Chapitre 14
Au début, Zac avait voulu attendre avant de dépenser ses points, le temps de mieux comprendre le système des classes, voire jusqu’au niveau vingt-cinq. Il se rendit compte que cette façon de penser était naïve. Il aurait besoin de tous les avantages possibles au cours des prochains mois s’il voulait survivre. Il était censé tuer trois autres Hérauts, il ne savait trop comment, alors qu’il avait failli mourir deux fois face à un monstre de bas rang, à la lisière de l’île.
Il ne voulait toutefois pas agir précipitamment. Il enfila donc l’amulette et s’assit dans un fauteuil de camping. Aussitôt, il sentit une pulsation chaude émaner de l’amulette, pénétrer dans sa poitrine et se répandre dans son corps. Presque tout son torse, ainsi que de larges portions de son corps, étaient couverts de bleus : il avait d’abord été étranglé, puis avait chuté d’un arbre. L’amulette semblait pourtant atténuer lentement ses symptômes. Abby l’Œil avait dit que l’énergie cosmique était la vie ; il était donc logique qu’elle ne l’aide pas seulement dans sa cultivation.
Pour choisir ses caractéristiques, il fallait penser à long terme et s’assurer qu’elles convenaient à sa classe. Le problème, c’était qu’il n’avait aucune idée du fonctionnement du système des classes. Pouvait-il choisir lui-même sa classe, ou lui serait-elle simplement attribuée ?
« Système… tu es là ? » Zac tenta une nouvelle fois d’obtenir des informations du Système, mais n’obtint que le silence. « Tu peux me renseigner sur les points de caractéristique ? » le supplia-t-il, s’efforçant de dissimuler la rancœur que lui inspirait ce suzerain insensible.
Faute de réponses, il ne pouvait que faire des suppositions éclairées et espérer que ses mauvais choix ne le poursuivraient pas à l’avenir. Dans un jeu vidéo, il aurait probablement placé tous ses points dans la caractéristique principale d’une classe, la force pour un guerrier, par exemple, ou la dextérité pour un rôdeur. À la différence qu’on pouvait réapparaître après sa mort dans un jeu. Ici, c’était bel et bien fini.
S’il avait eu le choix, Zac aurait préféré devenir mage. Il aurait alors pu rester à bonne distance, en sécurité, et lancer des boules de feu sur des monstres qui ne se doutaient de rien jusqu’à les réduire en cendres. Mais il n’osait pas s’engager dans cette voie. Il ignorait s’il pourrait utiliser la magie, même en obtenant une classe, et ne savait pas non plus comment progresser dans ce genre de compétences.
Il écarta aussi les classes de rôdeur, tout simplement parce qu’il n’avait pas d’arme adaptée. Son regard se posa sur la hachette qui gisait à côté de sa jambe. Même après ses récents combats, elle semblait presque neuve. Heureusement, ils avaient acheté un modèle plus sophistiqué, entièrement en métal et doté d’une poignée en plastique. Si le manche avait été en bois, il aurait peut-être déjà cassé.
« J’imagine que je vais devoir choisir la voie du guerrier… » marmonna Zac en soupirant. Depuis la semaine précédente, ses expériences l’avaient rendu plutôt réticent à l’idée de choisir ce type de classe, mais il ne voyait pas d’autre option pour l’instant. Peut-être que le Système lui proposerait d’autres possibilités auxquelles il n’avait pas pensé lorsqu’il atteindrait le niveau vingt-cinq.
Zac fit apparaître son écran et dépensa résolument ses trente points gratuits. Il en plaça d’abord dix en force. Jusqu’ici, dans ses deux combats, il avait été physiquement plus faible que ses adversaires et avait besoin d’un coup de pouce dans ce domaine. À quoi lui servait sa hachette s’il ne pouvait infliger à ses cibles que des blessures superficielles ? Il plaça ensuite cinq points en dextérité, histoire de voir ce que cela améliorerait. Il en attribua également cinq à l’endurance. Il allait beaucoup courir et se battre sur l’île ; il lui fallait un corps solide.
Enfin, il plaça dix points en vitalité. La vitalité ne l’aiderait pas directement à tuer des monstres, mais il pensait qu’elle lui serait utile de façon indirecte. Il n’était tout simplement pas en état de se battre. Avec une vitalité accrue et l’amulette, il devrait guérir bien plus vite qu’avant. Et puis, il allait courir et combattre sans arrêt au cours des prochains mois. Il ne pouvait pas prendre quelques jours de repos après chaque affrontement pour soigner ses blessures, sinon il ne parviendrait sans doute jamais à éliminer tous les démons avant la date limite des trois mois. Il estimait aussi qu’une vitalité élevée lui serait utile à l’avenir, quelle que soit la classe qu’il obtiendrait, tandis que la force et la dextérité lui semblaient un peu plus spécialisées.
