Chapitre 1 361
L’intuition de Zac et la connaissance des anciens réseaux de Tavza les menèrent tout droit au sanctuaire intérieur. Le brouilleur désactivé, les changements apportés à l’histoire étaient enfin assez importants pour que Zac perçoive une ponction dans l’Énergie de Foi du Domaine mémoriel. La perte restait toutefois insignifiante, signe que celui-ci disposait d’immenses réserves pour accueillir des entités de rang supérieur.
Le complexe souterrain caché avait été renforcé à l’aide de matériaux de haute qualité, mais ils sentaient que la bataille à la surface devenait de plus en plus désespérée. C’était prévisible, puisqu’ils avaient réduit le flux d’énergie alimentant les runes de suppression de l’abri.
En dehors des secousses incessantes, le labyrinthe était coupé de la guerre. Aucun garde ne leur barrait la route et aucun obstacle ne les ralentissait. Quelques cauchemars apparurent spontanément, attirés par l’écrasante quantité d’Énergie de l’Espoir. Un ou deux coups de[Tranchant évolutif]suffirent à les éliminer aussi facilement que n’importe quelle bête ordinaire.
Ils atteignirent la salle centrale en moins d’une minute. Même le lieu le plus important des Éclaireurs n’était pas gardé, et aucune porte renforcée ne se dressait sur leur chemin. Zac n’était pas le moins du monde ravi que tout se passe aussi bien. Quand quelque chose semblait trop beau pour être vrai, c’était généralement le cas. Il resserra sa prise sur[Morsure de Verun]en pénétrant dans la salle.
Son attention fut attirée par l’immense porte des royaumes qui trônait au centre. Elle ressemblait à un puits rempli d’essence, sa patine huileuse évoquant la myriade de Daos entrant dans la composition de la prétendue Énergie de l’Espoir. D’innombrables runes gravées, palpitant d’Énergie sacrificielle, maintenaient la porte stable et atténuaient, dans une certaine mesure, l’écrasant Dao qui provenait de l’autre côté.
Cette scène savamment agencée n’avait rien à voir avec la sphère dorée, débridée, des Jardins Joyeux, mais toutes deux partageaient une caractéristique essentielle : il s’agissait de portes des royaumes qui ne dépendaient pas du Dao de l’Espace. Cela confirmait les soupçons de Zac au sujet de son ennemi. Mox ne pouvait pas se cacher dans le Vide spatial : il était trop facile d’y pénétrer. Avant que le Système ne réorganise l’espace, les barrières dimensionnelles étaient bien plus solides, mais même Zac pouvait ouvrir des déchirures spatiales dans les bonnes circonstances.
Seuls les Vides des Pics du Dao incomplets étaient parfaitement sûrs, car ces espaces constituaient des angles morts pour les Cieux comme pour les anciens cultivateurs. Cela comprenait l’imperfection du Dao de la Vie découverte par Zac la dernière fois. Il y avait sans aucun doute un abri similaire à l’intérieur de cette porte des royaumes. Zac n’avait même pas besoin d’entrer en état d’épiphanie pour sentir le fil de malveillance qui descendait dans le puits.
Le seul obstacle sur son chemin était l’homme d’apparence érudite qui se tenait près de la porte, sans être le moins du monde troublé par son aura contre nature. Zac n’eut pas besoin de le reconnaître pour savoir qu’il s’agissait de Naruk, le chercheur en chef des Éclaireurs et, sans aucun doute, un agent de Mox. Le voir en personne dissipa les derniers doutes qu’il pouvait avoir : le chercheur n’était pas un complice inconscient cherchant une issue au Piège à souris.
Naruk s’était entièrement fondu dans l’Énergie de l’Espoir, au point que Zac ne percevait aucune autre spiritualité. Plus accablant encore, le grimoire qu’il tenait à la main. Il présentait le même aspect macabre que le tome rencontré par Zac lors de son combat contre Ching’Ru. La principale différence était que ses pages avaient des orbites vides à la place de bouches béantes. Le grimoire dégoulinait de sang, et Zac blêmit en comprenant qu’une page venait d’être ajoutée.
