Chapitre 1 433
Zac eut l’impression de tomber à la vitesse de la lumière, tandis que les ténèbres l’engloutissaient. Un signal familier émanant du sceau sur sa main gauche le poussa à faire aussitôt appel à l’identité de Tam. Le Réseau de téléportation accordé à l’Inverse semblait les conduire directement dans un domaine mémoriel.
Cette sensation désagréable ne dura qu’une seconde, puis un monde baigné de turquoise et de blanc apparut. Zac n’eut pas le temps de regarder où le téléporteur les avait déposés : d’épaisses volutes d’énergie jaillirent de ses pores.
« C’est quoi, ce bordel ! » s’exclama Ogras. Tavza n’y échappa pas non plus.
Les volutes formaient un mélange bigarré, qui portait la marque de la vie et de la mort des seize royaumes isolés qu’ils avaient traversés ces derniers mois. Il n’en manquait pas une, pas même la vie du Second Jardin ni la mort d’Avicii. Zac s’était minutieusement examiné après ces deux traversées éprouvantes, sans jamais déceler la moindre trace de ces énergies dissimulées dans son corps.
Comme il n’y avait ni douleur ni danger, les trois compagnons se calmèrent rapidement. Ce n’était pas non plus un simple protocole de purification réservé aux nouveaux arrivants. Les énergies expulsées se condensèrent à toute vitesse en jetons. Comme leur mélange variait d’une personne à l’autre, chacun obtint un motif différent.
Celui de Zac présentait un équilibre parfait entre la vie et la mort, fusionnées à la perfection. Le Vide n’y était pour rien. Le jeton violacé avait adopté une solution semblable à celle de l’Océan du Crépuscule. Avec une généreuse dose de Dao inversé et de Foi impériale, la Mort et la Vie avaient acquis des caractéristiques leur permettant de se mêler.
L’alignement du jeton correspondait à l’énergie ambiante, d’une abondance extraordinaire, qui surpassait aisément celle des zones communes de la Cour mercurielle. L’énergie aux significations entremêlées qui imprégnait le domaine mémoriel était un mélange extrêmement malléable, où la Vie, la Mort et l’Inversion se trouvaient en parfait équilibre.
Contrairement à l’Énergie du Crépuscule, qui donnait constamment du fil à retordre aux participants à l’épreuve, l’énergie de la Cour creuse était d’une grande utilité. Zac découvrit rapidement qu’il pouvait absorber l’accord qu’il souhaitait dans son environnement. S’il voulait de la vie, seule la vie l’attirait. Le déséquilibre ainsi créé ne provoquait qu’un doux réajustement, qui réapprovisionnait l’énergie manquante en puisant ailleurs.
Cette méthode n’intéressait pas Zac, qui cherchait à réaliser une véritable fusion par le Vide. Son attention se fixa sur la rune familière gravée sur le devant. Elle formait le nom « Fuxi », dans l’écriture de l’Empire Sans-Limites. Ce terme familier fit battre le cœur de Zac ; il jeta aussitôt un coup d’œil aux jetons formés par ses compagnons.
Leurs cadeaux de bienvenue se ressemblaient davantage entre eux qu’ils ne ressemblaient à celui de Zac. Ils tiraient vers une teinte plus sombre, presque noire. Les jetons émettaient des fluctuations spirituelles principalement liées aux Huit Enfers, et la rune gravée sur leur surface disait autre chose.
« Inhumation ? » lut Zac à voix haute avant de montrer le sien. « Ça vous dit quelque chose ? »
Il s’adressait directement à Tavza. Il ne lui avait jamais parlé de ce nom, car il était lié à la relique la plus précieuse en sa possession. Même si elle demeurait instable, Zac estimait qu’elle n’avait rien à envier aux trésors suprêmes cachés dans les profondeurs des Cours extérieures.
« Fuxi… » murmura Tavza. « J’ai déjà entendu ce nom quelque part. Je me souviens avoir vu ses travaux cités dans des archives anciennes, mais je n’ai jamais trouvé de témoignage direct. Il devait être un sage célèbre à la dernière époque de l’Empire. »
« Peut-être l’un des principaux architectes du Système ? » avança Zac.
