Chapitre 1 354
Zac — ou plutôt Everit — était devenu invalide.
La vie des Gardiens de la Loi était pleine de dangers, du moins pour les plus avides ou les plus ambitieux. La[Gondole Peregrine]avait conduit Zac dans une ligne temporelle où l’une des missions d’Everit avait mal tourné. Au lieu d’appréhender le fugitif, il était tombé dans une embuscade. Everit avait réussi à tuer le coupable et ses compagnons, mais il y avait laissé tout ce qu’il avait.
Un Gardien de la Loi invalide pouvait encore mener une vie confortable, grâce à sa pension et à la fortune accumulée en tant que cultivateur. Ce n’était pas le cas d’Everit Draom. Il s’était fait trop d’ennemis parmi les criminels comme parmi les Gardiens de la Loi. Il avait aussi détourné sans vergogne tout ce qui lui était passé sous la main pendant des siècles, et l’on estimait que sa fortune rivalisait avec celle des Monarques. Cela avait même attiré l’attention de gens avec qui Everit n’avait aucun lien.
La fortune d’Everit lui avait été arrachée si vite qu’il en avait eu le tournis. Ses résidences avaient été saisies sous prétexte de débusquer la corruption, et ses repaires secrets avaient été révélés par la torture et des scans mémoriels qui abîmaient l’âme. Mais cela ne suffisait toujours pas. Les vautours étaient persuadés qu’il avait encore des réserves cachées, et ils ne reculeraient devant rien pour mettre la main dessus.
Issu d’un milieu modeste, Everit n’avait aucun soutien au sein du Magistrat. Les Juges avaient fermé les yeux et pris le parti des leurs plutôt que celui d’un has-been toxique. Un seul de ses anciens instructeurs avait eu pitié de lui. Il avait organisé son évacuation et l’avait envoyé dans un coin reculé de l’Étendue impériale occidentale, où il pourrait finir ses jours. Cinq ans avaient passé depuis, et Everit errait toujours dans les bas-fonds.
Il fallut près de deux heures à Zac pour assimiler cette nouvelle série de souvenirs. Ils étaient bien plus complets que ceux qu’il avait recueillis grâce à la lanterne mémorielle. L’Everit Draom de cette ligne temporelle lui semblait déjà plus réel. Ce n’était pas la seule différence avec les fois où Zac avait habité le corps d’autrui dans les lanternes mémorielles.
La transformation était presque achevée et impossible à influencer. Dans les lanternes mémorielles, Zac pouvait encore accéder à sa cultivation en se concentrant. Ici, dans l’illusion de l’Océan Peregrine, c’était impossible. Ses Noyaux d’âme et son Noyau cosmique avaient été remplacés par les restes brisés d’Everit, qui n’étaient même pas capables de produire assez d’énergie pour maintenir en vie un cultivateur de rang F.
Invoquer les Abysses dans son sang ne servit à rien, et le peu d’énergie qui subsistait dans son corps était de l’Énergie cosmique plutôt que du Miasme. Vu les circonstances, c’était peut-être mieux ainsi. Les Nœuds cachés, les espaces quantiques, les Vestiges et le Sanctuaire de Kanba : tout avait disparu. Zac n’avait aucun moyen de savoir comment Esmeralda s’en sortait. Il espérait qu’elle était en sécurité, scellée dans le sanctuaire pendant qu’il surmontait cette épreuve.
Zac parvenait vaguement à sentir le Void, mais quelque chose qui ressemblait à une Loi immuable lui barrait la route. C’était une première pour lui, et il se sentait terriblement exposé. Même lorsqu’il était piégé dans l’Orom, il avait toujours le Void comme atout secret. Sa capacité à rendre possible l’impossible avait largement contribué à empêcher Zac de sombrer dans le désespoir. Il suffisait de trouver la bonne solution. Pas cette fois.
Les seules choses qui semblaient subsister étaient ses Daos. Les Apparitions de Dao intangibles de sa Voie de la Trinité étaient apparues dans son Ouverture de l’âme détruite au moment où Zac avait pris possession du corps d’Everit. Peut-être que l’autre possibilité était impossible. L’épreuve devait-elle lui conférer une véritable compréhension du Dao de l’Ordre, à la hauteur de la cultivation d’Everit ? Était-elle censée modifier son esprit pour effacer ses connaissances ? Zac sentait que cela irait à l’encontre du but de cette épreuve. Son corps s’était stabilisé lorsque Zac eut fini de passer ses souvenirs en revue et de faire le point sur sa situation. Il n’avait que de légères nausées, dues en partie aux plantes rouges qui bordaient la route de campagne. Bien sûr, cette faiblesse écrasante de l’âme était toujours là. Comprendre le Dao ne servait pas à grand-chose sans Énergie mentale ni capacité à l’insuffler dans ses mouvements.