Le visage de Naruk n’était plus qu’un amas sanglant d’os, de tendons et de chair palpitante. Il s’était bel et bien arraché la peau du visage pour l’ajouter à son grimoire, puis avait utilisé son sang pour griffonner sur la page des runes indéchiffrables. Il avait dû sacrifier ses yeux, puisqu’ils n’étaient ni dans le livre ni sur son visage. À leur place, on trouvait des répliques presque parfaites de la porte des royaumes derrière lui.
Son regard débordait d’une folie et d’une terreur sans limites. Un simple coup d’œil se transformait en attaque, capable de briser l’esprit des Hégémons les plus faibles. La vision de Zac se brouilla, envahie de créatures tordues. Il dut entrer dans son État du Vide et canaliser activement[Gardien de l’âme]pour s’en extirper. Sa vue se stabilisa, mais les créatures étaient toujours là. La croyance de Naruk les avait transformées en cauchemars bien réels, peut-être tirés d’un recoin sombre de l’esprit de Zac.
Aucune ne dégageait le poids d’un monde intérieur, mais trois d’entre elles exerçaient une pression qui surpassait celle d’un Pseudo-Monarque ordinaire. Les autres étaient toutes au sommet de l’Hégémonie. Pas étonnant que Naruk n’ait pas de gardes du corps à ses côtés. D’abord, il s’attendait visiblement à l’arrivée de Zac. Ensuite, il était assez puissant pour se protéger lui-même.
Cette troupe de cauchemars représentait une menace pour la plupart des Monarques précoces, sans même compter le danger que Naruk incarnait lui-même. Zac ignorait quelles capacités lui et son grimoire pouvaient déployer. Pire encore, il se tenait juste à côté de la porte des royaumes. Il pouvait fort bien puiser dans son pouvoir, voire appeler des renforts si la situation tournait mal.
La Mort sans limites jaillit avant que Zac ait pu choisir la meilleure approche. Il se tourna vers Tavza, devenue à peine reconnaissable. Elle avait troqué ses robes simples, mais de bonne qualité, contre une robe ample d’un noir de jais. Des dizaines de couches ondoyaient sur une douzaine de mètres, comme une robe gothique dont les pans évoquaient des vagues funestes venant s’écraser sur le rivage.
Il ne pouvait s’agir que d’Insignes de guerre fabriqués exclusivement à partir de matériaux rapportés du Lac abyssal. Leur profonde spiritualité faisait passer son[Rempart ossuaire]pour un vulgaire déchet, et Tavza portait au moins six accessoires d’une qualité similaire. Même un porc serait devenu une puissance avec un tel équipement, et Tavza n’était pas une cultivatrice ordinaire.
Son visage était couvert des motifs archaïques de la Branche Azol, pareils à un second réseau de voies. Sa Mort abyssale semblait sans fond, plus pure que les Insignes abyssaux qu’elle portait. Zac repéra également un clairsemé réseau de fines lignes dorées dissimulées parmi le noir. Tavza ne les avait pas lorsqu’il avait vu ses tatouages de lignée près de l’Étang abyssal ; elles étaient sans aucun doute liées aux événements survenus pendant son Atavisme.
Zac ne savait pas si elles provenaient du Cœur de la Création qui transparaissait ou si la lignée de Tavza avait réellement été modifiée par son contact avec le Chaos. Quoi qu’il en soit, ces lignes dorées ne semblaient pas freiner l’élan grandissant de Tavza. C’était la première fois que Zac la voyait à son apogée.
Aucun enregistrement ne la montrait combattant pendant la Guerre intersectorielle et, les rares fois où elle avait agi en sa présence, elle s’était servie de sa lignée ou avait simplement manipulé le Miasme. Zac ignorait même quels Daos elle cultivait. Son tempérament effacé lui avait inconsciemment donné l’impression que Tavza n’était pas vraiment une cultivatrice de combat, comme Vai ou Boje Zethaya.