Zac se doutait que la sagesse et l’intelligence étaient les caractéristiques de base de la voie du mage. Une augmentation de l’une ou de l’autre ne ferait pas de mal, mais il ne pouvait pas justifier d’y dépenser des points alors que les autres caractéristiques offraient des améliorations plus concrètes. Il en pensait autant de la chance. Sa chance élevée l’avait probablement aidé à survivre jusque-là. C’était grâce à un lancer chanceux qu’il était encore debout aujourd’hui. Mais Zac ne voulait pas compter sur la chance pour survivre. Même s’il tombait sur la victoire par pur hasard neuf fois sur dix, il mourrait quand même la dixième fois, faute de bases solides. La chance était intangible, et il n’arrivait même pas à imaginer quels bénéfices il tirerait en investissant des points dans cette caractéristique. Il attendrait que quelqu’un la lui explique.
Une fois ses points dépensés, il referma l’écran. Une vague de chaleur, bien plus puissante que celle de l’amulette, se répandit soudain dans son corps. Il eut l’impression que chacune de ses cellules vibrait de vie, absorbant avidement cette chaleur et se renforçant. Il fut stupéfait de voir ses blessures guérir à vue d’œil. Il avait l’impression de pouvoir donner un coup de poing dans une montagne. Cette sensation de puissance était terriblement grisante. Bientôt, la chaleur s’estompa, et le sentiment d’immortalité disparut avec elle. Ses blessures cessèrent de guérir à une vitesse accélérée. Zac se sentait tout de même bien mieux ; la plupart de ses bleus et ses petites coupures avaient complètement disparu.
Il restait encore un peu de temps avant la fin de la journée. Après un repas rapide, il reporta son attention sur la carcasse du serpent. Après quelques essais avec des couteaux de cuisine, il comprit que la peau écailleuse résistait bien aux coupures et ferait une bonne protection. Il prit quelques couteaux dans le camping-car, ainsi que sa hachette, puis traîna la carcasse à quelque distance du campement et se mit à l’écorcher.
Il entailla le ventre, plus tendre, et au bout de vingt minutes, il avait incisé toute la longueur de la carcasse. Il avait abîmé un couteau sur les écailles dures. Ses avant-bras brûlaient à force d’efforts. Malheureusement, il avait gâché la majeure partie de la viande en travaillant, et il ne semblait pas en rester beaucoup à manger.
Il tira ensuite la peau pour la détacher de la carcasse, puis racla autant que possible les morceaux de chair restés collés à l’aide de sa hachette. Il ne savait pas très bien quoi faire ensuite. Il ignorait comment tanner du cuir. Avant la fin du monde, il avait travaillé dans un bureau ; il était né quelques générations trop tard pour que ce genre de savoir soit encore courant. Il savait avoir lu quelque part qu’on pouvait se servir d’urine, mais il n’allait pas se lancer dans ce genre d’expérience.
Il mit la peau de côté, creusa un trou, y poussa la carcasse désormais déchiquetée, puis la recouvrit de terre. Il ne voulait pas attirer quoi que ce soit dans les parages, même s’il se trouvait à une certaine distance du campement.
Zac ramassa la peau et retourna au camp. Elle devait sécher ; il l’étendit donc sur le capot de la voiture, en laissant pendre les deux extrémités de chaque côté. Il posa deux grosses pierres dessus pour la maintenir tendue et l’empêcher de rétrécir pendant la nuit. Il ignorait s’il devait faire autre chose. Il ne pouvait que la laisser ainsi jusqu’au matin et espérer que ça marcherait.
La nuit commençait à tomber ; il décida donc d’arrêter d’explorer pour la journée. Malgré sa guérison rapide, il se sentait encore bien amoché. Il passa une demi-heure à ranger le campement et à faire l’inventaire de ses affaires. D’ordinaire, il n’aurait pas fouillé dans les affaires de ses amis, mais les temps étaient difficiles. Malheureusement, il ne trouva rien d’utile à part quelques vêtements de rechange et des produits de première nécessité.
À la dernière lueur du jour, Zac trouva près du campement une longue branche tombée, d’environ trois à cinq centimètres d’épaisseur et six mètres de long. D’un coup de hachette, il en coupa rapidement un morceau d’environ deux mètres cinquante, à l’endroit où elle était la plus droite. Puis, grâce à sa force accrue, il en tailla vite une extrémité en pointe pour en faire une lance de fortune. Elle était probablement trop souple pour arrêter net une créature imposante comme le petit démon sans se briser. Mais elle pourrait peut-être tenir certains monstres à distance, si besoin. Sa hachette était une bonne arme, mais elle était bien courte. Difficile de s’en servir sans se mettre à portée de leurs coups.
Zac finit par s’asseoir dans la caravane pour manger, le regard tourné vers la fenêtre où l’on apercevait le pilier rouge, toujours là. Sans l’Incursion, il aurait peut-être pu oublier un instant à quel point le monde était devenu détraqué.
Ces derniers jours, la vie lui avait réservé des choses qu’il n’aurait jamais imaginées, et la situation n’allait faire qu’empirer.
Demain, il devrait partir chasser des démons.