« C’est possible, mais rien ne le prouve. »
« Je suis sûr que ça finira par s’éclaircir », dit Ogras en regardant autour de lui. « Là, c’est autre chose. »
Le domaine mémoriel était extrêmement solide, mais moins vaste que Zac ne l’avait imaginé pour une Cour extérieure. Il était même plus petit que la plupart des domaines mémoriels qu’il avait visités. Celui des Docks de la Transformation et le champ de bataille de la marée de bêtes étaient bien plus grands. Zac estima qu’il avait à peu près la taille de Black Zenith, cette petite ville bâtie sur un crâne de bête, et du tout premier domaine mémoriel qu’il avait visité.
Ce qu’il perdait en superficie, il le gagnait ailleurs. À commencer par sa forme. Contrairement aux dômes qu’ils avaient rencontrés jusque-là, le domaine de la Cour creuse était une sphère parfaite. Le téléporteur les avait déposés en plein milieu, au milieu d’édifices grandioses. Il n’y avait ni réseau gravitationnel ni plateforme flottante. Tout cultivateur de rang E envoyé ici tomberait droit dans l’abîme sans fond, en contrebas.
La lumière provenait de dix-huit fleuves d’énergie entrelacés qui traversaient les lieux, répartis à parts égales entre la vie et la mort. À y regarder de plus près, Zac comprit que les appeler des fleuves était inexact. Ces courants étaient d’immenses esprits. À en juger par leur seule énergie, ils n’avaient rien à envier aux Monarques divins.
Heureusement, ils semblaient occupés à leur lente danse nuptiale, et leurs auras étaient parfaitement contenues. Fixer les centres spirituels à l’avant des fleuves faisait bourdonner la tête de Zac, mais ils paraissaient inoffensifs pour le reste. De temps à autre, ils frôlaient l’un des bâtiments flottants et y laissaient assez d’Énergie divine ou de Miasme pour assurer à Zac une année de cultivation intensive.
Ces esprits n’apparaissaient qu’à l’intérieur des limites du petit domaine mémoriel. Lorsqu’ils franchissaient ses frontières, on aurait dit que les ténèbres tapies au-dehors les engloutissaient. L’atmosphère était oppressante. Même les innombrables domaines mémoriels qui flottaient au-dessus ne parvenaient pas à percer leur voile. Zac n’en était pas certain, mais il avait l’impression que le domaine mémoriel s’enfonçait lentement dans l’inconnu.
« C’est comme ça que sont les Plans inférieurs ? » murmura Zac en désignant la frontière.
« Je… ne crois pas », répondit Tavza après un instant de réflexion. « Je pense que nous regardons le Neuvième Enfer. L’équilibre ne se maintient qu’à l’intérieur du domaine mémoriel. Quand la cour est tombée, le Premier Jardin a dû se retirer de l’Étendue impériale occidentale. »
L’explication se tenait, mais Zac n’était pas convaincu. Plutôt que la Mort, les ténèbres au-delà lui évoquaient l’immense désolation qui attendait au-delà de la Montagne du Vide, hors du rideau protecteur du Destin impérial qui entourait le Multivers. C’était comme si l’Empire Sans-Limites avait piégé un morceau de ce vide et l’avait dissimulé sous l’Étendue impériale occidentale.
« Il faudra enquêter plus tard », dit Zac en reportant son attention sur les palais flottants.
L’agencement ressemblait à celui des Ruines d’Ensolus, chez lui. Quelques dizaines de bâtiments majestueux occupaient la majeure partie de l’espace : des centres d’entraînement de base, des centres d’échange et des bâtiments administratifs. Il y avait aussi une autre branche de l’Ordre de la Terre fertile, entourée de plateaux concentriques où flottaient des terres agricoles. Quelques dizaines de personnes en robes couleur terre travaillaient le sol à la main. Zac ne parvenait pas à savoir s’il s’agissait de disciples de la cour ou de templiers.