L’apparence actuelle de Tavza balaya cette idée. Son élan naissant n’avait rien à envier à celui de Kator, avec tous ses Os miraculeux et son Domaine du Ciel blanc activé. Son aura surpassait même celle de l’Izh’Rak Reaver lorsque trois instruments apparurent derrière elle. Les deux Graines éoniques étaient peut-être à peu près équivalentes avant l’épreuve, mais Tavza avait achevé son Sceau de Marcheuse des plans et rencontré ses propres occasions pendant l’épreuve.
Zac supposa que ces constructions étaient des Disques de réseau de qualité suprême plutôt que les éléments d’une technique. Elles ressemblaient un peu à des broches : d’énormes cristaux sertis dans une fine bande de métaux inconnus. Les métaux comme les cristaux dégageaient l’aura indéniable des Quatre Lois, dépassant tous les trésors imprégnés de Lois que Zac avait rencontrés.
Chaque cristal émettait également une aura distincte, ce qui éclaira enfin la voie de Tavza. La descendante d’An’Azol possédait trois Daos terrestres, dont le premier était une combinaison du Dao terrestre supérieur de la Grande Tapisserie et de la Mort. Le deuxième était une fusion de la Mort et de l’Eau, sans aucun doute influencée par le Lac abyssal. Le dernier était la Mort pure, le Dao qui renfermait l’Oubli abyssal que Zac avait senti au cours de la dernière journée.
Les trois Daos étaient des Daos terrestres intermédiaires, même si celui de la Mort pure avait une présence plus forte. Tavza était soit sur le point de franchir un palier, soit elle avait renforcé son Dao par d’autres moyens. Elle restait ainsi un cran en dessous de Kaltosa Lu, qui possédait trois Daos terrestres intermédiaires et un tardif, mais Zac était tout de même impressionné par cet exploit.
Tavza n’était que la deuxième personne que Zac connaissait à utiliser le même Dao dans trois Daos terrestres différents. L’autre était Iz Tayn, avec ses multiples aspects du Feu. Un tel degré de spécialisation exigeait une compréhension et une affinité exceptionnelles. Il ne suffisait pas d’avoir besoin de trois fois plus de perceptions : la difficulté augmentait de façon exponentielle.
Un Dao terrestre était un système de compréhension distinct et cohérent. En posséder trois fondés sur la Mort exigeait en substance un niveau de compréhension qui dépassait le cadre de l’Hégémonie. Zac n’imaginait pas former un deuxième Dao terrestre lié à l’un de ses trois Daos, encore moins un troisième. Catheya n’était pas différente. Elle avait deux Branches du Dao de la Glace, l’une au sens mixte, l’autre pure, mais elle comptait tout de même fusionner toutes ses perceptions de la Glace en un seul Dao terrestre.
En contrepartie de cette difficulté accrue, le degré de spécialisation de Tavza lui procurait indéniablement certains avantages. Toute sa voie s’articulait autour d’un seul Dao, ce qui créait d’immenses synergies. C’était comme l’effet cumulatif des Titres de Zac, qui avait poussé sa Force à des niveaux presque ridicules. En matière de synergie entre ses perceptions, Zac était loin derrière. Il ne possédait pas une seule attaque mobilisant ses trois Daos terrestres. Même s’il en avait une, combiner trois Daos terrestres précoces de différentes orientations ne pourrait égaler la profondeur d’un Dao terrestre intermédiaire. Il opposerait la quantité à la qualité.
Ce n’était pas forcément le cas de Tavza. Zac soupçonnait sa spécialisation de lui conférer naturellement un surcroît de puissance semblable à celui du[Vide spirituel]. Elle était aussi Maître des réseaux ; ses réseaux de Dao étaient donc sans aucun doute bien supérieurs à ses Moules de Dao. En ajoutant les Nœuds cachés, la lignée et les autres capacités de Tavza qui renforçaient encore les Daos, elle était peut-être capable de déployer une force approchant celle d’un Dao terrestre supérieur.
