Chapitre 1 358
Le cercle magique complexe rétrécit jusqu’à ne plus faire que la taille d’une cuvette, puis fusionna avec le front de Zac sous la forme d’une urna stylisée d’un noir d’encre. Un immense flot de Mort abyssale déferla dans son corps, tandis que le Dao stellaire éclatant de la région s’effaçait presque entièrement. La déferlante fut temporaire, mais Zac sentit vaguement une tapisserie cachée recouvrir ses voies énergétiques, son Ouverture de l’âme et son Noyau de duplicité.
« C’est curieux que ta moitié humaine conserve une telle affinité avec la Mort. »
« Beaucoup d’humains pratiquent le Dao de la Mort. »
« Certes, mais ils ne se promènent pas avec des Constitutions accordées à la Vie », dit Tavza. « Je ne comprends tout simplement pas les mécanismes à l’œuvre. Et comment se fait-il que je sente la Branche d’Eoz en toi, alors que tu n’as pas de lignée de Draugr ? Pas étonnant que tu t’évertues à protéger tes secrets. »
« De toute évidence, pas assez », marmonna Zac en examinant son état.
Il se sentait enveloppé dans un cocon invisible de Mort abyssale. Ce n’était pas la noirceur étouffante qu’il avait connue lorsque Tavza avait utilisé son pouvoir de lignée contre lui pour la première fois. C’était plutôt la chaleur accueillante ressentie dans ses visions et lorsqu’il s’était plongé dans l’étang abyssal.
La marque le rendait quelque peu nauséeux, et il devait contenir sa lignée pour l’empêcher de rejeter cette influence étrangère. La gêne restait supportable. Il fit circuler son énergie et activa quelques compétences. L’arrangement de Tavza n’interférait pas du tout, même s’il remarqua une légère fluctuation de miasme chez elle. On aurait dit qu’un combat épuiserait leurs réserves à tous les deux.
« Et ça va me protéger ? »
« La Marque abyssale repose sur mon deuxième talent de lignée. Elle est efficace contre la plupart des méthodes de traçage, et je pense que cela inclut celle dont Mox se sert pour te retrouver. Sa prolifératrice a dû capter une partie de tes souvenirs ou de tes émotions pendant votre affrontement, et elle s’en sert pour te localiser. Les Abysses peuvent rompre ces liens émotionnels », dit Tavza. « Cela dit, c’est une ancienne Supériorité. Rien n’est garanti. »
Une heure s’était écoulée depuis que la descendante des An’Azol l’avait trouvé. Ils avaient comparé leurs notes après avoir mis au point leur nouvel accord, tandis que Tavza modifiait la Marque abyssale. À l’origine, elle devait protéger ses subordonnés et leur fournir un apport régulier de miasme. Elle avait supprimé l’apport d’énergie et la protection, concentrant plutôt le sceau pour qu’il consacre toute son énergie à étendre le domaine de Tavza. « Prends ça, au cas où », dit-elle en lui tendant une boucle d’oreille en platine ornée d’une opale noire en forme de goutte.
Zac la passa dans son lobe, et la plaie se referma aussitôt, la maintenant en place. Une lueur éthérée vacilla au fond de la gemme lorsqu’il l’imprégna d’un peu de Dao terrestre de la Mort scellée. Il sentit une légère ondulation du destin émaner de l’objet. Il était à quatre-vingts pour cent semblable à la traînée de Dao abyssal suprême qui l’avait aidé à créer[Fatehew]. C’était un trésor protecteur du destin, fabriqué par le clan Ur’Mez.
« Mort pure », murmura Tavza.
Zac entendait presque les rouages tourner dans sa tête. « Arrête de m’étudier comme une mante religieuse, ou on ne sortira jamais d’ici. »
« Tu as raison. Pardonne-moi », dit Tavza. « Je suis prête. »
Zac se tourna vers le Domaine mémoriel. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le seuil, il s’arrêta et activa[Conformation de la Suprématie]. Un tourbillon de vie l’enveloppa, et le[Rempart ossuaire]comme sa peau s’assombrirent de quelques tons à mesure qu’ils se rapprochaient des roches ocres. Il grandit également d’une demi-tête et sentit ses jambes se remplir d’une puissance explosive.
