Chapitre 1 440
D’innombrables Veines du Dragon couvraient l’ancienne étendue et répandaient à la surface leur don de longévité. Elles constituaient, en un sens, le fondement même de la civilisation. Hommes comme bêtes, dès lors que leurs besoins les plus élémentaires étaient satisfaits, aspiraient à davantage. Quand les préoccupations des mortels ne leur suffisaient plus, ils cherchaient un sens dans les étoiles ou au fond d’eux-mêmes.
Les Veines du Dragon détenaient la clé de la cultivation : elles transformaient les sols ordinaires en Terres sacrées, qui ouvraient la voie vers l’Éternité. Plus encore que l’eau douce et les terres fertiles, elles déterminaient l’emplacement des villes et des nids. Du moins, c’était ainsi que les choses étaient censées se passer.
Guidées par un Mandat du Ciel, des filaments de spiritualité se détachèrent des veines pour suivre leur propre voie. Chacun ne représentait pas grand-chose, mais ils étaient légion. D’innombrables filaments progressaient dans la même direction, parcourant des distances insondables pour répondre à l’appel. Des ruisselets fusionnèrent en cours d’eau, qui grossirent à leur tour jusqu’à former dix-sept fleuves majestueux.
Presque chaque aspect du Dao céleste y était représenté. C’était un spectacle rare sous un Ordre cosmique où les régions s’alignaient sur un Royaume céleste donné. Leur destination était une montagne isolée, entourée de nuages mystiques. Elle répandait le don sur ses alentours, créant un microcosme accordé à la Voie sans limites.
Les saisons se succédèrent et les années passèrent, jusqu’à ce qu’un changement survienne. L’appel actif se transforma en un drainage passif, réduisant la pression exercée sur les Veines du Dragon. Le dôme invisible qui couvrait toute la région commença lentement à se rétracter vers la montagne mystique. À mesure que le domaine rétrécissait, l’esprit détaché de Karz retrouva son acuité. Quand le dôme ne couvrit plus que sa montagne, il avait recouvré son état normal.
« Cinq cents ans envolés en un clin d’œil », marmonna Karz, le regard lointain tandis qu’il s’habituait au passage du temps.
C’était sa plus longue retraite à ce jour, et pourtant, elle lui avait paru insuffisante. Il aurait continué si son esprit n’avait pas atteint ses limites. S’il tentait encore sa chance, il finirait par perdre le sens de son identité et rendre au cosmos tout ce qu’il lui avait pris.
Karz fronça les sourcils en examinant les transformations de son monde. Sa progression avait une fois de plus ralenti, et aucun remède facile d’accès ne pouvait remédier à sa situation. Il en venait à regretter l’époque où il venait tout juste de former son Monde intérieur. Il avait certes gagné en puissance depuis, mais le monde lui paraissait plus petit. C’était peut-être la conséquence inévitable de son installation.
Ses Sceaux célestes avaient pénétré dans son Monde intérieur dès qu’il avait franchi le seuil, ce qui le distinguait d’emblée des Hérauts du Vide ordinaires. Les Mondes intérieurs des autres étaient des créations incomplètes, de portée limitée, dont le Dao et l’environnement restaient restreints par la compréhension de leur propriétaire. Karz, lui, n’était pas soumis à de telles contraintes.
Les Sceaux célestes tenaient lieu de second Ciel à l’intérieur de son domaine et en faisaient un monde complet. Autrement dit, dès qu’il était devenu un Héraut du Vide, son Monde intérieur avait manifesté des caractéristiques réservées aux Célestes. Ce fait lui avait sauvé la mise plus d’une fois dans les moments difficiles. Il avait même réussi à faire reculer un Héraut divin en se faisant passer pour un Céleste blessé.
Karz savait que ses capacités n’avaient rien à voir avec celles d’un véritable Céleste. Son Grand Dao était limité par les connaissances infusées dans les Sceaux célestes, tandis que les véritables Célestes pouvaient puiser leur force dans les Cieux eux-mêmes. Cette particularité restait surtout un tour de passe-passe qui lui apportait quelques menus avantages. Son Monde intérieur, par exemple, pouvait servir à faire pousser et à nourrir des trésors naturels issus des dix-sept Royaumes célestes.
