Chapitre 1 432
Le Gouffre creux fut plongé dans les ténèbres. Les nuages tourbillonnants cherchaient à s’engouffrer dans le gouffre, mais la Terre rejeta l’empiétement du Ciel sur son domaine. Une lueur rouge, furieuse et vacillante, éclaira les contours sanglants d’innombrables ombres le long des corniches. L’espace d’un instant, Zac eut l’impression qu’un milliard de guerriers s’étaient relevés de leurs tombes pour affronter le Courroux du Ciel.
L’instant passa, et les nuages se gonflèrent pour libérer un premier éclair. Zac ne percevait aucune Loi dans la foudre, mais son intensité dépassait de loin celle qu’il avait affrontée quelques heures plus tôt. Il ne fit aucun geste pour partager le fardeau. Ogras n’était pas du genre à risquer sa vie par orgueil, et son attitude grave mais assurée laissait penser qu’il avait un plan.
Des hurlements lugubres résonnèrent dans le gouffre quand Ogras déploya entièrement la [Bannière de la Guerre des Ombres]. Elle s’étendit sur des dizaines de mètres, se changeant en une voûte d’ombres. On aurait dit qu’un monde se cachait à l’intérieur, même s’il demeurait creux et illusoire.
Neuf spectres jaillirent de la bannière. Ce n’étaient pas les esprits jetables fournis avec les trésors maudits, comme ceux qu’Ogras avait sacrifiés dans la Demeure de la Terre cachée. Ces captifs étaient les véritables prisonniers du purgatoire d’Ogras, des hérétiques et des assassins qui avaient tous enfreint les quatre lois cardinales.
Ogras utilisait rarement la [Bannière de la Guerre des Ombres], car seuls ses véritables prisonniers y subsistaient. Il était soumis à trop de restrictions pour les faire sortir, et son Karma aurait été entaché s’il avait enfreint ces règles. Ils n’étaient apparus que quelques fois, notamment lors des combats contre les cultistes Kan’Tanu ou Qriz’Ul. Pourtant, Zac se rendit compte que les fantômes avaient quelque peu changé.
Comme les géants d’Avīci, ils étaient creux, mais pas complètement. Il leur restait un fragment de destin, une dernière lueur d’espoir. Les spectres supportaient à peine le châtiment, alors qu’ils n’en portaient qu’une fraction de la véritable fureur. Mais cela les transformait, pour des raisons que Zac ne parvenait pas à expliquer.
Les serviteurs incorporels, qui se ressemblaient jusque-là comme deux gouttes d’eau, commencèrent à se distinguer. L’un grandit, et une partie de son corps se détacha pour former une arme qui pouvait être une épée à deux mains ou une règle. Un autre se courba tandis que ses bras s’aiguisaient en lames vibrant d’une violence à peine contenue.
Les spectres retrouvaient-ils les formes qu’ils avaient avant d’être entraînés dans la bannière ? Zac avait vaguement l’impression que les choses prenaient une mauvaise tournure. Le processus ne fut que partiellement achevé avant qu’ils ne soient rappelés dans la bannière. Zac eut juste le temps de confirmer que leur faible fil de destin n’avait pas été modifié, avant qu’une autre série de spectres ne soit libérée.
Le deuxième éclair s’abattit. Sa fureur intense força Zac à reculer d’un pas, avant que Tavza n’isole leurs environs dans un Domaine abyssal. Cette fois, trois spectres ne résistèrent pas, et de petites brûlures apparurent sur la bannière. L’essentiel de la tribulation avait tout de même pénétré dans le monde caché de la bannière, et l’outil hérétique peinait à supporter le châtiment.
Les spectres tombés étaient perdus à jamais. Leurs formes se dispersèrent, et les derniers fragments de leur providence retournèrent au cosmos. Curieusement, les nuages semblèrent encore plus furieux après cette offrande. L’espace d’un instant, on aurait dit que l’air avait été aspiré hors du gouffre, avant que ne tombe une troisième et dernière tribulation. Zac fut certain que c’était la dernière, car les nuages d’un noir d’encre s’étaient épuisés à appeler quelques éclats des Quatre Désolations.
