Chapitre 13
Zac se réveilla en sursaut, laissant échapper un gémissement de douleur. Pas une partie de son corps qui ne lui semblât meurtrie ou brisée. Un rapide coup d’œil autour de lui lui apprit qu’il se trouvait à mi-pente, le corps couvert d’égratignures. Le serpent gisait sans vie à quelques mètres, apparemment détaché de lui pendant leur dégringolade.
Ne voulant plus prendre de risques par négligence, il ignora les protestations hurlantes de son corps et se traîna vers le serpent. En chemin, il arracha du sol un rocher gros comme une tête. Enfin arrivé devant la bête, il saisit la pierre à deux mains en grondant et l’abattit de toutes ses forces sur le front du serpent. Le long corps eut un léger spasme, mais ne sembla pas réagir davantage. Zac n’en avait toutefois pas fini. Poussant des grognements gutturaux du fond de la gorge, il continua à frapper encore et encore, chaque coup produisant un bruit mat et humide. Après quelques coups, les derniers soubresauts du corps cessèrent, mais Zac poursuivit jusqu’à ce que la pierre ensanglantée lui glisse enfin des mains. La tête et le cou n’étaient plus qu’un amas de chair déchiquetée et de cervelle.
Ses grognements se muèrent en sanglots, tandis que Zac s’effondrait près du serpent décapité, tout son corps tremblant. Il avait merdé, il était passé bien trop près de la mort. N’avoir trouvé aucun autre démon ces deux derniers jours l’avait rendu trop confiant ; il ne prêtait presque plus attention aux dangers. L’Observateur des étoiles l’avait pourtant averti la veille que le monde changeait en absorbant l’énergie cosmique, mais il n’avait même pas réfléchi à ce que cela impliquait. Il n’aurait pas dû y avoir de serpents de cette taille dans les bois où il se trouvait, mais l’énergie du monde n’avait pas seulement accru leur taille et leur force : elle les avait aussi rendus plus agressifs. Si le serpent avait été venimeux au lieu d’être constricteur, il serait à présent un cadavre boursouflé.
Il comprit enfin qu’il n’existait tout simplement aucune sécurité dans la nature sauvage et qu’il devait prendre les choses plus au sérieux. Même sa précédente expérience aux portes de la mort ne l’avait pas vraiment réveillé : les statistiques et les quêtes lui avaient fait considérer tout cela, inconsciemment, comme un jeu. Mais c’était une question de vie ou de mort, et il devait agir en conséquence.
Zac se remit debout en chancelant et reprit le chemin du sommet. Sa hachette était toujours plantée dans l’arbre, et il refusait de repartir sans elle. Il avait l’impression qu’un camion lui était passé dessus, mais il ne pouvait que serrer les dents et avancer péniblement.
Au sommet, des feuilles mortes et des branches brisées et ensanglantées jonchaient le sol. Heureusement, le serpent semblait avoir encaissé le plus gros de la chute ; autrement, Zac n’aurait peut-être pas survécu à une telle hauteur. Il ne voulait pas s’attarder dans un endroit aussi exposé. Il arracha donc rapidement la hache de l’arbre et redescendit la pente.
Lorsqu’il retrouva le serpent, il hésita quelques secondes, puis s’en saisit et s’en enroula le corps autour du torse, avant de jeter l’extrémité par-dessus son épaule. Il devait désormais penser comme un survivant : le serpent pourrait lui fournir de la nourriture, et ses écailles pourraient servir à fabriquer une sorte de protection.
Toute autre exploration devrait attendre ; il fallait qu’il retourne au camp. Sur le chemin du retour, il avança avec beaucoup plus de prudence, évitant de marcher sur les brindilles et restant près des arbres pour profiter de leur abri. La forêt ne laissait entendre que le bruissement somnolent des arbres, parfois interrompu par un rugissement lointain. Au bout d’un quart d’heure, il fut enfin de retour au camp.
Il avait prévu de revoir une dernière fois sa stratégie pour la ville, mais il ne se sentait pas du tout en sécurité et décida de ne pas perdre davantage de temps. Il ouvrit l’interface de construction de la base et acheta une[Structure d’illusion de petite taille de rang F]pour 2 000 Pièces de Nexus. Soudain, une petite boîte en bois apparut devant lui, comme si elle avait toujours été là. Zac l’ouvrit : elle contenait huit pieux en bois finement sculptés. Chacun mesurait environ trente centimètres de long pour trois d’épaisseur et était recouvert d’un vernis noir brillant. Une extrémité était taillée en pointe, tandis que l’autre était parfaitement plate. Les gravures dorées représentaient apparemment des fractales complexes plutôt que des mots ou des images.
Dès que Zac prit les pieux, huit petits piliers jaunes s’allumèrent autour du camp. Cela ne le surprit pas, car la boutique avait expliqué comment les utiliser. Lorsqu’on tenait les pieux — ou les drapeaux, comme le Système les avait appelés, pour une raison obscure —, le Système indiquait où les placer. Dès que tous les drapeaux étaient en place, la formation s’activait. Une version moins chère de la même structure existait, mais elle ne disposait pas du système de guidage : l’utilisateur devait alors trouver lui-même le bon emplacement en fonction des flux d’énergie et des lignes telluriques. Zac plaça rapidement les drapeaux selon les instructions. Soudain, un dôme translucide scintilla autour du petit campement. Au début, il ressemblait à du verre irrégulier qui déformait l’extérieur, puis il devint invisible. Incertain de son efficacité, Zac sortit du camp pour vérifier.