Plus important encore, les sceaux formaient le socle de la capacité éveillée par Karz peu après son ascension. En imitant le Mandat du Ciel, ils lui avaient permis d’étendre son domaine sur des distances inconcevables. Selon Laondio, sa portée n’approchait pas celle d’un être de la Suprématie, mais elle dépassait de loin ce qui aurait dû être possible pour un Héraut du Vide.
Karz avait baptisé cette capacité son Dôme céleste, et elle était devenue la pierre angulaire de sa cultivation. Faire progresser ses Sceaux célestes s’était révélé extrêmement ardu à partir du moment où il était devenu un Seigneur accompli. Les matériaux dont il avait besoin apparaissaient rarement sur les marchés libres, et il y avait toujours des observateurs. Même s’il pouvait produire des trésors célestes à la demande grâce aux sceaux, les gens avaient vite commencé à se poser des questions.
Le trésor de la Secte de la Mer sereine en contenait quelques-uns, mais le problème restait le même. Les anciens cupides réservaient les meilleurs articles pour appâter les disciples et leur soutirer du travail à bon marché. Même si Karz avait eu la patience de trimer pendant des siècles, il n’avait pas les relations nécessaires pour obtenir les bonnes missions. Faute de meilleures options, il n’avait d’autre choix que de risquer sa vie dans la Crête des Mille Bêtes ou de se rendre dans des comptoirs commerciaux éloignés pour écouler ses marchandises.
Le Dôme céleste lui permettait de contourner tout cela en siphonnant l’énergie des Veines du Dragon, même séparées par d’immenses distances. Leur spiritualité n’avait pas la valeur des vérités accumulées et affinées des trésors naturels, mais elle lui fournissait une spiritualité pure, directement issue du Cosmos. Leur souillure terrestre ne l’inquiétait pas. La capacité qui l’avait introduit au monde de la cultivation s’était renforcée au fil des ans, et il pouvait désormais neutraliser sans effort toute souillure envoyée dans sa direction.
Grâce à l’apport de Veines du Dragon en nombre suffisant, ses Sceaux célestes progressaient lentement, mais sûrement. Le cycle s’autoalimentait : plus les sceaux gagnaient en puissance, plus Karz pouvait étendre son Dôme céleste. Il n’avait plus besoin de se frotter aux bêtes ou aux autres adeptes du Dao pour faire progresser sa cultivation.
Après des millénaires à s’épuiser à la tâche, Karz accueillit ce changement de rythme avec plaisir. Seul un idiot risquerait sa vie quand des moyens plus sûrs permettaient de progresser. Bien sûr, s’il avait volé avec arrogance la spiritualité des Veines du Dragon dans toutes les directions, on l’aurait tué à l’époque. Une Veine du Dragon était vitale pour les factions établies, qui auraient vite remarqué que quelque chose clochait. Même si Laondio avait dissimulé leurs traces, quelqu’un aurait fini par remonter les flux jusqu’à leur repaire.
La grande calamité était survenue au moment idéal.
Les Sages l’appelaient la fin d’un Cycle mineur lié à la renaissance du Ciel. Un Royaume céleste avait atteint son achèvement, déclenchant un bouleversement dans le Fleuve du Destin. La providence des dynasties liées à l’ancien ordre s’effondra. Les sectes s’écroulèrent, les clans tombèrent et des espèces entières disparurent. Le chaos qui s’ensuivit offrit à Karz et Laondio l’occasion qu’ils attendaient.
Quand la Secte de la Mer sereine s’effondra, son maître laissa ses richesses à son disciple préféré, Laondio Evrodok. Au lieu d’utiliser ces ressources pour revenir sur le devant de la scène, Laondio conduisit Karz et quelques fidèles dans les profondeurs de la Crête des Mille Bêtes. Ils n’en étaient pas ressortis depuis, même après que le monde eut retrouvé un semblant d’ordre.
Et pourquoi l’auraient-ils fait ? Les adeptes n’étaient pas les seuls à avoir souffert de la calamité. La plupart des crêtes s’étaient retrouvées désertes, tandis que de nouvelles poussaient comme des champignons après la pluie. Avec un bon sens du timing et quelques coups d’épée, ils s’étaient emparés d’une terre sacrée digne d’un Céleste. Leur demeure n’avait cessé de s’embellir depuis, au point de devenir l’un des joyaux de l’ancienne Crête des Mille Bêtes.