Pas étonnant que Tavza soit restée parfaitement calme en regardant Naruk et son armée. Même si elle ne pouvait pas l’emporter, elle devrait pouvoir se replier sans danger après l’avoir occupé un moment.
« Va réécrire l’histoire », dit Tavza, tandis qu’un tourbillon de Mort abyssale l’enveloppait.
Contrairement à sa Marque abyssale, cette capacité ne servait qu’à isoler les énergies hostiles. L’influence corrosive de l’Énergie de l’Espoir diminua des deux tiers, et la porte des royaumes ne lui donna plus le vertige. Cela ne durerait pas longtemps, mais chaque seconde comptait.
« Je te laisse t’en charger », acquiesça Zac avant de s’élancer.
Un océan d’eaux abyssales inonda le sanctuaire intérieur avant que Naruk puisse réagir. Il emporta tous les cauchemars, et Zac se glissa sans opposition dans la porte des royaumes. Tavza le regarda disparaître, puis se retourna vers sa cible. Naruk ne semblait guère contrarié de l’avoir laissé passer entre les mailles du filet et ne fit rien pour réparer son erreur.
« Tout est prévu dans les calculs de la Divine. Elle attend ces retrouvailles avec impatience, et je n’oserais pas intervenir. À présent, il est temps de récolter ma récompense. Je sens sa marque sur toi. Tu ne mérites pas son présent », dit Naruk. La pièce trembla sous l’effet de sa faim inhumaine.
Tavza fut légèrement agacée de découvrir qu’il restait des failles, mais elle se calma rapidement. N’était-ce pas l’occasion de recueillir des données et de remédier au problème ? Les Sceaux des Échos de la Mort et des Océans immobiles devinrent translucides, révélant les grimoires scellés à l’intérieur. Contrairement à celui que tenait Naruk, ils étaient couverts de motifs tracés à l’encre.
Cette encre était unique en son genre ; elle contenait même une goutte du sang de son Ancêtre. Bien que fortement diluée, elle renfermait une parcelle de la plus pure lignée du Rivage abyssal. Même les grimoires de Mox n’étaient pas à l’abri de son influence, et les tomes étaient déjà à moitié absorbés par les Abysses.
« C’est de l’apostasie ! » haleta Naruk, le visage tordu de rage tandis que ses sbires se ruaient sur elle.
Tavza ne voyait aucun intérêt à répondre à quelqu’un dont le rôle dans l’histoire allait bientôt s’achever. Elle relia le[Réseau lieur de dieux]à l’immense réserve de Miasme de sa lignée. Le réseau s’anima, et d’innombrables runes apparurent sur le Cœur de la Création. Celui-ci battit furieusement en signe de résistance, fournissant sans le savoir l’énergie dont Tavza avait besoin.
Le dernier ingrédient fut arraché de force par les deux grimoires, et Tavza se retrouva soudain à cette hauteur vertigineuse. C’était comme si le temps s’était arrêté, mais elle savait que cet état ne durerait pas. Elle pointa le doigt devant elle, et des dizaines de traînées métalliques jaillirent. Horrifiés par leur approche, les invocations corrompues ralentirent, mais les aiguilles étaient trop rapides.
Elles pénétrèrent infailliblement le front des cauchemars, et même les avatars pseudo-rang C commencèrent à s’effondrer. C’était inévitable. Peu comprenaient les dangers du Chaos aussi bien qu’elle, et ces créatures impures étaient des cibles parfaites. Leur composition complexe se défit rapidement à mesure que l’ordre s’effondrait.
Tavza éprouvait encore des regrets, et ce n’était pas parce que Naruk avait échappé au sort de ses sbires. Les gains qu’elle avait accumulés au cours des derniers mois étaient inimaginables, mais revoir Zachary Atwood avait jeté une ombre sur ses accomplissements. Découvrir le potentiel du Vide comme passerelle entre la Vie et la Mort — et, par conséquent, comme raccourci vers le Dao du Chaos — ne suffisait pas à expliquer les mystères entourant cet homme.