« Ça va ! »
La voix résonna dans l’esprit de Zac au moment où il commençait sérieusement à se demander s’il devait intervenir. Même un éclair composite comme celui qui dévalait le gouffre dépassait de loin le châtiment conventionnel du Dao céleste. Pourtant, Zac avait tout raconté à Ogras de ses expériences avec les tribulations imprégnées de Loi. Puisqu’il semblait garder confiance, Zac ne pouvait que respecter les souhaits de son ami.
Sa conviction tint moins d’une seconde.
« Qu’est-ce que… » marmonna Zac, perplexe, tandis qu’une silhouette immense émergeait de la bannière.
Entouré de neuf spectres d’élite, l’énorme gobelin ressemblait indéniablement à une version géante de K’Rav, et pourtant Zac comprit que quelque chose clochait. L’esprit n’en avait que la forme ; son comportement et ses fluctuations d’énergie posaient trop de problèmes pour être dénombrés. C’était un mélange bigarré d’ombres et de rêves, où chaque aura distincte correspondait à une bête puissante des souvenirs de Zac.
Le gobelin avait, d’une manière ou d’une autre, hérité des lignées du [Physique de verrouillage spirituel] d’Ogras, et il était impossible de savoir si le démon lui-même en constituait le noyau. La spiritualité profonde de l’esprit était imprégnée de la pénombre d’Avīci. Il oscillait entre K’Rav et Ogras, entre vérité et mensonge.
Entre la vie et la mort.
L’éclair imprégné de Loi s’abattit avant que Zac ne puisse comprendre la situation. Une partie de son esprit nota que la capacité du gouffre à affaiblir les Quatre Désolations était bien moindre que sa résistance au Dao céleste. Pour Zac, qui devait affronter une foudre entièrement composée de Loi, percer jusqu’au sommet de l’Hégémonie ici ne lui apporterait presque aucun avantage.
Sa principale inquiétude était de savoir si le gobelin chimérique K’Rav-Ogras pourrait résister aux Quatre Désolations, et si survivre était même une bonne chose. Le véritable corps d’Ogras était plongé dans un état catatonique depuis le début de la tribulation. Son destin était lié à la bannière d’une manière qui dépassait le lien de Zac avec ses Esprits d’outil, au point que Zac soupçonnait Ogras de devoir supporter une partie du châtiment.
La foudre se déversa sur le gobelin chimérique, et Zac assista, impuissant, aux vagues d’extinction qui balayaient son corps. Le Cosmos tentait de reprendre ce qui lui avait été dérobé, et des morceaux de l’esprit étaient constamment effacés. Mais Ogras avait ses propres moyens de survivre. Les vérités et les mensonges s’inversaient sans cesse, et la vie était arrachée à la mort.
De nouvelles parties apparaissaient et étaient détruites en un cycle continu. Les spectres choisis pour supporter une partie du châtiment n’avaient pas de tels moyens. Ils s’effritèrent l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Une nuée de lucioles d’ombre l’entoura. Elles se sacrifièrent une à une pour protéger leur maître, absorbant une partie du châtiment.
Répartir la tribulation sur d’autres était une méthode hérétique courante, sauf que les lucioles faisaient clairement partie du spectre dans son état actuel. Quelque chose clochait : il découpait des morceaux de sa chair pour protéger son noyau, et cela fonctionnait. La foudre s’épuisa peu avant que le fantôme n’atteigne le point de non-retour.
Une immense vague d’énergie jaillit du sol, et le spectre fut recréé. Zac perçut même des traces de Loi dans cette transmission. Un champion venait de naître pour guider les autres prisonniers. À ce moment-là, le suspect Esprit d’outil parvint enfin à résister à l’éclair principal, déclenchant la plus grande vague de dons jusque-là.
