Chapitre 1 343
Les organisateurs ne firent rien pour faire taire le vacarme et rendre à l’occasion son solennité. Bien au contraire, ils semblaient s’en réjouir. Zac grimaça en voyant des stands de restauration apparaître parmi les cultivateurs de rang F et les mortels, au fond de la place. On l’avait transformé en première partie, mais il aurait été idiot de ne pas comprendre qu’il se tramait autre chose.
Les Docks de la Transformation subissaient une métamorphose amorcée par un afflux considérable de Foi impériale. Le monde au-delà de la Porte spatiale insufflait sa férocité à l’Armée impériale, et Grand Rêve avait orienté ce mélange vers un objectif précis par son discours. Cette énergie était encore absorbée par la foule. Son efficacité avait même augmenté depuis que l’atmosphère avait changé.
La Cour mercurielle avait profité de l’occasion pour planter des millions de graines, et elle seule savait quelles fleurs écloraient à l’avenir. Zac avait ses propres problèmes à régler avant de pouvoir s’inquiéter des complots cachés. Il ne lui fut pas difficile de trouver son adversaire. L’array déformant la perception attira son attention sur un visage inconnu, dans la foule, sans qu’il eût à quitter son siège.
Son adversaire brandissait un jeton de la Cour des Liés et lui rendait son regard féroce. Il ressemblait beaucoup aux cent Porteurs de sceau rassemblés autour de Zac. Son aura énergétique situait cet Hégémon avancé aux alentours de cinq ou six cents ans, ce qui semblait être l’âge moyen des Porteurs de sceau natifs.
Everit ne gardait absolument aucun souvenir de ce Tisseur de fils d’Ultom, et aucun des autres Porteurs de sceau ne fournit le moindre indice. L’adversaire ne donnait pas non plus à Zac l’impression d’être un autre participant à l’épreuve. À vrai dire, il n’était pas assez fort pour défier avec autant d’assurance le véritable Zac. Pourtant, le défi n’était pas lancé au hasard. La nonne de la Vigil avait-elle envoyé quelqu’un le mettre à l’épreuve ? Ou était-ce une autre conséquence du caractère acariâtre d’Everit ?
Zac sentit d’innombrables regards se tourner vers lui, y compris ceux du groupe terrifiant sur l’estrade. Personne ne le foudroya sur place, ce qui contribua à apaiser ses nerfs à vif. Son identité d’emprunt résistait à cet examen minutieux. Astora Theomore ne semblait pas non plus se rendre compte de ce qui se passait, ce qui le rassura un peu plus.
« Je vous conseille d’arrêter votre tapage et de retourner en vitesse à la Cour des Liés. Sinon, vous le regretterez. » Zac lança un regard mauvais à son adversaire.
Jouer le rôle d’Everit Draom ne lui avait jamais paru aussi facile. Qu’il soit en sécurité ou non, Zac était furieux qu’on l’ait propulsé sous les projecteurs. Everit aurait détesté ça tout autant, mais pour une autre raison. Être choisi parmi près de deux cents Porteurs de sceau le faisait passer pour un talent de fond de panier, et cela se produisait devant une foule immense.
« Le temps poursuit sa marche, et deux rivières ne peuvent occuper le même lit. L’une finira par absorber l’autre », rappela doucement quelqu’un depuis l’estrade. Au même instant, quatre hologrammes gigantesques apparurent au-dessus de l’autel. « Everit Draom, vous pouvez choisir l’épreuve de passage. »
Grand Rêve avait parlé : impossible de reculer. Zac se leva à contrecœur, se demandant si sa faculté d’attirer les catastrophes commençait à surpasser ses autres progrès. Cette fois, il n’avait même pas obtenu ce qu’il était venu chercher que tout avait déjà tourné au désastre. Au moins, il semblait pouvoir repartir avec le Mérite impérial de son adversaire s’il l’emportait. Le Destin scellé dans son Jeton des Liés ne pouvait rivaliser avec les réserves considérables de Zac, mais il les augmenterait de près d’un quart.