Au contraire, la confusion de Tavza n’avait fait que s’accentuer. Elle avait dû payer un prix exorbitant pour extraire le Vide des grimoires de Mox, et elle sentait déjà le contrecoup de son attaque. Zachary Atwood, lui, semblait capable de puiser à volonté dans les forces mystérieuses du Vide, accomplissant des choses que Tavza ne pouvait même pas commencer à expliquer.
Des élancements atroces parcoururent le corps de Tavza, et son esprit fut envahi par la folie. Elle étouffa les pulsions qui la poussaient à capturer Zac et à lui arracher ses secrets. Elle était prête à sacrifier beaucoup pour avoir la chance d’explorer le Pic du Chaos, mais pas l’avenir de son peuple.
Son Ancêtre avait raison. Zac, ou Arcaz, était le vent de changement dont ils avaient tant besoin, une chance de sortir de leur déclin. Il pourrait même réaliser le rêve des ancêtres fondateurs. Tavza avait la chance de prendre part à un moment aussi crucial de l’histoire et ne le gâcherait pas par une avidité à courte vue. Son regard se posa sur le grimoire que tenait Naruk : le prochain indice pour trouver un modèle stable du Chaos.
La tempête qui montait des profondeurs des Plans inférieurs ne laissait à Zac aucun répit pour s’inquiéter de Tavza, d’Ogras ou du sort de la Secte Rosemore. Une folie intense menaçait de submerger son esprit tandis que des énergies déchaînées cherchaient à assimiler son corps au chaos ambiant. Le voile de Mort abyssale véritable de Tavza perdait rapidement son énergie.
Zac s’enfonça davantage, suivant le fil de malveillance. Il n’avait pas encore atteint le véritable seuil entre les royaumes. Quand la protection de Tavza expira, Zac activa plutôt la[Zone du Vide]. Elle était encore plus efficace, mais la ponction était immense. Heureusement, Zac ne mit pas longtemps à atteindre sa destination. Cette fois, il prit soin de ne pas regarder le monde qui l’attendait de l’autre côté. Il ne pouvait pas se permettre d’attirer l’attention de ce qui s’y tapissait.
À la place, il concentra tous ses efforts sur la recherche du pli caché entre les réalités. La tâche se révéla plus difficile que la dernière fois, quand la porte était faite de Vie pure. Mais elle n’était pas insurmontable. La Zone du Vide exerçait une certaine pression sur le passage, et l’Énergie de l’Espoir était un mélange bigarré des dix-sept Pics du Dao.
Zac suivit son Sens du danger et frappa chaque fois qu’il repérait une imperfection, à l’aide du sigil annihilant les Daos de la[Montagne du Vide]. Quatre essais lui suffirent pour ouvrir une entaille familière, d’où émanait l’essence particulière du mal de Mox. Zac avait déjà sorti le Jeton de Terre fertile de Roan. Il resta inerte, sans répondre à ses appels, et Zac fut contraint de poursuivre.
Il se rua dans le passage qui se refermait avant qu’il ne fût trop tard, et[Morsure de Verun]fut remplacée par un pieu de cuivre d’un mètre. C’était le métal imprégné de Lois qu’il avait extrait au cours de ses voyages. Zac l’enfonça rapidement dans la déchirure pour faire office de cale, sacrifiant ainsi un trésor inestimable. Le métal s’érodait lentement, mais il parvint à maintenir le passage ouvert.
Zac pensait que la voie devait rester ouverte pour que des renforts puissent trouver le royaume caché. Il avait également émis l’hypothèse que les Quatre Lois n’étaient pas affectées par les imperfections des Pics du Dao. Si son idée ne fonctionnait pas, il était prêt à utiliser la[Porte de la Montagne Fuxi]ou des parties de son propre corps pour maintenir le passage ouvert.