Le cadeau de la Cour creuse était d’une ampleur déconcertante. Il était des dizaines de fois plus grand que celui de Zac, et contenait même des fragments de Loi. Zac ne put s’empêcher d’éprouver un peu de jalousie devant le spectacle. Certes, faire progresser son Dao terrestre était exactement ce dont il avait besoin en ce moment, mais il se tenait au seuil depuis déjà quelque temps.
Sa renaissance nirvanique avait accéléré le processus et lui avait économisé quelques Fruits de Dao. En termes de valeur numérique, cela ne représentait pas plus de 10 000 points de Mérite impérial. La refonte complète de la [Bannière de la Guerre des Ombres] et de ses habitants jouait dans une tout autre catégorie, proche des occasions d’échange les plus prestigieuses.
À en juger par son expression mitigée, Tavza était en proie à des réflexions similaires. Était-ce là l’avantage d’être arrivé le premier, ou Ogras avait-il fait autre chose pour gagner la reconnaissance de la cour ? Ou bien… Zac eut soudain une idée en se rappelant ces esprits presque entièrement dépouillés de leur providence. Il y avait pas mal de prisonniers enfermés dans la bannière.
Était-ce une question d’équilibre ? Quelle quantité de Destin Ogras avait-il offerte au Huitième Enfer ?
Zac écarta toutes ces pensées inutiles tandis que la [Morsure de Verun] apparaissait dans sa main droite. Pendant ce temps, les lianes de Haro se glissaient aussi près que possible sans attirer la colère d’en haut. L’esprit bigarré avait résisté au châtiment final, et les nuages célestes se dissipaient à contrecœur. Il ne restait qu’un esprit haletant, à l’aura désormais parfaitement cohérente.
Les lignées du [Physique de verrouillage spirituel] avaient été fondues jusqu’à leurs éléments de base, puis fusionnées non seulement avec la voie d’Ogras, mais aussi avec les dons raciaux des gobelins de Ra’Lashar. Cette dernière partie pouvait en réalité avoir bien plus de valeur qu’on ne l’imaginait. Le sujet était venu sur le tapis un jour, et les anecdotes historiques de Tavza lui avaient vraiment ouvert les yeux.
La plupart des sous-espèces gobelines ressemblaient aux humains : elles n’avaient pas de talents particuliers. Elles compensaient donc leur manque de qualité par la quantité. Mais une différence notable séparait ces deux races de bas rang. Alors que les humains étaient des touche-à-tout presque parfaitement équilibrés, les gobelins penchaient naturellement vers les extrêmes.
En général, cela se limitait à une intelligence exceptionnellement vive accompagnée d’un physique déficient, ou l’inverse. Cependant, certaines tribus gobelines avaient, selon les récits, poussé leurs avantages à des niveaux absurdes, par dévouement ou par hasard. Il y a bien longtemps, une tribu de Hobgobelins avait acquis une force surhumaine qui lui permettait de lutter contre des Titans et des Bêtes stellaires. Certains des plus grands inventeurs de l’histoire étaient également des gobelins.
Mais cette spécialisation extrême avait un revers. Elle déformait leur personnalité et rendait leurs sociétés très instables. La fin du Royaume de Ra’Lashar n’avait rien d’une anomalie : c’était l’issue attendue. Atteindre les sommets du Multivers leur était presque impossible, car les gobelins finissaient inévitablement par s’effondrer de l’intérieur.
Par exemple, les Hobgobelins tueurs de dieux des premiers temps du Système étaient plus idiots et agressifs que la plupart des bêtes de bas rang. Persuadés que leur lignée était la plus puissante de l’univers, ils choisirent de déclarer la guerre à l’Alliance des Bêtes stellaires dès que leur chef devint un Autarque. Une seule Bête stellaire, qui vivait depuis avant l’Âge sombre, engloutit toute leur société d’une seule bouchée.