À en juger par ses attributs, Zac estimait que sa force actuelle était encore inférieure à celle qu’il avait eue au réveil, le jour de l’Intégration. Il restait malgré tout un peu mieux loti que les gens du commun de cette région.
Sans talent ni héritage, la plupart devaient se contenter de se laisser nourrir passivement par la spiritualité ambiante, ce qui les rendait un peu plus robustes que les habitants de la Terre médiévale. Les mieux lotis pouvaient fréquenter les écoles de cultivation des villes. Mais là encore, ils pratiquaient surtout des manuels inefficaces qui leur apportaient peu de force.
Par exemple, le jeune garde Tam Brooks, à qui il avait enseigné, n’avait atteint l’équivalent du niveau vingt d’un cultivateur qu’après plus de dix ans d’entraînement assidu. Dépasser de telles personnes ne plaçait Zac qu’au-dessus des couches les plus basses de la société. Les cultivateurs itinérants qui avaient réussi à progresser pouvaient menacer sa vie, et les grandes villes comptaient des clans de rang E.
Bien qu’il eût compris la situation, Zac resta encore une heure assis en silence sur une pierre au bord de la route. De temps à autre, il contemplait l’immense champ, puis se tournait vers la forêt tentaculaire de l’autre côté de la route. Il regardait au loin, parfois se retournait dans la direction d’où Everit était venu.
Quelques voyageurs étaient passés entre-temps, lui jetant des regards curieux avant de poursuivre leur chemin. Un étranger bienveillant lui avait conseillé de ne pas s’attarder. Apparemment, ces herbes s’appelaient des roseaux à sang bouillonnant, et leur parfum nocif devenait bien plus puissant la nuit. Zac l’avait remercié d’un signe de tête, puis avait repris sa veille méditative.
Que devait-il faire ?
Aucun indice clair, aucune quête bien pratique pour lui tendre une perche. En fait, Zac ne pouvait même pas accéder à son écran de statut, et il n’avait personne avec qui confronter ses idées. Devait-il accomplir une mission ou dénouer un fil du destin ? Devait-il faire comme Janos dans la ville cauchemardesque, trouver une faiblesse et s’échapper ? Devait-il survivre jusqu’à la fin du compte à rebours sans se faire remplacer par une autre identité ? Après tout, les souvenirs d’Everit s’opposaient sans cesse aux siens.
Un cri d’alerte tira Zac de sa confusion. Il se déporta sur le côté et vit une traînée noire fuser devant lui. Une douleur brûlante lui cingla la joue. La flèche ne fit que l’effleurer, mais une deuxième s’enfonça dans son épaule gauche avec assez de force pour lui faire voir des étoiles.
Everit s’était équipé d’une bonne cotte de mailles l’année précédente, et elle était encore presque intacte. Elle empêcha Zac de subir une perforation, mais le choc suffit à lui déboîter le bras. Cette blessure aurait dû être à peine perceptible ; pourtant, elle lui faisait plus mal que certaines des pires blessures de sa vie.
Il n’avait ni énergie ni corps endurci par la guerre pour atténuer la douleur. Elle était brute, sans le moindre filtre, et Zac dut l’affronter de plein fouet. Toutefois, l’illusion ne pouvait pas lui enlever la résistance gravée dans son essence même. L’esprit de Zac était toujours aussi affûté qu’une lame, et il réagit par instinct. Il se servit de la force de la flèche pour accélérer son pivot, puis se rua dans les champs d’herbes hautes jusqu’à l’épaule.
Une injure surprise retentit au fond des bois : l’un des archers qui lui avaient tendu une embuscade. L’autre devait se cacher quelque part dans les champs. Ils représentaient toujours une menace, mais Zac devait d’abord s’occuper des deux bandits qui s’étaient approchés pour achever le travail. Ces deux brutes avaient fait preuve d’une discrétion surprenante ; elles avaient presque réussi à s’approcher de Zac sans bruit à travers les champs.
Le bandit de gauche, armé d’un cimeterre, était soit un mortel doté d’une force extraordinaire, soit un cultivateur de très bas niveau, mais leur chef était un véritable pratiquant. Zac éprouva aussi une vague impression de déjà-vu à son égard — ou plutôt, en voyant le tatouage distinctif sur sa gorge. Le bandit s’était servi d’un talisman délavé, à peine fonctionnel, pour dissimuler leur présence, mais il ne servait plus à rien maintenant que Zac les avait repérés.
Ils avaient dégainé leurs armes, mais aucun des deux ne s’était attendu à ce que Zac réagisse aussi vite. Everit n’avait pas de Trésor spatial, mais il portait une épée dans le dos et deux dagues à la ceinture. Zac ne prit pas la peine de toucher à l’épée : elle était trop lourde pour être maniée correctement d’un seul bras, surtout avec sa blessure. Il dégaina plutôt l’une de ses dagues et la lança d’un geste fluide. Elle fila droit vers l’œil du chef des bandits.