Zac examina attentivement les quatre hologrammes. Chacun lui transmettait une impression vague ainsi qu’un ensemble de règles élémentaires. Le premier représentait deux lames croisées et correspondait à un duel ordinaire. Zac faillit choisir cette option sans même regarder les autres. C’était l’occasion de satisfaire son envie tenace d’écraser son poing sur le visage arrogant de son adversaire.
La deuxième épreuve lui était étrangère. Il s’agissait d’un concours de façonnage de rêves. D’après ce qu’il comprenait, chaque camp ferait grandir un rêve confié par un mortel dans la foule. Les concurrents pénétreraient dans la création de l’autre, et le premier à en sortir l’emporterait. Cela aurait été l’épreuve parfaite pour Janos.
Zac avait confiance en sa capacité à s’extirper d’un rêve bâclé à la hâte. C’était la partie façonnage qui lui posait problème. Le troisième hologramme ressemblait un peu à un tourbillon et représentait une course dans un labyrinthe spatial en pleine transformation. La dernière option était une épreuve d’artisanat où les concurrents s’affronteraient en achevant un embryon d’outil. Ces choix confirmaient que la Cour mercurielle ne jugeait pas les candidats uniquement sur leur puissance, même si une cultivation plus avancée serait utile dans tous les cas.
Le combat restait la meilleure option de Zac. Il ne savait pas façonner les rêves, et [Forge cosmique] n’avait pas encore atteint le stade où il pouvait réellement fabriquer de l’équipement. Le labyrinthe était sa seule autre possibilité. Mais son adversaire était clairement un cultivateur spatial. Zac doutait de pouvoir faire mieux que lui, même en s’appuyant sur le Vide. Sans compter qu’il ne tenait absolument pas à recourir à sa Lignée du Vide devant la Vigil et Astora Theomore.
L’épreuve de combat était aussi la préférée du public. D’innombrables voix réclamaient que Zac la choisisse, et il se fit un plaisir de les satisfaire. Combattre d’une manière très différente de celle d’Everit risquait de soulever des questions, mais il devrait bien y faire face un jour. Zac comptait invoquer le long parcours d’entraînement d’Everit en guise d’excuse. Rien d’inédit à ce qu’une occasion exceptionnelle vous pousse à reforger votre voie.
« La course ! Choisis la course ! » l’exhorta Esmeralda au moment où Zac allait se décider. « Je vais lui tourner autour jusqu’à lui donner le vertige. Je vais lui montrer ce qui arrive aux idiots cupides qui osent convoiter mes affaires. »
Les yeux de Zac s’illuminèrent. Laisser Esmeralda relever le défi simplifierait les choses et éviterait le risque de révéler sa Lignée devant Astora et la nonne. Quant à la honte de faire appel à une remplaçante, Zac s’en moquait. Il n’était pas un véritable élite de l’Empire, et sa réputation était déjà au plus bas.
« Tu es sûre ? Tu te dévoileras devant tout le monde. Je peux simplement le corriger. Après avoir eu affaire à Kaltosa Lu, j’ai déjà envie de rouer un cultivateur spatial de coups », demanda Zac pour s’en assurer.
« Je n’ai jamais été du genre à me cacher dans l’ombre. Une voleuse habile ne craint pas les regards. Elle accueille le défi à bras ouverts », répondit Esmeralda en se frappant la poitrine. « Et puis, peu importe. Le vieux machin sur l’estrade m’a repérée dès l’instant où tu as été défié. Autant me montrer maintenant pour pouvoir agir au grand jour une fois arrivés à la Cour. »
Zac se tourna vers le Gardien du Dao qui avait annoncé le défi. « Puis-je vous demander s’il y a des restrictions concernant l’équipement ? Ou l’aide extérieure, comme les talismans, les bêtes sous contrat ou les pilules de frénésie ? »
« Toute méthode qui respecte les limites de votre rang est autorisée. »
« Alors, je choisis le labyrinthe. »
Cette déclaration ne suscita qu’un peu de mécontentement dans la foule, puisque c’était l’option la plus intéressante après le duel. À côté, assister à un concours d’artisanat aurait été bien plus ennuyeux. Les Porteurs de sceau regardèrent Zac avec surprise, en particulier ceux qui connaissaient Everit. Ils s’étaient sans aucun doute attendus à ce qu’il choisisse l’épreuve de combat.