C’était précisément pour cette raison que même les Factions de premier plan des Terres centrales évitaient le seul Empire gobelin de rang A du Multivers. Personne ne voulait être entraîné en enfer avec eux lorsque leur société finirait inévitablement par exploser.
Le fait que les gobelins de Ra’Lashar soient passés d’une faction mortelle à une puissance de rang C supérieur en quelques milliers d’années indiquait qu’ils avaient été l’une de ces rares tribus gobelines au potentiel exceptionnel. L’accès à un fragment du Plan perdu ne suffisait pas à expliquer leur ascension fulgurante.
Zac avait sans doute davantage profité de l’illumination d’Ultom que quiconque, et il comprenait bien que ses conseils devaient s’appuyer sur quelque chose. Zac avait bâti sa voie en décomposant des manuels de premier ordre et en étudiant des recueils comme le [Livre des cycles]. Le Royaume de Ra’Lashar était une société isolée, contrainte de tout inventer par elle-même tout en luttant contre la folie et les illusions du Plan perdu.
C’était cette ingéniosité des Ra’Lashar que Zac redoutait de voir briller dans les yeux d’Ogras à son réveil. Tavza comprit son intention et scella le Réseau de téléportation avec ses Abysses. Sur une plateforme aussi petite, même Ogras ne pourrait échapper à une capture.
L’Esprit d’outil surdimensionné ne s’attarda pas à l’extérieur. Il sembla sombrer dans un profond sommeil avant de se glisser dans la bannière, comme les autres prisonniers. L’étendard flottant rétrécit et se replia jusqu’à retrouver sa taille normale. Mais au lieu de rentrer dans sa manche comme d’habitude, il se transforma en une traînée funèbre qui se faufila dans le glabella du démon.
Les yeux d’Ogras papillonnèrent quelques secondes avant qu’il ne se réveille. Il remarqua aussitôt ses deux compagnons qui le fixaient d’un air sombre. Cela ne sembla pas le déranger. Il jeta seulement un regard nonchalant aux lianes sinueuses de Haro, puis s’approcha d’eux d’un pas tranquille.
« Pas mal, hein ? lança-t-il avec un sourire narquois. Je dois vous dire que ça fait du bien, pour une fois, d’être de ce côté de la discussion. »
Sa plaisanterie fut accueillie en silence. En réalité, Zac échangeait en même temps et à toute vitesse par télépathie avec Tavza et Ogras. La première confirma qu’aucune de ses analyses ne révélait d’anomalie. Ogras n’était pas comme l’Esprit d’outil amalgamé. Son âme était intacte, et il n’y avait pas la moindre trace de K’Rav. Il n’était ni possédé ni fusionné avec le gobelin.
Ogras réussit aussi toutes les épreuves de Zac, y compris celles qu’ils avaient mises au point alors que la [Bannière de la Guerre des Ombres] était scellée. Il était encore trop tôt pour que Zac baisse complètement sa garde, mais son ami semblait aller bien. Pour l’instant, du moins.
« Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as besoin de mon aide ? » demanda Zac.
« Au début, tout se passait à merveille. Cet endroit maudit a fait progresser le réajustement de la bannière davantage en quelques jours que nous en une demi-décennie. Après avoir été enveloppés dans le cocon, nous avons même compris qu’une première refonte était peut-être à notre portée, répondit Ogras, avec une irritation qui ne correspondait pas à son message. Vu comme les choses avançaient bien, nos ambitions ont dû grandir. »
Zac soupira, exaspéré. « Vous vous êtes retournés l’un contre l’autre ? »
« Difficile de dire qui a frappé le premier. C’était comme si Avīci me murmurait à l’oreille, comme l’illumination des sceaux. J’ai soudain vu l’occasion de m’occuper de deux menaces latentes à la fois. Je sacrifierais le gobelin au Huitième Enfer et ferais de ma personnalité secondaire le nouvel esprit de la [Bannière de la Guerre des Ombres]. Mon autre personnalité deviendrait le roi des Enfers que je suis en train de créer. Un peu comme toi : l’un vivant, l’autre mort. »
Zac connaissait depuis longtemps la scission de l’esprit d’Ogras. Elle remontait à l’époque où il s’était retrouvé coincé avec Billy dans l’Étoile du Vide. Ils ne savaient toujours pas exactement comment elle était apparue ni de quoi elle était faite. Ogras pensait qu’il s’agissait d’un accident bizarre qui avait fusionné un trésor unique avec un Démon du Cœur.