Karz sortit de la grotte cachée à l’arrière de son palais et se téléporta sur sa terrasse d’observation. La vaste cité étendue au pied des pentes de sa montagne s’était sensiblement agrandie pendant sa retraite. Des mortels arpentaient même ses rues, une scène impensable à leur arrivée dans la Grande Étendue.
Cette vue ne réjouit pas Karz. Au contraire, elle l’agaça. Des grands manoirs aux taudis en bordure de la ville, tous étaient des parasites qui profitaient de ses faiblesses. Pour recueillir une spiritualité utile, le Dôme céleste devait ratisser large. Karz avait beau le vouloir, il ne pouvait tout simplement pas absorber toute cette énergie à lui seul. Il n’en gardait qu’une petite part et restituait le reste à la région.
C’était aussi une question d’échange équivalent. Pour éviter les représailles du Ciel, Karz devait légèrement affiner l’énergie avant de la renvoyer au-delà de la montagne. Ainsi, il rendait autant qu’il prenait et maintenait le Cycle céleste.
On frappa à la porte, tirant Karz de ses pensées. Il n’avait pas caché son retour, et son intendant attendait dehors. Benion n’avait pas changé depuis cinq cents ans. Il semblait avoir franchi le seuil avec succès et être devenu un Seigneur. Karz hocha légèrement la tête, satisfait. Il ne lui avait donné que quelques conseils au fil des ans, mais peu possédaient une compréhension aussi profonde du Dao céleste.
Si Benion n’avait toujours pas réussi à percer alors qu’il profitait de l’environnement de son manoir, Karz aurait aussi bien fait de le remplacer par un cochon.
« Entrez », dit Karz.
« Félicitations pour votre cultivation réussie, empereur Evrodok », dit Benion en s’inclinant profondément.
L’air se figea sur la terrasse d’observation tandis que Karz se tournait lentement. « Comment m’avez-vous appelé ? »
« Je vous en prie, pardonnez-moi, mon Seigneur ! » Benion tomba à genoux sous le regard meurtrier de Karz. « Punissez ce serviteur comme bon vous semble ! »
Karz prit une profonde inspiration pour réprimer l’envie de frapper d’abord et de poser des questions ensuite. Benion veillait sur le manoir depuis deux mille ans, et il était le descendant direct de l’intendant précédent. Il lui était d’une loyauté indéfectible, et Karz voyait bien que sa confusion était sincère. Le sobriquet sinistre devait donc venir de quelqu’un d’autre.
« Aviez-vous besoin de quelque chose ? » demanda Karz, refoulant le malaise grandissant.
« Le grand chancelier vous demande audience, à votre convenance. »
« Je vois », grommela Karz. Il n’avait jamais entendu ce titre, mais une seule personne pouvait bien le porter.
Le moment était-il enfin venu ?
Karz déchira l’espace et apparut au-dessus d’une petite forêt voisine de sa montagne. Comparée au statut prestigieux de celle-ci, la forêt était presque oubliée des habitants ordinaires de la cité. Rares étaient ceux qui connaissaient la cour en son centre, et plus rares encore ceux qui savaient qui y vivait.
À mesure que l’étoile de la providence de Karz s’élevait au sein de la Secte de la Mer sereine, l’aura de génie de Laondio s’était estompée. Même son propre maître avait mis cela sur le compte de l’épuisement du destin qui lui était imparti, et s’était appliqué à façonner Laondio pour qu’il devienne le maître de secte de la génération suivante. Seul Karz connaissait la vérité. Plus Laondio se retirait dans l’ombre, plus ses pouvoirs devenaient terrifiants.
Si leur cité était restée en sécurité et sans rival jusqu’à ce jour, c’était indubitablement grâce à Laondio Evrodok. Son influence grandissante sur l’esprit des hommes et sa capacité à détourner le cours de l’histoire expliquaient en partie pourquoi Karz pouvait puiser sans vergogne dans autant de Veines du Dragon. Toutes ayant trouvé de nouveaux maîtres, personne ne s’était aperçu que leur débit avait légèrement diminué. Et personne ne semblait jamais vouloir enquêter sur ces filaments inhabituels qui serpentaient sous la Crête des Mille Bêtes.
