au cœur de l’explosion persista quelques instants de plus, et Tavza sentit son esprit se figer.
Dans le ciel était peint un Zachary Atwood étrangement embelli, qui contemplait tristement le ciel par une fenêtre. L’apparition se retourna brièvement, et Tavza eut l’impression qu’il plongeait son regard au plus profond de son âme, avec une expression absolument étrangère. Elle y vit de la chaleur, de l’attachement et de l’admiration. C’était un regard plein d’amour. Cet instant fugace passa, puis quelque chose changea.
Le regard se durcit, s’emplissant d’une détermination inébranlable qui aurait davantage correspondu au caractère de Zac, si ce n’était ses traits féminins. Le faux Zac sauta par la fenêtre et se changea en une traînée de lumière stellaire flamboyante, ne laissant derrière lui qu’une unique larme. La vision s’effaça et devint un dernier message.
Âtres chaleureux, appel des étoiles
Les Cieux réclament des comptes
Des chemins qui divergent, des cœurs qui se séparent
Je quitte mon abri, j’essuie la poussière
L’amour s’efface devant la soif d’errance du Dao.
« C’est ainsi que tu vois la Voie du Ciel ? Qu’en penserait Catheya si elle voyait ça ? » se demanda Tavza, un petit sourire aux lèvres, tandis qu’elle enregistrait la scène.
Peu après, la Mort apocalyptique engloutit les dernières traces du départ ostentatoire de son compagnon. Secouant la tête, Tavza s’envola vers un bâtiment abandonné, plus proche du noyau qui se formait au cœur de l’Observatoire du Ravissement. Elle aurait le temps de demander à Zac ce que signifiait le message lors de leur prochaine rencontre.
Autrefois repaire de l’une des Bêtes du Ravissement les plus puissantes, le bâtiment était désormais couvert de chair en décomposition et de mort turbulente. La décharge d’énergie avait poussé le tyran local au-delà de ses limites, facilitant grandement la tâche de Tavza. Elle gagna les profondeurs du bâtiment et poussa un soupir de soulagement en découvrant les cicatrices chaotiques qui recouvraient les murs.
Tavza infusa le mur en suivant un motif caché qu’elle avait appris inconsciemment lors de sa brève rencontre avec l’énigmatique Primo. Elle n’avait compris que ce savoir lui avait été implanté qu’en posant les yeux sur l’Observatoire du Ravissement : un cadeau d’adieu du Seigneur, offert lors de leur première rencontre.
« J’ai accompli la mission. L’œil est auprès du champion du Seigneur. Je supplie le Seigneur de m’accorder un refuge. »
La tempête à l’extérieur s’immobilisa brièvement, tandis qu’une partie de ses vents était détournée vers le bâtiment anti-soleil. Elle fut aspirée à l’intérieur, donnant une nouvelle dimension de sens aux griffures apparemment aléatoires. Les lignes s’élargirent en plumes qui vinrent entourer un œil solitaire. La pupille s’assombrit toujours davantage, jusqu’à ce que Tavza ne voie plus rien d’autre. Alors qu’elle était aspirée, une voix lointaine résonna dans les profondeurs de son esprit.
« Ainsi, le Karma meurt. »
Tavza sentit un flot de triomphe lorsqu’elle apparut sur une petite parcelle de terre, dans un coin oublié du Neuvième Enfer. Elle ne faisait pas plus de cinquante pas de large, et une cour en occupait la majeure partie. Intriguée, elle observa un petit étang qui lui sembla presque aussi mystérieux que le Lac abyssal de chez elle, puis se tourna vers l’unique construction.
Elle était faite d’os, et un rideau de ténèbres l’empêchait de voir ce qui se trouvait à l’intérieur. Tavza savait pourtant qu’elle était loin d’être aussi simple qu’elle en avait l’air. Après tout, c’était la demeure qu’avait utilisée le Seigneur lors de la construction de la Cour creuse. D’un pas empressé, Tavza s’approcha de la hutte. Il était temps d’écrire sa propre page d’histoire.
Un vaste désert plongé dans le silence s’étendait jusqu’à l’horizon. Il n’abritait aucun sanctuaire ni aucune oasis où échapper à sa morosité sans fin. Tout être assez malchanceux pour se retrouver sur ses dunes d’obsidienne s’érodait rapidement jusqu’à devenir partie intégrante du sable. Ce jour-là, un vent balaya le désert et bouleversa l’ordre établi.
Les sables se déplacèrent, remodelant le paysage. À première vue, cela pouvait sembler tout à fait ordinaire, mais un regard venu d’en haut aurait révélé la vérité. Un million de dunes se réarrangèrent pour devenir parfaitement identiques. Elles ressemblaient désormais à un million d’yeux fixés sur le ciel trouble.
« La Mort revient… » Un murmure traînant parcourut le désert.
Galgallim contempla la vaste tapisserie de la Mort, sentant qu’une pièce perdue de son Royaume était revenue sous son Autorité. Son orbite le démangeait, et de vagues images traversèrent la Grande Tapisserie. Abysses, Vide, Espace. Un mélange inattendu, mais cela n’y changea rien. L’histoire se répétait, et le Karma avait déjà été semé.