Leur perplexité ne fit que croître lorsqu’un petit crapaud apparut sur la tête de Zac tandis qu’il s’envolait vers l’autel. L’hologramme s’était déjà mué en une sphère tourbillonnante d’Énergie spatiale. Elle ne semblait mesurer qu’une cinquantaine de mètres de diamètre, mais Zac voyait bien que le labyrinthe était un immense sous-espace composé de centaines de strates qui se chevauchaient.
Le labyrinthe lui rappela leur pénible traversée du Cimetière impérial. Les quelques passages praticables n’étaient pas sûrs, et les transformations incessantes pouvaient changer un chemin en cul-de-sac ou en piège mortel. Zac était incapable de suivre le rythme des changements. Le simple spectacle de cette bulle spatiale en plein remous lui donnait le tournis.
Esmeralda prit la situation avec calme, les yeux brillants d’une confiance absolue. Jusqu’à ce qu’ils atteignent la limite de l’autel et découvrent le champ temporel dissimulé. Le labyrinthe se trouvait en réalité dans une Chambre temporelle, où le temps s’écoulait dix fois plus vite. Les passages se réorganisaient donc bien plus rapidement qu’il n’y paraissait.
Ce n’était pas tant un problème que le souvenir de leur récente confrontation au Dao du Temps. Esmeralda ne s’était réveillée que la veille, et Zac n’allait guère mieux. Une dilatation temporelle aussi faible ne mettrait pas sa vie en danger, mais rouvrirait à coup sûr les blessures qu’il s’était donné tant de mal à refermer.
« C’est ironique. Une enfant venue du futur qui a peur du temps. »
Le message de la Suprématie fut suivi d’une vague de Temps pur qui se déversa en Zac avant qu’il ait le temps de réagir. Esmeralda reçut le même traitement. Peu importait la rapidité de la voleuse, comment aurait-elle pu éviter le Dao du Temps presque accompli de Grand Rêve ? Celui-ci suivait son propre cours temporel et arrivait à l’instant même de sa création.
D’abord horrifié, Zac comprit vite qu’il n’allait pas être déchiré par un immense contrecoup temporel. Au contraire, il sentit son corps s’accorder au Cosmos tandis que d’innombrables fractures temporelles, jusque-là passées inaperçues, se révélaient et se refermaient. Comprenant ce qui se passait, Zac transféra résolument à son autre corps autant d’Énergie temporelle douce qu’il le put. Son côté humain comprendrait ce qui se passait après la surprise initiale.
Le processus ne prit que quelques instants. Zac ne s’était pas senti aussi bien depuis le premier contrecoup temporel qu’il avait subi en passant au rang D intermédiaire. Ses pénibles tressautements temporels avaient disparu, mais il n’était manifestement pas aussi bien adapté qu’il le croyait. C’est alors que Grand Rêve reprit la parole, rappelant à Zac le nom qu’on lui avait donné : un enfant du futur.
« J’ai régularisé ton flux temporel, mais ta dette demeure. Veille à ne pas trop te laisser tenter par l’avenir. »
Zac ouvrit et referma la bouche, sans savoir quoi faire. Son sceau ne lui avait donc pas fourni un déguisement parfait. Ceux qui avaient découvert ses origines avaient choisi de ne pas intervenir. Cela se tenait. Grand Rêve avait certainement participé à la mise en place des lanternes de mémoire et de l’épreuve. Pourquoi détruire son propre ouvrage ? Pourtant, Zac ignorait encore jusqu’où allaient leurs plans et ce qu’ils réservaient à leurs cobayes venus du futur.