Le bandit jura et para rapidement la dague avec sa lame, bloquant brièvement sa vision. Son acolyte s’immobilisa aussitôt, manifestement effrayé à l’idée d’affronter Zac seul. Zac pouvait lire chacune de ses pensées. Celui qu’il avait pris pour une proie facile fonçait maintenant sur lui avec le regard d’un prédateur. Zac ne pouvait pas manifester l’Intention meurtrière qu’il avait accumulée, mais il avait tout de même massacré assez de gens pour former une montagne de cadavres. Le calme implacable de son regard aurait terrifié même un vagabond inexpérimenté.
L’acolyte adopta une posture défensive, comme son chef, mais de façon bien plus maladroite. La deuxième dague de Zac trouva une ouverture sous son bras et s’enfonça dans son poumon jusqu’à ce que le pommeau touche sa chair. Un nouveau cri d’alerte interrompit Zac au moment où il allait achever l’homme. Il dut plutôt rompre le combat pour éviter une troisième flèche, abandonnant sa dague dans le corps de son adversaire.
Le chef avait déjà repris ses esprits, et l’air siffla tandis qu’il abattait son épée dans un grand arc. Une attaque aussi ample l’aurait fait tuer sur-le-champ en temps de guerre. Cependant, l’avantage considérable que lui conféraient ses attributs lui permettait de compenser l’énorme faille de sa défense par sa vitesse supérieure.
Zac ne pouvait pas insuffler de Dao dans ses mouvements pour recourir à ses postures, mais il lui restait ses connaissances fondamentales et sa vaste expérience. C’était comme s’il pouvait voir l’avenir et savait précisément ce qui se produirait la seconde suivante. Zac se jeta même dans la trajectoire de l’épée, comme s’il comptait s’empaler dessus.
Cela suffit à faire disparaître le picotement de danger dans sa nuque. L’archer dans les bois avait prévu de tirer lorsque Zac romprait le combat, mais il dut s’interrompre de peur de toucher son chef. Zac pivota, tirant jusqu’à la dernière goutte de vitesse du corps d’Everit. Des étincelles jaillirent tandis que l’épée déchirait sa tunique et effleurait la cotte de mailles en dessous, sans parvenir à le toucher franchement.
Zac riposta d’un coup de poing au menton du bandit, mais il sembla faire plus mal à Zac qu’à son adversaire. Le chef des bandits était protégé par une fine pellicule qui recouvrait sa peau. C’était peut-être l’usage de l’Énergie cosmique le plus rudimentaire que Zac eût jamais vu, mais cela fonctionnait bien contre quelqu’un qui ne pouvait pas canaliser sa propre énergie.
Zac n’avait jamais mis tous ses espoirs dans ses poings. Sa main gauche avait déjà attrapé une dague macabre à la ceinture du bandit. Presque aussi grande qu’une machette, elle était étonnamment lourde. Une douleur fulgurante l’empêcha de lever l’arme ; il projeta donc son épaule déboîtée contre la poitrine du chef de tout son poids.
Les yeux du bandit s’écarquillèrent lorsque l’air lui fut expulsé des poumons. Il souffrait bien moins que Zac, et pourtant, c’était Zac qui continuait sans perdre le rythme. Il plaça une jambe derrière celles du bandit, et le chef tomba au sol, Zac sur lui. Il ne se releva jamais. Ses yeux restèrent fixés sur le manche de sa propre dague, plantée dans sa gorge.
Pendant leur chute, Zac avait changé la dague de main et s’était servi de la gravité pour transpercer la faible barrière d’énergie du bandit. L’arme contenait probablement un peu de métal spirituel. Le champ d’herbes se teinta d’un rouge plus sombre lorsque Zac arracha la dague dentelée de la gorge du chef, éclaboussant généreusement les tiges voisines.
Il évita de justesse une autre flèche, puis esquiva sans effort un coup maladroit du deuxième bandit. Tout le flanc de l’acolyte était couvert de sang. Cet imbécile avait arraché la dague lui-même et saignait comme un porc qu’on égorge. Il serait probablement mort vidé de son sang sans l’intervention de Zac, mais celui-ci passa quand même à l’attaque. Le bandit bloqua de son bras un coup de poing visant sa blessure. La douleur lui fit verdir le visage, puis le pâlir, et Zac en profita pour lui trancher la gorge.