Ce qu’ils voyaient ne représentait certainement pas toute la Cour creuse. Les esprits qui patrouillaient dans les environs continuaient au-delà des limites, et Zac apercevait parfois des coins de bâtiments juste hors de portée du domaine mémoriel. Il y avait aussi les deux portes gigantesques qui encadraient l’espace vide au centre du domaine.
Ces portes ressemblaient trait pour trait à sa [Porte de la Montagne Fuxi]. Seule différence : les silhouettes majestueuses sculptées sur la sienne avaient été remplacées par des motifs complexes, qui évoquaient les prémices des fractales de la cultivation moderne. Au vu du nom inscrit sur le jeton de Zac, la coïncidence était exclue.
Les deux portes étaient en service. Depuis celle qui flottait près de la branche de la Terre fertile, Zac pouvait apercevoir de vastes terres agricoles. De l’autre côté, il n’y avait pas une ville flottante, mais un monde à part entière. La porte de la mort, elle, donnait sur un cimetière. Heureusement, les environnements de l’autre côté n’étaient pas aussi déséquilibrés que ceux des royaumes qu’ils avaient traversés. Tous deux émettaient le même mélange équilibré que leurs environs ; simplement, la Vie et la Mort y occupaient une place dominante.
Des gens entraient et sortaient sans cesse par les deux portes. À en juger par leurs robes différentes, les disciples étaient répartis en deux camps. Aucun disciple vêtu d’une cape noire ne franchissait la porte de la Vie, et aucun disciple en robe couleur terre n’entrait dans le cimetière. Ça n’annonçait rien de bon pour Zac.
Leur principal objectif en venant jusqu’ici était de trouver l’héritage de Primo, et il n’était pas difficile de deviner où une telle chose finirait. Vu le lien de Tam avec l’Ordre de la Terre fertile et la constitution accordée à la Vie de son corps humain, il fallait s’attendre à ce qu’il n’obtienne pas un jeton dont l’aura correspondait au cimetière.
« Ce n’est pas forcément une règle absolue. Je veux dire, pourquoi un cultivateur de la Vie gaspillerait-il son temps et ses points de contribution à visiter l’autre côté ? » fit remarquer Ogras en voyant Zac froncer les sourcils tandis qu’il observait les disciples aller et venir.
« Son jeton ne correspond pas non plus à l’autre porte », commenta Tavza en désignant le gouffre sans fond, en contrebas. « Il pourrait y avoir une troisième porte, hors de notre portée, qui correspond au Pic inverse. »
« Tu n’aides pas, là », lança Ogras d’un ton exaspéré.
« Je ne fais que proposer une explication possible aux faits dont nous disposons. »
« Voyons ce qu’ils en disent », soupira Zac en prenant la tête du groupe et en s’envolant vers le centre administratif.
« Rien de spécial ne s’est passé, hein ? »
« Pas vraiment. Un p’tit discours, une p’tite prière, et on a repris notre journée », marmonna l’homme ivre, tandis que deux tentacules ombreux lui massaient les épaules. « J’ai même pas vu le Margrave. »
« Mais le prince était là, non ? » sourit Ogras en lui resservant un verre, tout en réprimant les pulsions meurtrières qui l’agitaient.
« Du calme, mon vieux. Ce n’est pas le moment de lui extorquer des informations sous la torture », se rappela-t-il.
Cette pensée ne faisait qu’accroître son tourment. Il avait gardé ce rare cru des Jardins Joyeux pour une occasion spéciale, et voilà que ce salaud le descendait comme de l’eau. Malheureusement, Ogras n’avait presque plus d’alcools capables de mettre un Hégémon hors de combat, et il ne retrouverait jamais un porteur de sceau aussi stupide et isolé.
Ogras avait renoncé depuis longtemps à tirer des informations des membres taciturnes de la Porte de l’Inhumation de la Cour creuse. Il suffisait de poser une question innocente pour se retrouver entouré d’une bande de ces abrutis sinistres qui vous cuisinaient.