La situation avait tout de même quelques avantages. Ses deux facettes étaient parvenues à un accord. La seconde agissait comme un subconscient secondaire qui l’aidait à résoudre les problèmes liés à sa voie. Elle servait aussi d’intermédiaire entre Ogras et les esprits emprisonnés par sa [Technique de verrouillage spirituel].
Mais c’était toujours une conscience distincte, dissimulée dans le corps d’Ogras, qui pouvait parfois en prendre le contrôle. Il n’était pas étonnant qu’Ogras ait toujours nourri le secret espoir de se débarrasser de ce danger. Il en allait de même pour K’Rav. Leur relation n’était qu’une longue suite de complots et de contre-mesures.
« Pendant ce temps, K’Rav s’est dit qu’il avait trouvé l’occasion rêvée de grimper en grade. Il a essayé de déloger mon âme pour faire de moi une marionnette sans esprit qui brandirait la bannière. Il a probablement pensé qu’il pourrait rester à l’abri dans la bannière tout en entassant tout notre Karma négatif dans un réceptacle externe. »
« Et ensuite ? » demanda Zac. « Cet Esprit d’outil… »
« Aucun de nous n’a vraiment obtenu ce qu’il voulait, soupira Ogras. J’essaie encore de comprendre tous ces changements. La moitié de l’âme de ce sale bâtard au long nez est maintenant piégée dans mon [Physique de verrouillage spirituel]. Mon alter ego a bien été projeté dans la bannière, mais il a réussi à empêcher Avīci de lui siphonner son Destin.
« Le bâtard a riposté en fusionnant la bannière avec mon [Physique de verrouillage spirituel], d’une façon ou d’une autre. On dirait qu’il a formé une prison secondaire dans mon Ouverture de l’âme, poursuivit Ogras. Pour l’instant, j’ai beaucoup plus de contrôle sur la bannière. J’ai l’impression qu’elle fait partie de moi, parce que c’est le cas. »
Zac ne sut que penser de ces explications. Si quoi que ce soit, la situation semblait encore plus compliquée qu’avant. Ogras rit en voyant son expression.
« Il y a plus de bonnes nouvelles que de mauvaises. L’amélioration de la bannière est sans pareille. Je suis devenu un seigneur des Enfers. Les restrictions ont dû s’alléger considérablement. Les bonnes actions que j’ai accomplies en punissant les vauriens ont été reconnues par ceux d’en haut. J’ai gagné près de 100 points de Chance d’un coup. Et je crois que ce nombre continuera d’augmenter tant que j’accumulerai du mérite en éliminant la racaille. »
« La bannière est devenue un Trésor du Destin ? » s’exclama Zac, surpris. « C’est quoi, ce délire ? Je n’ai eu droit qu’à une petite amélioration de Dao. »
« C’est parce que tu manques de savoir-vivre. Tu aurais dû amener quelques pécheurs si tu comptais visiter l’enfer, répondit Ogras avec un sourire en coin.
« Je m’en souviendrai pour la prochaine fois, dit Zac, en espérant ardemment qu’il n’y en aurait pas.