Devant lui s’étendait une forêt d’apparence tout à fait normale, quoique légèrement plus dense que les alentours. La caravane, le feu de camp et la voiture avaient complètement disparu. Même l’odeur de sang du serpent s’était évanouie, remplacée par la fraîche senteur terreuse de la forêt. Entre les arbres, quelques buissons épineux formaient presque une barrière naturelle, qui inciterait, espérait-il, les ennemis des environs à contourner le camp plutôt qu’à le traverser.
C’était là l’inconvénient de la structure d’illusion, et la raison pour laquelle elle coûtait si peu par rapport à bien d’autres moyens de défense. N’importe qui pouvait simplement la traverser s’il le souhaitait, puisqu’elle n’arrêtait rien. Dès que quelqu’un savait où regarder, ou simplement passait par là, elle n’avait plus aucune utilité. De plus, elle ne fonctionnait pas sur les individus plus puissants, capables de sentir que l’énergie cosmique était perturbée dans la zone. Pour l’instant, toutefois, c’était une solution économique qui laissait à Zac davantage de pièces pour d’autres bâtiments. Plus tard, il verrait s’il pouvait faire transplanter de vrais buissons au bord du camp pour décourager encore davantage les animaux ou les monstres errants d’y passer.
Zac n’en resta pas là et fit un autre achat. Une boîte semblable à la première apparut, mais légèrement plus grande. Elle contenait douze pieux, blancs cette fois, mais toujours gravés d’or. Un peu plus grands que les drapeaux d’illusion, ils portaient une autre fractale, mais leur fonction était évidemment la même : créer une structure. Il s’agissait du [Réseau de rassemblement mère-fille de petite taille de rang F], qui coûta à Zac la somme exorbitante de 7 500 Pièces de Nexus, le laissant presque à sec. Les réseaux de rassemblement vendus dans la boutique étaient conçus pour capter l’énergie cosmique du vide et en augmenter la densité à l’intérieur de leurs limites. Cela accélérait la cultivation des cultivateurs et constituait probablement un équipement indispensable à toute ville digne de ce nom dans le Multivers. En temps normal, cela n’aurait servi à rien à Zac, qui n’était pas un cultivateur et devait tuer des monstres pour gagner des niveaux. Mais le réseau qu’il avait acheté possédait une fonction spéciale qui l’intéressait énormément. Le terme « mère-fille » de son nom indiquait qu’il s’agissait en réalité de deux réseaux.
Le premier était le réseau de rassemblement classique, appelé réseau mère. L’autre était en fait un collier qui ressemblait à une petite barre à roue de navire médiéval, attachée à une chaîne d’argent. La particularité du Réseau de rassemblement mère-fille était que la majeure partie de l’énergie captée par le réseau mère n’augmentait pas la densité d’énergie cosmique à l’intérieur de ses limites : elle était transférée au réseau fille.
Tant que Zac portait l’amulette et se trouvait à moins de cinquante kilomètres du réseau mère, l’énergie cosmique était continuellement transférée jusqu’à elle, puis de l’amulette à Zac. En d’autres termes, le réseau faisait de lui un cultivateur, attirant sans cesse l’énergie en lui tant qu’il se trouvait sur l’île.
L’inconvénient de ce type de réseau était que son efficacité de rassemblement était bien moindre que celle d’un réseau de rassemblement de rang F similaire. La concentration d’énergie cosmique dans une ville en serait donc beaucoup plus faible. Cela n’avait toutefois aucune importance pour Zac, puisqu’il n’avait pas de citoyens à prendre en compte, du moins pour le moment. Il suivit rapidement les instructions et plaça les douze drapeaux autour du camp.
C’était le plan principal de Zac pour avoir une chance de devenir assez fort afin de survivre à l’Incursion. Il n’avait aucune expérience du combat dans son ancienne vie et devait gagner en puissance grâce à ses statistiques et à ses niveaux, ne serait-ce que pour pouvoir écraser ses ennemis. Au moins, il acquérait un peu d’expérience réelle du combat.
Zac voulait acheter d’autres choses, mais il n’avait tout simplement plus de pièces. Enfin, il consulta de nouveau son écran de statut et constata que, malgré cette épreuve éprouvante, tuer le serpent ne lui avait pas fait gagner de niveau.
Nom : Zachary Atwood Niveau : 16 Race : Humain Alignement : Humain (Terre) Titres : Né pour le carnage, Faucheur ultime, Chance du tirage, Fléau des géants, Disciple de David, Surpuissant, Tueur de Léviathans, Aventurier Force : 31 Dextérité : 25 Endurance : 27 Vitalité : 27 Intelligence : 29 Sagesse : 29 Chance : 44 Points libres : 30 Pièces de Nexus : 600
Après avoir consulté le menu, il baissa les yeux vers son corps meurtri et couvert de bleus, honteux de lui-même. Il lui restait trente points de statistiques à répartir. S’il l’avait fait ce matin, il ne se serait peut-être pas retrouvé dans une situation aussi périlleuse.
Il était temps de s’améliorer.