« Pourquoi poses-tu des questions sur les trésors suprêmes du Neuvième Enfer ? »
« Pourquoi un assassin Faceless s’intéresse-t-il à nos dirigeants ? »
« C’est toi qui as volé l’[Encens aux neuf tresses] pendant que je développais le Royaume funéraire ? Salaud, tu as failli me faire tuer ! »
Et ça n’en finissait jamais. Les fermiers de la Porte de l’Ascension étaient encore pires. À force de travailler la terre toute leur vie, ils avaient fini par avoir de la boue dans le crâne. À moins de parler des bienfaits de la nature, ils ne comprenaient rien à rien. Ogras n’était pas comme Tavza, qui savait tirer des secrets de la forêt de pierres tombales. Piston Ventain était sa meilleure chance d’obtenir des renseignements concrets avant l’heure du rendez-vous.
« Y avait rien à voir. Il est suffisant, ce type », ricana le noble. « On voit où ça l’a mené. Estropié dans un royaume funéraire, tu te rends compte ? »
« Il a quoi ? » demanda Ogras.
« Estropié. Le maître Searsense a dû le sauver », gloussa Piston.
« Searsense ? »
« Tu connais pas le sage de la Capitale impériale ? » Piston se pencha vers lui d’un air complice, avant de lui roter au visage. « J’ai entendu dire qu’il faisait partie de ceux-là, tu vois ? Ceux d’en bas. On l’a ramené d’une expédition. »
« Un natif des Plans inférieurs ? J’ai entendu dire que leurs cultivateurs étaient médiocres », dit Ogras avec un intérêt feint, en envisageant sérieusement de jeter ce salaud dans la Bannière.
Piston n’était pas un hérétique, mais c’était un ivrogne et un idiot. Qu’un individu pareil ait obtenu un sceau de Brise-ciel par l’Octroi divin prouvait que les plans de l’Empire étaient condamnés dès le départ. Avec les fondations renforcées des [Bannières de la Guerre des Ombres], une petite indiscrétion ne pouvait pas leur nuire. Si ? Non, oublions ça. Il avait déjà bien assez de mal à faire tenir leur nouvel arrangement.
« Pas celui-là. Un vrai monstre. La plus grande affinité avec la Mort que j’aie jamais vue. Je parie qu’il deviendra un jour le nouveau chef des Faceless », sourit Piston en tapotant la joue d’Ogras. « Tu ferais mieux de te le mettre dans la poche tant que tu peux, tu vois ? Si t’as une autre bouteille, je peux te le présen— »
Un éclair aveuglant engloutit la fin de ses inepties.
« Hein ? Il est où, lui ? » marmonna Piston, agacé, avant de s’éloigner d’un pas traînant. « Ces assassins qui se faufilent partout… »
Ogras aurait aimé que les paroles de l’ivrogne soient vraies, qu’il se soit enfui à l’idée de devoir sortir encore de son précieux nectar. Il était bel et bien coincé, et pas seulement parce que la fissure dans son crâne l’avait enfoncé de soixante centimètres dans le sol. Une pelle — la même qui avait failli l’assommer — avait, d’une façon ou d’une autre, transpercé ses ombres.
Et ce n’était pas tout : son propriétaire avait réussi à inverser le lien fondamental entre le corps d’Ogras et l’ombre qu’il projetait. Il sentait sa chair projetée par son ombre. Et puisque celle-ci était immobilisée, lui aussi l’était. Heureusement, l’ombre immobile ne pouvait pas entraver ce qui n’y était pas dessiné, comme son visage ou sa capacité à parler.
« Si notre conversation a manqué de respect à un aîné, je vous présente mes plus sincères excuses », dit Ogras avec un sourire obséquieux tandis que son agresseur apparaissait dans son champ de vision.
C’était un vieillard décharné, vêtu d’une tunique de cuir grossier en lambeaux et d’un pantalon de chanvre. Ce qui restait de ses longs cheveux striés pendait en mèches sur son visage émacié. Avec son regard voilé et son dos voûté, on aurait facilement pu le prendre pour un Zombie tout juste transformé de la Zone morte, chez lui.