La mer d’yeux se referma lentement, mais ces remous laissèrent une marque durable sur le monde. Une puissance s’accumulait dans les profondeurs, poussant une immobilité éternelle vers le mouvement. Le Cœur était si près de battre à nouveau. Il ne lui manquait qu’une dernière impulsion pour franchir le seuil, ramener le passé dans le présent et mener des éons d’efforts à leur terme.
Le Cœur manquait encore de substance, mais il ne serait pas difficile d’en trouver. À mesure que l’Ère changerait, les ambitions mourraient et les destins se réaligneraient. Galgallim espérait que les enfants qu’il avait élevés au fil des longues années ne seraient pas ceux qui feraient le sacrifice ultime. Cela dit, dans les sables du temps, de nouvelles Suprématies s’élèveraient pour remplacer ce qui avait été perdu. Le retour à l’origine était inévitable.
Au-delà des sables, une vaste civilisation chantait l’Armageddon et réclamait la guerre à grands cris. Le sang coulerait et la mort se répandrait, comme il se devait.
La réalité gémit tandis que plusieurs existences suprêmes s’agitaient. Les innombrables pratiquants dispersés dans le cosmos ne voyaient peut-être pas les changements du voile, mais comment ceux qui s’étaient rassemblés sur les rivages auraient-ils pu les ignorer ? Un quatrième réalignement de la Grande Tapisserie en si peu de temps ne pouvait signifier qu’une chose : les héritages de l’Empire Sans-Limites étaient déterrés l’un après l’autre.
À mesure que la trame de la réalité se modifiait, le blocus perdait de son caractère absolu. Des regards avides se braquaient sur l’Étendue impériale occidentale, évaluant les faiblesses et échafaudant des plans. Pourtant, personne ne voulait être le premier à agir. Auban comprenait ce sentiment. Cette faiblesse apparente pouvait fort bien être un piège, sans compter qu’elle vous attirerait les foudres du Système. Comprendre ce raisonnement ne rendait pas la situation moins décevante.
« Bénédictions, bénédictions », soupira le moine. « Les temps sont troublés, en effet. »
« Depuis quand la Sangha rechigne-t-elle à laisser le Cosmos souffrir un peu ? » railla Auban.
« Naturellement, ce pauvre moine préférerait la paix et l’harmonie aux conflits. La souffrance peut être le chemin de l’illumination, mais aussi celui de la damnation », répondit Destin béni avec un sourire. « Si le bienfaiteur le souhaite, il est le bienvenu dans mon humble temple pour discuter longuement des préceptes. »
« Je suis peut-être vieux, mais pas au point de jeter ma vie par les fenêtres », ricana Auban. « Je me serais attendu à ce que cette bande ait déjà agi. Vous n’avez pas peur que des étrangers s’emparent des reliques familiales ? »
Auban n’avait pas besoin de regarder le trio de géants couronnés, assis sur des trônes ostentatoires non loin, pour préciser de qui il parlait ; les anciens empereurs ne prirent pas non plus la peine de répondre à sa provocation.
« Le bienfaiteur plaisante. L’enchevêtrement karmique est évident. Toute agitation supplémentaire pourrait avoir des conséquences inattendues », dit Destin béni en se tournant vers les empereurs. « La prudence est de mise, sans quoi le nouveau pourrait redevenir l’ancien. Personne ne souhaite voir l’Empire Sans-Limites renaître. Bien entendu, la Sangha serait tout à fait disposée à purifier le Karma si nous étions autorisés à ouvrir une branche sur… »
« Ce ne sera pas nécessaire. » Le refus était catégorique, empreint de la puissance d’un édit impérial.
S’il restait des moines errants dans les Sept Cieux à cet instant, ils devaient probablement subir une pression insoutenable. Auban devait reconnaître que le pouvoir de souveraineté accumulé au fil des ans par ces clans parvenus était impressionnant. Ce qui rendait d’autant plus incompréhensible le fait que leur Qi impérial ait commencé à s’aligner sur le Destin du continent.
Étaient-ils vraiment assez arrogants pour croire qu’ils pourraient s’emparer du prix sans risque ? Ou que tous ceux qui s’étaient rassemblés aujourd’hui resteraient les bras croisés ? Auban aurait cru que la catastrophe du mausolée suffirait à calmer leur hubris.
Pourtant, Auban crut percevoir une fureur qui bouillonnait sous la surface. Son pouce glissa le long du bois ancien de sa canne à pêche, et son sourire reparut. Quelqu’un avait-il agi dans l’ombre, transformant le Qi impérial en appât pour attirer le Destin résiduel de l’Empire Sans-Limites ? Si c’était le cas, la manœuvre avait été si secrète qu’Auban n’en avait pas surpris le moindre indice.
Auban lança de nouveau sa canne à pêche. Il pouvait encore patienter un peu.