Les deux premiers niveaux de la compétence en avaient posé les bases. La forme de chef de guerre renforçait les attaques explosives, tandis que celle d’Ancien des Ents privilégiait la défense et la récupération. Zac avait envisagé un troisième état axé principalement sur le combat rapproché et le perfectionnement de la Posture évolutive. Il avait finalement décidé d’ajouter d’abord une forme utilitaire, qui accroîtrait sa vitesse et dissimulerait dans une certaine mesure sa présence.
Zac se sentait comme un prédateur traquant sa proie jusqu’à s’en approcher suffisamment pour fondre sur elle avec une vitesse et une violence fulgurantes. Satisfait du résultat, il décida de baptiser cette forme « traqueur ». Tavza lui donna son feu vert lorsqu’il lui jeta un coup d’œil, confirmant que maintenir sa compétence ne lui posait aucun problème, pas plus qu’à la Marque abyssale.
« On va bientôt savoir si ça marche », dit Zac. « Dernière chance de faire marche arrière. »
« La marque ne tiendra pas dix minutes sans moi pour la maintenir. Et puis, je pense qu’il vaut mieux que je reste près de toi », répondit Tavza.
Zac hocha la tête et se tourna vers le tourbillon scintillant, de l’autre côté de la frontière du Domaine mémoriel. Il restait bien des inconnues, mais il ne pouvait plus attendre. Deux autres halos étaient apparus sur les Cours extérieures au cours de la semaine écoulée, et chacun avait repoussé la frontière vers les régions intérieures. Plus de la moitié du Domaine mémoriel se trouvait déjà à l’intérieur ; un nouveau halo pouvait l’en exclure à tout moment.
La marque sur sa main gauche ondula lorsqu’il franchit le seuil, adoptant l’identité de Tam Brooks. Il avait confirmé que son choix d’identité ne changeait rien pour Mox, et que son identité de Vétéran était fortement liée à la Cour creuse et à l’Ordre de la Terre fertile — une condition indispensable à son plan.
Zac grogna en se retrouvant exposé au Dao ambiant du domaine. Même la protection du[Rempart ossuaire]ne pouvait empêcher cette démangeaison douloureuse de lui creuser la peau. On aurait dit qu’on le ponçait de la tête aux pieds avec le papier de verre le plus rugueux qui soit. La douleur comptait à peine : Zac concentrait toute son attention sur son Sens du danger. Il avait même sorti ses[Perles de chance]brisées pour en maximiser l’effet.
La sensation de danger particulière que lui inspirait Mox était toujours là, même si elle s’était considérablement affaiblie. À son rythme actuel, il lui restait plus d’un jour ou deux avant qu’elle n’atteigne un niveau critique. Il savait toutefois que la Marque abyssale de Tavza ne durerait pas aussi longtemps. Par prudence, il devait être prêt dans la demi-journée.
« Oubli et Dao stellaire », dit Tavza en apparaissant à ses côtés. « Dao apocalyptique. Comme c’est approprié. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
« On appelle parfois ainsi cette combinaison. C’est un Dao instable qui apparaît naturellement près des étoiles en train de s’effondrer. »
« Alors partons avant qu’il nous en tombe une sur la tête », dit Zac.
Il n’eut pas besoin de demander à Tavza si elle allait bien. Ses méthodes étaient manifestement efficaces, même dans un environnement aussi intense, mais elles devaient épuiser bien davantage sa vigueur. Ils fendirent tous deux la brume en direction du centre du domaine. Les lianes rampantes de Haro les aidaient à sonder les alentours obscurcis, et des fenêtres apparaissaient sans cesse autour de Tavza.