« Écoeurant », lança le vieux fossoyeur avec mépris. Il retira la pelle du sol et se détourna. « Suis-moi. »
Ogras put soudain bouger de nouveau et trottina derrière le vieil homme, contraint de faire bonne figure. Quel autre choix avait-il ? Fuir ? Même pas en rêve. Ses ombres s’étendaient sur plus d’un kilomètre autour de lui, et ce vieux machin avait surgi de nulle part. Ogras avait choisi exprès un endroit reculé pour son entretien. Il se trouvait loin des cinq établissements de la Porte de l’Inhumation comme de la sortie. Le bord du domaine mémoriel était à plus d’une journée de voyage.
« Puis-je vous demander où nous allons, aîné ? » finit par demander Ogras.
« À ton avis ? On va creuser une tombe. »
« QUOI ! » s’écria Ogras, horrifié. « J’admets qu’enquêter sur les jeunes maîtres est quelque peu déplacé, mais ça ne mérite pas une telle punition. Je peux écrire un essai de contr— »
Les mots restèrent coincés dans sa bouche tandis que le son et le silence s’inversaient. Cette fois encore, il n’y eut aucune fluctuation d’énergie, ce qui soulignait la puissance du fossoyeur. Ogras doutait que de telles méthodes soient à la portée des Monarques. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : le fossoyeur était un véritable ancien de la Cour creuse.
À moins que ce ne soit…
Ogras se rappela les explications de Zac sur les capacités du Margrave Wartorius. Le dirigeant de la Cour creuse était appelé les Écailles de la Terre et possédait des pouvoirs liés à l’inversion. Lors de son combat contre Mox, il avait inversé la Vie et la Mort, et même le Vide et le Dao. Zac ne se souvenait pas de l’apparence du Margrave. Se pouvait-il que ce vieux négligé soit lui ? Sinon, il devait tout de même exister un lien. Peut-être était-ce un disciple vieillissant, incapable d’atteindre les sommets glorieux de son maître.
La terre vibrait sous leurs pas, chacun les portant plus loin qu’Ogras ne pouvait se téléporter à travers le Monde gris. Il leur fallut moins d’une minute pour atteindre les abords d’un cimetière inconnu. Les pierres tombales silencieuses empestaient la malveillance. Quelques auras violentes s’éveillèrent à leur arrivée, mais se tinrent à distance, comme brûlées, lorsque le fossoyeur tourna les yeux vers elles.
Ogras avait été surpris par l’apparence si différente des tombes de la Cour creuse. Le chemin qui descendait dans le gouffre était pavé de monuments dédiés aux héros tombés au combat. Il s’était attendu à trouver les meilleurs des meilleurs dans la Cour creuse elle-même, mais c’était tout le contraire. Au lieu d’un cimetière, la Porte de l’Inhumation ressemblait davantage à une prison.
Le démon observa en silence, le cœur lourd, le vieil homme creuser lentement une tombe de près de trois mètres de profondeur. Il n’utilisa ni énergie ni technique, si bien que l’opération dura une demi-heure. Ogras contempla le fossoyeur d’un regard suppliant, toujours incapable de produire le moindre son, de la bouche comme de l’âme.
Sa terreur confuse fit place à un soulagement immense, mêlé d’une bonne dose de satisfaction, lorsqu’un cultivateur d’une race étrangère apparut de nulle part. C’était un géant à quatre bras couvert d’écailles nacrées. À en juger par une brève et désespérée décharge de puissance, il s’agissait d’un véritable Monarque. Cela ne suffit pas à le sauver du fossoyeur.
L’énergie du géant disparut tandis que son corps rétrécissait à toute vitesse. Quelques secondes plus tard, le Monarque capturé n’était plus qu’une poupée de paille qui se débattait, avec des traits vaguement familiers. On aurait dit que le tailleur, lassé de coudre des écailles réalistes après avoir achevé la tête, avait choisi d’envelopper grossièrement le reste du corps dans du tissu rose.