Certains jours, Karz se demandait même si le doux érudit n’avait pas contribué à provoquer la grande calamité. Après tout, c’était le Royaume de l’Humanité qui avait atteint la perfection. Avec la donne rebattue et les anciennes puissances disparues, même les Hérauts du Vide pouvaient prétendre à des ressources de cultivation cruciales. Et Laondio était sans conteste le grand gagnant de la lutte pour le Destin, dont les bénéfices rejaillissaient sur Karz.
Karz n’avait toujours pas appris que Laondio s’était retiré, et aujourd’hui ne faisait pas exception. Pourtant, cette fois, l’homme ne travaillait pas à l’une de ses inventions. Laondio se tenait devant une stèle gravée de deux caractères. Ils dégageaient une majesté et un potentiel qui correspondaient parfaitement aux goûts de Karz, au point de raviver une partie de la vigueur qu’il avait perdue. Malgré tout, Karz jeta seulement un coup d’œil à la stèle avant de se tourner vers son ancien compagnon.
« Qu’est-ce que c’est, cette fois ? Une possession ? » demanda Karz, tandis qu’un halo composé de onze épées suprêmes apparaissait derrière lui.
Chaque épée portait un Sceau céleste. Les six autres fusionnaient sans heurt en une rune d’une puissance extrême, sur le front de Karz. Six incarnations : c’était sa limite actuelle. Avec ses épées imprégnées de sceaux en plus, même des Hérauts divins pouvaient tomber sous ses lames.
C’était pour ce jour qu’il avait travaillé sans relâche à sa cultivation, année après année, sans jamais se détendre un instant. Quoi qu’il arrive, Karz était lié au char de Laondio. Sans son aide, sa cultivation finirait par stagner. Il avait toujours su que les poulets finiraient par rentrer au poulailler, et il devait se tenir prêt quand ce jour arriverait.
« Toujours aussi pessimiste », dit Laondio en secouant la tête, impuissant. « Je me sens très bien dans mon propre corps, merci. »
« Dans ce cas, pourquoi mon serviteur croit-il que je m’appelle Evrodok ? Empereur Evrodok, même », gronda Karz.
« Benion et les autres enfants ne protestent peut-être pas quand tu les appelles tes serviteurs. Pourtant, n’est-ce pas réduire inutilement votre relation ? » dit Laondio d’un ton réprobateur. « Pourquoi nier la douceur qui se cache sous cette carapace d’acier ? Tu es tout à fait capable d’accepter tes propres disciples, et tu as clairement le talent pour ça. »
« Je ne te vois pas suivre tes propres conseils avec cette fille, Indra », répliqua Karz en s’approchant d’un pas. « Et ne change pas de sujet. Qu’est-ce que tout ça ? Quel plan mijotes-tu cette fois ? Qu’est-ce que l’Empire Sans-Limites ? »
« Il est à toi, si tu le veux », répondit Laondio avec un sourire.
Karz inspecta soigneusement la stèle, à la recherche d’un piège. N’en trouvant aucun, il étendit son examen à toute la cour. « Qu’est-ce que tu essaies de me faire comprendre ? Tu veux m’adopter et m’offrir un faux empire ? »
« Faux ? Tes citoyens t’attendent juste derrière la lisière », rit Laondio. « Tu te souviens de notre première rencontre ? »
« Tu t’accroches encore à cette illusion ? Le Cosmos est injuste par nature », ricana Karz en suivant le regard de Laondio. « Qu’est-ce qui qualifie un mortel pour poursuivre l’Éternité ? La plupart des faibles que tu as rassemblés mourront pendant ma prochaine retraite. »
« Pourtant, certains resteront. Et ceux qui partiront trop tôt auront transmis leur flamme d’espoir à la génération suivante », dit doucement Laondio. « Et tu as déjà goûté aux fruits de leurs efforts. »
Karz devait reconnaître que le projet favori de Laondio avait ses avantages. Après cinquante mille ans d’ardue cultivation, son manoir était considéré comme une Montagne sacrée. Les jeunes générations, en particulier, priaient le « dieu de la montagne », et leurs offrandes d’encens aidaient Karz à préserver son identité tandis que son esprit s’étendait avec le Dôme céleste.