Leurs explorations donnèrent les mêmes résultats : rien de notable. Comme dans la tempête où il avait récupéré la lanterne de Tam, le Dao apocalyptique avait érodé toutes les structures et tous les points de repère.
« Saute », finit par dire Zac tandis que Haro formait une chaise. Tavza contempla les lianes en silence. Elle ne dit rien, mais cette fois, Zac devina assez bien ce qu’elle pensait. « Ce n’est pas que je doute que tu puisses suivre. Ça ne sert à rien de gaspiller ton énergie en techniques de déplacement. »
Tavza soupira doucement et déposa une fine couverture accordée à la Mort sur les lianes accordées à la Vie. Elle s’assit, et Zac partit comme une balle. Ses jambes débordaient d’une puissance explosive, permettant à[Frappeciel]de traverser sans peine les vastes dépôts de Dao apocalyptique. Chaque foulée couvrait plus d’un kilomètre et demi, laissant derrière lui une tempête colossale.
Zac ne s’arrêta qu’en atteignant une poche de calme. Comme prévu, quelque chose se trouvait au centre du domaine : un temple qui tenait l’Apocalypse à distance grâce à une aura de Dao sacrificiel et à ce qui pouvait être le Pic inverse. Il rappelait l’architecture romaine et, bien qu’il fût désert, il était en bon état. Sa surface présentait quelques fissures, mais ses réseaux restaient stables.
« Intéressant. L’époque de Preli, peut-être ? » marmonna Tavza en descendant de son siège.
« Mes compagnons ont dû entrer », dit Zac en avançant. Il ne percevait aucun danger émanant du bâtiment, et leurs recherches n’avaient toujours rien révélé d’autre.
« Attends. »
Zac se tourna vers Tavza et vit un carnet dans ses mains. Elle en feuilleta les pages jusqu’à une section couverte de notes indéchiffrables. L’écriture semblait cryptée pour empêcher les indiscrets d’y jeter un œil.
« Tu as découvert quelque chose ? »
« Cette disposition me rappelle quelque chose que j’ai vu au Cimetière impérial. Laisse-moi un instant », dit Tavza, tandis qu’une nuée de petites créatures s’échappait de ses manches.
Les créatures ressemblaient à des poissons à plumes, et Zac ne percevait chez elles aucune véritable spiritualité. Malgré leur apparence de bêtes mortes-vivantes, c’étaient des constructions énergétiques formées par un réseau. Quelques-unes se placèrent là où le flux d’énergie du temple était le plus puissant. Elles se mirent à vibrer et à se métamorphoser jusqu’à former des runes inconnues. D’autres pénétrèrent dans le temple, qui ne réagit pas à leur présence.
« Je comprends. C’est un refuge conçu pour protéger une civilisation en cas de catastrophe », dit Tavza en hochant la tête, satisfaite.
« Tu vois mes amis ? »
« Non. Le temple est une porte vers le sanctuaire. Tes compagnons ont dû être envoyés là-bas. »
« Tu as vu quelque chose de semblable à l’extérieur ? C’est une construction de l’Empire Sans-Limites, qui se préparait aux Âges sombres ? » demanda Zac.
« Non. Ce temple a été bâti à la fin de l’époque de Preli, avant l’Empire Sans-Limites », répondit Tavza. « C’est probablement l’œuvre d’une civilisation perdue de l’Étendue impériale occidentale. »
« Comment tu peux en être sûre ? On dirait certains de leurs bâtiments. »
« Il faut comprendre le langage de l’Histoire », dit Tavza.
« Je l’ajouterai à la liste », répondit Zac. « On peut entrer sans risque ? »
« Ça dépend. Impossible de savoir ce qui nous attend de l’autre côté. Un Royaume mystique, un endroit caché sur le continent, peut-être un Trésor spatial de haut rang. Vu la situation, je suppose qu’il s’agit d’un aller simple », soupira Tavza. « Ces projets finissent rarement bien. S’ils ne sont pas pris d’assaut, ils deviennent des prisons. Avec des ressources limitées, les survivants sombrent dans le tribalisme. »
« Bon, on a une solution, puisque c’est devenu un souvenir », dit Zac en haussant les épaules avant d’entrer.