Le fossoyeur jeta la marionnette dans la tombe, sans cérémonie, comme s’il se débarrassait de nourriture avariée. Ogras s’empressa de la reboucher lorsque le vieil homme lui tendit sa pelle. Il l’imita, remplissant le trou pelletée après pelletée. La petite poupée tenta de s’en extirper tout du long, mais retombait sans cesse, car Ogras s’appliquait à la viser avec la terre.
La marionnette finit sous une couche de terre et lança à Ogras un regard haineux avant que le sable ne lui recouvre les yeux. Trente minutes plus tard, la tombe était comblée. La poupée n’avait pas complètement cédé, malgré son enterrement vivant. Le sol trembla jusqu’à ce que le vieil homme y plante une pierre tombale vierge. Elle lui servit de sceau et ensevelit la marionnette à jamais.
Seuls de minces filets d’animosité s’échappaient de la terre. La haine semblait douée de vie et se jeta droit sur Ogras. Elle fut interceptée avant qu’il ait le temps de se téléporter. Sa colère fut aspirée par la pierre tombale, où elle se transforma en un fin trait. Ogras jeta un coup d’œil aux pierres voisines, couvertes d’inscriptions illisibles.
Il s’agissait donc d’un cimetière en cours de création, où les royaumes funéraires n’étaient pas encore formés ?
« Merci pour cette expérience », dit Ogras en tendant la pelle. Il était ravi que quelqu’un d’autre ait pris l’initiative de sauter dans la tombe à sa place, mais il ne tenait pas à savoir si le vieil homme était prêt à en creuser une autre. « Il est temps que je reprenne ma cultivation, à moins que vous n’ayez autre chose à me faire faire, aîné ? »
Le fossoyeur ne reprit pas sa pelle. Il sortit plutôt un parchemin couvert de gribouillis.
« Tu as déjà vu quelque chose comme ça ? »
« Ainsi, vous êtes un grand érudit qui étudie la civilisation Evi’Shi ! Le destin nous a réunis, en effet. Je suis justement passé devant l’un de leurs vestiges durant mes voyages », dit Ogras, qui reconnut aussitôt ces étranges caractères. « J’ai justement un objet qui s’y rapporte. Je serais honoré de vous l’offrir pour me remercier de m’avoir appris le métier. »
Ogras ne savait pas s’il devait maudire Ventus ou le remercier de lui avoir fourré le cube entre les mains au moment de leur séparation. C’était peut-être ce qui allait lui sauver la vie, mais aussi ce qui avait attiré ce vieux machin terrifiant. Quoi qu’il en soit, c’était le pot-de-vin parfait. Ogras avait cru qu’il leur serait utile pendant leur descente, mais il prenait la poussière dans son Anneau spatial depuis. Tavza avait manifesté à plusieurs reprises le désir de l’étudier, mais qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ?
Le fossoyeur examina le cube pendant quelques secondes, puis le rangea avec un grognement satisfait. Les yeux d’Ogras brillèrent. N’était-ce pas le moment où le vieux maître récompensait le jeune homme dévoué pour sa généreuse contribution ? Si le vieil homme était vraiment un disciple du Margrave, il devait posséder toutes sortes de trésors. Les paroles suivantes du fossoyeur anéantirent ses espoirs.
« Garde la pelle. Tu m’aideras à creuser des tombes trois fois par semaine. »
« Bien sûr, ce serait un honneur », répondit Ogras.
C’était mieux que rien, supposa-t-il. Tant qu’à être le larbin d’un fossoyeur, autant travailler pour un Autarque excentrique. La patience, qu’ils appelaient ça. Souffrir maintenant pour récolter les fruits plus tard. Peut-être que ce vieux machin connaissait même Primo et l’objet qu’ils lui avaient pris.
« Bien, allons-y. Il y en a six autres aujourd’hui. » Le fossoyeur se mit en route. « Travaille bien, et je te montrerai comment enterrer comme il faut ces choses rebelles qui sont dans ton corps. »