Les trésors extraordinaires avaient aussi tendance à finir en ville, d’une manière ou d’une autre. Des aventuriers chanceux apportaient leurs trouvailles au marché, et des clans s’installaient avec leurs réserves de Dao. Un jour, une pierre céleste était même tombée du ciel pour atterrir devant la porte de Karz. Tout cela aurait été normal si cela n’était pas arrivé si souvent. Laondio tirait les ficelles du destin pour rassembler la providence.
« Les fondations sont posées. Nous avons des terres, des compagnons, des richesses et un héritage », dit Laondio en désignant la stèle d’un signe de tête. « Nous sommes bientôt prêts à nous annoncer au monde, et j’espère que tu deviendras le pilier de l’Empire. Personne n’incarne mieux notre idéal que toi. »
Karz ne répondit rien et braqua ses épées sur son ancien compagnon.
« Mon ami, je reconnais avoir eu une arrière-pensée en t’aidant toutes ces années », avoua Laondio avec un sourire, sans se laisser troubler par l’hostilité dirigée contre lui. « Mais ce n’est pas ce que tu crois. Même si j’aimerais garder les offrandes d’encens pour moi, je dois me retenir. Certaines parties ne peuvent tolérer mes ambitions et m’obligent à rester dans l’ombre. Si tu te tiens en pleine lumière en portant mon nom, nous partagerons la gloire à parts égales. »
« Quelqu’un te cherche ? Les Selvari ? Je sais qu’ils ne doivent pas voir d’un bon œil un adepte dont l’affinité avec le Royaume de l’Humanité est aussi terrifiante, et qui sème le chaos dans les colonies. J’ai entendu dire qu’on les avait aperçus récemment », demanda Karz avec méfiance.
« Quelques inspecteurs venus vérifier leurs investissements, rien d’inquiétant », répondit Laondio en riant légèrement. « Ne t’en fais pas, les Selvari ne menaceront pas notre entreprise. »
« Les maîtres du Cosmos ne poseront pas de problème ? Voilà qui est rassurant », lança Karz d’un ton sarcastique.
Il avait été profondément choqué d’apprendre que la Grande Étendue, avec son histoire ancienne, ses terres apparemment sans limites et ses innombrables possibilités, n’était qu’une colonie d’une faction monstrueusement puissante, située à l’autre bout de l’univers. La Secte de la Mer sereine n’avait pas le rang nécessaire pour communiquer avec les grandes familles des Selvari, mais Karz savait que toutes les grandes sectes de l’Étendue devaient payer tribut.
Karz ne voyait pas pourquoi les Technocrates renonceraient à leur emprise sur le continent à cause du cataclysme. Ils n’auraient qu’à installer de nouvelles familles pour en tirer profit. S’ils ne prenaient pas la peine de s’emparer directement de tout le territoire, c’était uniquement à cause de son éloignement.
« Leur voie est sans issue, je te l’assure. Le Royaume du Progrès a peut-être dominé les ères précédentes, mais cette fois, le Royaume restera entre les mains des Hommes », affirma Laondio avec une certitude absolue.
« Quelle idée à la noix de fonder un empire si tu dois te faire discret ? Je n’ai pas besoin d’attirer l’attention non plus », marmonna Karz. « Pourquoi ne pas continuer comme avant ? »
« Le statu quo ne suffit pas. Ni au Cosmos, ni à nous », répondit Laondio. « Il te faut des ressources colossales pour accomplir ton Dao, et je vois que tu approches d’une impasse. Tu as déjà constaté à quel point la cité peut devenir tes mains et tes pieds. Un empire peut aller bien plus loin. Un jour, il couvrira chaque recoin de l’existence. »
Le silence s’étira pendant vingt minutes, puis Karz soupira. « Qu’est-ce que je devrais faire ? Tu sais bien que je suis nul en administration. »
« Tu me crois aveugle ? » rit Laondio. « N’ai-je pas rassemblé des partisans compétents précisément pour cette raison ? D’autres personnes vont bientôt nous rejoindre pour nous prêter main-forte. »
« Et qu’est-ce que je suis censé faire, alors ? M’asseoir sur un trône et faire joli ? »
« Tu n’as qu’une chose à faire : devenir le meilleur et incarner l’idéal de l’Empire », répondit Laondio. « Seul le plus puissant sous les Cieux mérite le titre d’Empereur Sans-Limites. »
« Empereur Sans-Limites ? » marmonna Karz, le regard posé sur la stèle. « J’aime bien. »