Le temple ne comptait qu’une seule grande salle. Deux niches étaient aménagées dans chaque mur, et chacune contenait un vaste tas de poussière. Tout ce qu’on avait pu y déposer avait depuis longtemps été érodé par le temps. La seule chose encore intacte était un grand cube de pierre placé au centre. Des runes inconnues y étaient gravées, mais il n’en émanait aucune énergie.
« “Les Evi’Shi perdureront, même si le dernier sacrement échoue.” » Tavza lui lança un regard en coin. « Non, je ne sais pas ce que ça signifie. J’ai simplement utilisé une capacité pour traduire le texte. »
Zac ne fut pas surpris que Tavza possède quelque chose de supérieur au[Polyglotte primordial], qui demeurait une compétence de rang E sans niveaux.
« La méthode de téléportation est plutôt inhabituelle. Il suffit de regarder la pierre pour être envoyé de l’autre côté. Elle ne semble pas faire appel au Dao de l’Espace. Au moins un Autarque de stade avancé a participé à la construction de ce temple. Nous serons transportés dès que je cesserai d’interférer. » Tavza regarda Zac.
« Fais-le. »
Tavza agita la main, et les créatures qu’elle avait invoquées s’envolèrent vers elle. Elles eurent à peine le temps de regagner ses manches que le décor changea. Ils apparurent sur une petite plateforme fissurée, au milieu d’un vaste bidonville. Zac resta bouche bée devant les bâtiments grossiers entassés les uns sur les autres, puis referma vite la bouche lorsque la puanteur le frappa comme un coup de brique.
On aurait dit que les habitants luttaient sans cesse pour trouver de la place. Le refuge se trouvait probablement sous terre. Les bâtiments s’élevaient sur plus de trois cents mètres avant d’atteindre un plafond gris. Pas un centimètre n’était perdu, au point que sa vue ne lui permettait pas d’apercevoir bien plus loin que son Sens de l’âme. D’énormes ampoules installées à la va-vite éclairaient la ville, mais la moitié d’entre elles étaient hors service.
Seuls les abords immédiats de la plateforme bénéficiaient de quelques dizaines de mètres d’espace libre. Au-delà, les rues se réduisaient à de minces ruelles où trois personnes pouvaient à peine marcher de front. Les bâtiments étaient en état de délabrement avancé, et des détritus jonchaient le sol. Pourtant, ils n’étaient manifestement pas abandonnés.
Des humains et des espèces humanoïdes s’agitaient comme des fourmis affairées, trop nombreux pour être comptés et tous amaigris par la malnutrition. Le vacarme des mortels était presque assourdissant. C’était l’endroit le plus misérable que Zac eût jamais vu. Les gratte-ciel branlants semblaient prêts à s’effondrer à tout instant, et le manque d’énergie ambiante rendait l’endroit encore plus étouffant.
La misère fit voler en éclats le calme de Tavza. Elle contempla la scène avec horreur et confusion, mais réagit dès que Zac sentit une hostilité converger de toutes les directions. Il disparut dans un éclair, ne laissant que deux empreintes sur la plateforme.[Conformation de la Suprématie]l’avait transformé en train lancé à pleine vitesse, faisant de son corps une arme.
Deux Hégémons de stade initial, cachés dans une ruelle, explosèrent dans un nuage de sang et de viscères sans que Zac ait besoin de les attaquer. Il s’arrêta simplement et libéra une partie de l’énergie cinétique accumulée dans ses jambes. Un coup rapide de[Morsure de Verun]tua le troisième ennemi qui les attendait ; Zac se trouvait déjà dans une autre ruelle quand sa tête heurta le sol.