Le royaume caché était bien plus vaste que le repaire de Ching’Ru, et il n’était pas vide. Une grande plateforme se trouvait au centre, et Zac reconnut aussitôt le travail du Peuple Premier. Comme la[Porte de la Montagne Fuxi], quelqu’un avait réaffecté un morceau du disque grand comme un monde du Peuple Premier pour en faire une fondation capable de résister au Vide.
Une statue de dix mètres représentant une créature vaguement humanoïde à huit bras avait été placée dessus. Elle ressemblait à un mélange de reine insectoïde et de démon primordial, et empestait véritablement la malveillance. Zac n’avait pas besoin de consulter[Anciens]pour savoir qu’elle représentait Mox. La statue incarnait parfaitement son mal, et son Sens du danger pointait droit sur elle.
Un fil partait de chacune de ses mains. À l’autre extrémité étaient accrochées des sphères faites d’Énergie mentale pure, dont la vue emplissait l’esprit de Zac des lamentations d’innombrables âmes. Des millions d’esprits devaient être piégés dans ces réceptacles. Il n’était pas difficile de deviner d’où ils venaient. Ces sphères étaient le prix de l’espoir. Chaque cultivateur qui avait accepté le cadeau corrompu d’Énergie de l’Espoir de Mox s’était fait dérober une parcelle de son âme sans s’en rendre compte.
Une entité spectrale se tenait devant l’une des sphères, pareille à un jardinier veillant sur ses cultures. Ses huit bras en faisaient une version miniature de la statue, mais seuls quatre d’entre eux tenaient des sphères emprisonnant des âmes. Zac comprit qu’il ne s’agissait pas vraiment de Mox. Son aura n’était qu’une pâle copie du mal sans fond émanant de la statue, et ses sphères ne faisaient qu’emprunter l’énergie de celle-ci. Zac reconnut également le visage de l’esprit.
C’était Naruk, qui se dressait une fois de plus sur son chemin.
Un clone ? Non, il n’avait pas de forme physique, pas plus que l’Esprit des Jardins Joyeux corrompu. Naruk avait-il divisé son âme pour créer cet avatar, à la manière de la technique du[Chapitre des Mille Lumières] ? Si c’était le cas, son âme devait avoir été incroyablement puissante. On aurait même dit qu’il avait entièrement séparé son âme de son corps, ce qui expliquerait pourquoi Zac n’avait perçu aucune spiritualité dans le corps de Naruk, à l’extérieur.
La scène confirmait que Zac était arrivé au bon endroit, mais son cœur n’en battait pas moins comme un tambour. Son Sens du danger atteignait une intensité qu’il n’avait jamais connue, et Roan restait introuvable. L’Empire s’attendait-il vraiment à ce qu’il s’occupe seul de la statue ? Zac ne savait même pas s’il pouvait s’en approcher sans perdre la raison, sans compter l’esprit dont il devait se méfier. L’âme de Naruk n’exerçait pas la pression d’un monde intérieur, mais il était clairement bien plus puissant que Ching’Ru.
Zac n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait. Une volonté monstrueuse s’abattit sur le royaume caché, et la statue tourna la tête vers lui. Zac ne pouvait plus bouger, cloué sur place par une force invisible qui dépassait de loin son entendement. La sensation était identique à celle des brefs instants où la véritable personnalité de Sendor perçait sous son masque de vieil homme bienveillant.
La statue dégageait la froideur hautaine née du pouvoir immense et insondable d’un être au sommet de la pyramide cosmique. Son regard exprimait aussi une faim manifeste, confirmant que Mox ne cherchait pas seulement à éliminer une menace pour ses plans. Elle voulait le dévorer pour sa lignée, et l’attention exclusive de Mox faillit briser l’esprit de Zac.
Zac entendit même quelque chose se briser, et son horreur grandit lorsqu’il comprit qu’il ne s’agissait pas de son âme. Le jeton de Roan avait été détruit sans espoir de réparation, sa Foi impériale remplacée par la promesse de souffrances.