Zac était très heureux qu’aucune porte de royaume ne mène à Avīci. C’était une excuse parfaite pour ne pas s’enfoncer davantage parmi les fils de destin qui y attendaient encore d’être démêlés. À ses yeux, réussir à traverser cet endroit relevait déjà de la bénédiction. Il existait de meilleures façons de compenser les contributions qui pouvaient lui manquer.
« Vous avez fini, tous les deux, votre réunion secrète ? » intervint Tavza. « Peut-on lui faire confiance ? »
« À peu près autant qu’avant », répondit Zac en haussant les épaules, impuissant.
« Toujours aussi charmant. » Ogras fit un clin d’œil à Tavza. « Enfin, heureusement que ce squelette s’est fait tuer avant. Je ne vois pas comment les subordonnés de Kator auraient pu descendre jusqu’ici sans son aide. »
Zac acquiesça. « Certains de ces royaumes n’étaient pas une plaisanterie. Même moi, j’aurais eu du mal à arriver jusqu’ici entier si j’avais voyagé seul. »
« Si nous avons rencontré autant de difficultés, c’est en partie parce que nous sommes allés les chercher », dit Tavza en levant les yeux vers les terrasses. De là, les tombes semblaient former une échelle de cadavres qui montait jusqu’aux cieux. « La séparation s’affaiblit à mesure que les sous-royaumes sont réintégrés à l’Étendue impériale occidentale. Ceux qui nous suivront pourront sauter quelques royaumes en descendant directement le long des parois. Il leur suffira d’attendre quelques mois et de se préparer à souffrir. »
« La patience », dit Zac avec un sourire de travers. « C’était peut-être ce que voulaient dire ces prêtres, là-haut, à la surface. On aurait pu éviter toutes ces épreuves en cultivant jusqu’à ce que la route soit dégagée. »
« Si tu l’avais fait, tu ne serais plus toi-même », répliqua Tavza. « Et je doute que les deux dernières strates se descellent un jour. Aucun preneur d’épreuve ne peut dénouer ces nœuds. Ce sont les ultimes épreuves du destin et de la conviction. »
Zac savait que Tavza avait raison. Il n’aurait jamais pu rester assis dans un champ pendant que des halos s’allumaient les uns après les autres. La tribulation d’Ogras lui avait rappelé que les autres concurrents s’employaient eux aussi à saisir leur destin. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas vu Kaltosa Lu. De combien l’Élémentaire avait-il gagné en puissance depuis ?
Cette simple idée le rendit impatient, mais il prit tout de même soin de consulter Ogras. « Tu as besoin de te reposer avant qu’on parte ? »
« Ça va. Je sais que cette plateforme est cachée à ceux qui descendent dans le gouffre, mais je n’aime pas rester planté là, à découvert, répondit Ogras en regardant avec impatience le téléporteur. Alors, c’est tout ? C’est la meilleure nouvelle de la journée. Je ne suis pas sûr d’avoir le courage d’entrer dans le Premier Jardin, là, tout de suite. »
Au départ, ils avaient pensé devoir traverser les dix-sept Enfers et Jardins, mais ils étaient arrivés au fond alors qu’il en manquait encore un. Ils avaient franchi huit royaumes de vie et de mort, jusqu’à Avīci.
« Pourquoi le margrave nous a-t-il épargné ces souffrances, à ton avis ? » demanda Ogras. « Il fallait peut-être maintenir l’équilibre entre les alignements pour que son plan fonctionne ? »
Zac se posait la même question depuis quelques heures, et avait déjà élaboré une théorie.
« Primo a contribué à bâtir la Cour creuse, et on pense qu’il est lié à un Neuvième Enfer qui ne devrait pas exister. Si le Premier Jardin marque le début de la boucle, alors le Neuvième Enfer en serait le dernier maillon, celui qui referme le cycle, expliqua Zac. Et comme ils sont tous les deux absents d’ici… »
« … alors ils ne peuvent se trouver que plus bas », acheva Tavza à sa place. « La Cour creuse est bâtie dans un royaume paradoxal des Plans inférieurs. »