Pendant ce temps, de violentes déflagrations de Mort secouaient les bâtiments alentour tandis que Tavza nettoyait les lieux. Se cacher derrière un mur ou un angle ne protégeait personne de sa cultivation supérieure ni de sa Vision Draugr. À ses yeux, chaque ennemi brillait comme un phare de Vie. Ils tentèrent de riposter, mais les trois faibles Hégémons de stade initial comptaient parmi les plus puissants de leur comité d’accueil. Le combat était perdu d’avance.
Une silhouette nimbée de lumière stellaire bondit soudain par une fenêtre, échappant de justesse à une violente déflagration abyssale. Zac jura et se précipita aux côtés de Ventus. Tavza reporta sans difficulté son attention sur les ennemis restants, et les rues ne tardèrent pas à retrouver le silence. Tous les cultivateurs dans un rayon de cent mètres étaient morts ou avaient fui, et les mortels s’étaient mis à l’abri. Pourtant, des gens qui n’avaient pas remarqué le massacre affluaient déjà dans les rues.
« Merci », souffla Ventus en lançant un regard inquiet à Tavza, qui approchait.
« Heureusement que tu m’as attendu. Je ne sais pas comment je t’aurais retrouvé ici », dit Zac. « Ogras va bien ? »
« À part quelques bleus, oui », répondit Ventus en leur tendant rapidement, à Zac et à Tavza, des capes grossières pour dissimuler leur apparence. « Tu arrives au bon moment. D’habitude, des gros bonnets rôdent près de la plateforme d’accueil — même des Monarques. »
« Cet endroit peut produire des cultivateurs de rang C ? » demanda Zac, incrédule. La présence de Hégémons de stade initial l’avait déjà surpris.
« Nous étions tout aussi stupéfaits en arrivant. Heureusement, le Maître Azh’Rezak a trouvé une cuisse à laquelle s’accrocher avant qu’on nous dépouille jusqu’au dernier sou », dit Ventus en faisant frénétiquement claquer les boules de son boulier. « Mais nous ne devrions pas traîner. Il faut partir avant le retour des gros bonnets. Maîtresse An’Azol, je vous serais reconnaissant de mettre la cape. Même avec des papiers en règle, votre élégance détonnera dans cette tenue. »
« Alors, qu’est-ce qui se passe ? » demanda Zac, déjà drapé dans le vêtement grossier.
« Tu comprendras bientôt », dit Ventus en les ramenant dans le bâtiment dont il s’était échappé. De là, il les conduisit dans un couloir souterrain. La puanteur était accablante. Cela dit, les rues au-dessus ne sentaient pas beaucoup mieux. « Je sais que tu as des questions, mais prends patience, s’il te plaît. Cet endroit est compliqué, et les murs ont des oreilles. »
Le Numérologue les guida en silence à travers ce labyrinthe de misère, empruntant des ruelles et des couloirs intérieurs dans des bâtiments bondés à l’extrême. Parfois, ils traversaient directement les pièces où vivaient des gens. Étrangement, les habitants se contentaient de leur lancer un regard agacé avant de reprendre leurs occupations.
Les bâtiments exigus finirent par céder la place à une ville plus ordonnée. Il n’y avait toujours pas de ciel, et l’énergie cosmique était inférieure à celle de la plupart des mondes de rang E, mais Zac avait enfin l’impression de pouvoir respirer. L’immensité des bidonvilles le stupéfia : des millions et des millions de personnes devaient y vivre.
Après une nouvelle série de calculs, Ventus les guida dans un escalier pour leur offrir une meilleure vue sur la ville au-delà. Zac prit une profonde inspiration, comme s’il venait d’émerger d’un lac toxique. Les rues étaient plus larges et, sans doute à cause d’un règlement, les bâtiments ne s’élevaient qu’aux trois quarts de la hauteur du plafond.
Les ampoules étaient fixées régulièrement au plafond, telles des projecteurs, au lieu d’être disposées à la va-vite. Au-delà de la ville s’étendaient des terres agricoles en terrasses et quelques structures gigantesques, plus vastes que des quartiers entiers des bidonvilles. De leur point de vue, ils aperçurent aussi un nombre étonnant de gardes de rang D qui patrouillaient dans les rues.