Cette brève lutte lui donna l’impression que ses poumons étaient en feu. Il ne se souvenait plus de la dernière fois où il avait été à bout de souffle. Il se précipita tout de même plus loin dans les champs, le dos voûté pour offrir une cible plus petite. Il ne lui restait que les archers à craindre, et il accueillit leurs attaques sans hésiter. En suivant leur trajectoire, Zac repéra rapidement sa première cible. L’archer mourut en tentant désespérément de recharger son arbalète.
Après avoir pris juste le temps de reprendre son souffle, Zac se tourna vers le dernier archer, caché dans les bois. Il ressortit de la forêt dix minutes plus tard. Une nouvelle blessure lui barrait la poitrine, et ses poumons se soulevaient comme des soufflets. L’archer avait eu la présence d’esprit de fuir lorsque les deux premiers bandits étaient tombés, mais il n’avait fait que retarder l’inévitable. Zac avait ramassé une pierre et renversé l’archer d’un lancer d’une précision surhumaine.
Zac avait eu entièrement le contrôle du combat, alors qu’il était à peu près du même niveau que les acolytes et nettement plus faible que leur chef. Il ferait aussi bien de prendre sa retraite dans ce monde illusoire s’il ne pouvait pas tourner autour de quelques voyous de bas rang. Cependant, l’expérience ne pouvait pas faire de miracles quand il n’avait pas la force d’en tirer parti. Un cultivateur d’élite pouvait affronter une centaine d’adversaires de même rang, mais Zac savait qu’il aurait été en grave difficulté s’il y avait eu deux ou trois bandits de plus.
À défaut de pouvoir se fier à son sens de la déduction, les souvenirs d’Everit en apportaient la preuve éclatante. Furieux et se considérant toujours comme un cultivateur d’élite, il s’était battu à plusieurs reprises après être arrivé dans les bas-fonds. Comme Zac, Everit pouvait se débarrasser sans effort d’un cultivateur de rang F inférieur aussi fort que lui, et il s’était appuyé là-dessus pour préparer sa nouvelle vie.
Ce n’est qu’après s’être fait voler le peu qu’il possédait et avoir passé six mois alité qu’Everit avait appris à réfréner son tempérament et à éviter d’attirer l’attention. C’était d’ailleurs cette leçon qui lui avait attiré les ennuis du jour. Everit avait pris pour cible un compagnon de ces bandits afin de toucher une prime, mais il avait fait passer le meurtre pour un coup de chance au cours d’une bagarre d’ivrognes.
« Il fallait bien que ce soit celui-là qui me tombe dessus », marmonna Zac en sortant une liasse de notes du sac à dos d’Everit.
Zac fouilla les notes jusqu’à trouver un croquis du chef. Même le tatouage sur sa joue y était fidèlement reproduit. Il rangea les avis de recherche, puis se mit à genoux en grognant. Il se servit de la machette réquisitionnée pour trancher la tête du chef et la fourrer dans un sac de toile. Les autres n’étaient que des hommes de main, sans prime sur leur tête.
Après une brève hésitation, Zac traîna les cadavres jusqu’à la lisière des bois. Cela épuisait ses réserves déjà vacillantes, mais il ignorait si un tyran local possédait ces champs. Il était trop fatigué pour creuser des tombes ; il abandonna donc les corps derrière un buisson, à la merci de la faune. Après avoir nettoyé les lieux, il prit la route. Le sac de toile qu’il tenait à la main laissait une traînée de sang.
La ville la plus proche se trouvait à près de trente kilomètres, et il n’y avait aucun endroit convenable où passer la nuit. Il empestait le sang, ce qui faisait de lui un aimant pour les chasseurs nocturnes de la forêt. Les champs et leur pollen toxique ne valaient pas mieux ; il devait donc atteindre la ville.
Le soleil s’était déjà couché lorsque Zac tituba jusqu’à Whitfall. Heureusement, il avait trouvé un ruisseau en chemin où se débarrasser du plus gros de la crasse, mais son apparence misérable effraya tout de même les gardes de nuit. Par chance, Whitfall avait été bâtie à la lisière de la Forêt de Whitmont, où de nombreux chasseurs gagnaient leur vie. Non seulement la porte principale restait ouverte et gardée jour et nuit, mais Zac put aussi toucher la prime sur le bandit après avoir expliqué la situation.
Il utilisa l’argent pour commander un repas copieux et louer une chambre modeste dans une auberge miteuse près de la porte. Elle accueillait presque exclusivement des chasseurs, et son allure sinistre ne lui valut que quelques regards de plus. La puanteur de la taverne était accablante, mais Zac y prêta à peine attention. Il engloutit mécaniquement son repas copieux, puis regagna sa chambre. Dès qu’il posa la tête sur l’oreiller de paille rêche, il sombra dans un sommeil de plomb.
Il devrait attendre le lendemain pour découvrir pourquoi on l’avait amené dans ce monde. Avec un peu de chance, il se réveillerait même dans la gondole.