Dans l’ensemble, le refuge était bien plus vaste que Zac ne l’avait imaginé, au point qu’il ne pouvait en voir l’autre extrémité. Seul un faible éclat de Foi impériale confirmait qu’ils se trouvaient toujours dans le Domaine mémoriel. La zone était bien plus étendue que tout ce qu’ils avaient vu en surface et comptait parmi les plus grands domaines qu’il eût visités, si les autres directions étaient semblables.
Zac eut à peine le temps d’absorber la scène qu’une immense explosion retentit au loin. Trois éclairs de lumière lui succédèrent, puis trois ondes de choc concentriques balayèrent la ville dans leur direction. Zac souffla de soulagement lorsque les déflagrations se dissipèrent, sans qu’aucune nouvelle attaque ne suive le premier affrontement.
« C’était quoi, ce bordel ? » chuchota Zac. « Ça ne pouvait être qu’un affrontement entre Monarques de stade avancé. »
« Les négociations entre les Pisteurs et la Secte Rosemore viennent d’échouer », dit Ventus en griffonnant frénétiquement sur un parchemin. « Allons-y. »
De retour dans la rue, Ventus usa de sa Numérologie pour éviter autant de gardes que possible. Lorsqu’un groupe d’Hégémons de stade initial les arrêta enfin, il présenta un certificat portant un insigne identique à celui figurant sur leur équipement. Tout en échangeant des politesses, l’Elfe leur remit aussi deux cristaux bruts que Zac ne reconnut pas.
Ils dégageaient un mélange chaotique, dominé par le Dao inversé des Plans inférieurs. C’était tout à fait différent de l’atmosphère étrangement dépourvue d’affinités. Le capitaine jeta un coup d’œil au certificat, puis leur fit signe de passer avec un sourire. Peu après, Ventus s’arrêta devant l’un des immeubles.
« Nous y sommes », dit Ventus en les conduisant dans une cave, après avoir vérifié à droite et à gauche.
Un passage étroit menait à un petit sous-sol dépourvu de fenêtres et d’autres sorties. Cinq personnes jouaient aux cartes à une table qui occupait la moitié de la pièce. Elles ressemblaient exactement aux gangsters qu’ils avaient éliminés quelques minutes plus tôt. C’était clairement un déguisement. Zac voyait que ces truands étaient très entraînés et prêts à frapper à la moindre occasion. Le chef lui-même dégageait une vague menace.
« Tes copains sont finalement venus te chercher ? » dit le chef en leur lançant, à Zac et Tavza, un regard compatissant. « Les Cieux sont impitoyables. Alors, à quoi bon la nostalgie ? Tu aurais mieux fait de brûler de l’encens au lieu de chercher les ennuis. »
« Et s’ils avaient trouvé un trésor et s’étaient tirés en pleine nuit ? Je ne pouvais pas prendre ce risque », répondit Zac avec un léger sourire, comprenant que le chef plaisantait.
« Eh oui, la cupidité est aussi dangereuse qu’un cœur tendre », rit le capitaine tandis qu’une porte cachée s’ouvrait derrière eux. « Enfin, bienvenue dans la souricière. Je m’appelle Halvar. Vous avez tous les deux l’air de savoir vous battre. Parfait, on manque cruellement de bras. »
Ventus lui avait remis ses notes pendant qu’ils échangeaient. Halvar les parcourut, et son expression nonchalante se transforma en une grimace grave. « On en est donc déjà là. »
« Mon compagnon ? » demanda Ventus.
« Il enquête sur la raffinerie. Huitième porte », répondit Halvar. « Soyez prudents. Elle tombera aujourd’hui, alors mettez vite vos amis au courant. »
Ventus les conduisit dans le passage caché. La porte se referma derrière eux, et les derniers mots de Halvar résonnèrent à leurs côtés comme un écho.
« S’ils doivent mourir, autant qu’ils sachent au moins pourquoi. »