Grand Rêve sentit la confusion de Zac et lui adressa quelques mots de conseil. « Pourquoi t’inquiéter des innombrables embranchements de la rivière ? Suis ton cœur et poursuis l’avenir que tu désires. Ce qui doit arriver arrivera. »
Zac prit une inspiration pour se calmer et s’inclina en direction de l’estrade. L’ancienne Suprématie avait raison. Depuis son arrivée dans l’Étendue impériale occidentale, Zac s’était débattu avec des théories et leurs implications. Il en revenait toujours au même point. Peu importaient les manigances de l’Empire. Il avait ses propres objectifs ; il laisserait donc les choses suivre leur cours.
Personne n’avait remarqué l’échange, et son salut pouvait passer pour une simple marque de politesse. Son adversaire l’imita aussitôt pour ne pas paraître impoli. Les yeux brillants d’assurance, il se tourna vers le labyrinthe. Deux entrées stables venaient d’apparaître.
« Tu es prête ? » demanda Zac.
« Ce vieux mirage n’est pas si mauvais. Il vient de m’extraire une énorme quantité de paysage temporel superflu. Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis que je me suis retrouvée mêlée à tes affaires », répondit Esmeralda avec un sourire. « Je le laisserai garder quelques-uns de ses objets, même s’ils sont à portée de main. »
Zac sourit en voyant qu’Esmeralda était bien moins tendue. Grand Rêve n’avait pas seulement réglé le problème du défi. Il avait offert à Esmeralda plusieurs années avant que sa malédiction n’éclate, tout comme Sendor et Lova l’avaient aidée au fil de ses cycles de renaissance. Cela ne résoudrait pas le problème de fond, mais avait grandement atténué la pression immédiate.
Les innombrables regards posés sur lui lui semblaient moins perçants. Avec un soutien comme celui de Grand Rêve, inutile de peser chaque petit geste. Zac suivrait son cœur. Et sa première tâche consistait à rafler une nouvelle part de Mérite.
Était-ce un rêve ? Tevrin n’en croyait pas sa chance. Il avait étudié en détail le dossier d’information et mené ses propres recherches avant d’accepter la mission. Tevrin n’aurait qu’une seule occasion de s’emparer du Destin, et aucune récompense ne pouvait égaler les possibilités qu’offrait la Cour mercurielle.
Heureusement, Everit Draom était bel et bien l’une des cibles les plus faciles à défier. Everit n’avait aucun lien évident avec la Cour mercurielle. Il ne possédait aucun Dao lié aux Royaumes du Continuum ou de la Fantaisie, et ses capacités étaient surtout axées sur la traque et le combat. Tevrin devait choisir quelqu’un ; autant gagner un peu d’argent au passage.
Les anciens de la société avaient prédit que le défi de la Cour mercurielle ne prendrait pas la forme grossière d’un duel ordinaire. Qu’ils laissent ça aux brutes des Cours de l’Indomptable et des Liés. C’était précisément pour cette raison qu’ils avaient décidé de prendre le risque et de l’envoyer ici. Grâce à ses Daos des Rêves fantasmagoriques et des Royaumes antiques, Tevrin était mieux assorti à bon nombre des Chanteurs de royaume choisis.
En revanche, Tevrin deviendrait l’Everit Draom de la Cour des Liés s’il osait se présenter là-bas. La société avait simplement eu la malchance de ne mettre la main que sur un Jeton des Liés. Tevrin avait senti son cœur sombrer en voyant les lames croisées annonçant un duel, avant de bondir de joie en entendant le choix d’Everit. Le battre dans un affrontement direct aurait exigé des efforts considérables et une bonne dose de chance.
Était-ce une tentative pour sauver la face ? Être défié parmi des centaines de Porteurs de sceau n’avait rien de glorieux. Si c’était le cas, le plan de Tevrin avait encore mieux fonctionné qu’il ne l’espérait. Tout, depuis ses paroles jusqu’à son empressement à lancer le premier défi, visait à exacerber le tempérament acariâtre d’Everit et à ébranler son état d’esprit. Mais cet homme était-il vraiment aussi borné ?
Tevrin ne reconnaissait pas le petit crapaud posé sur la tête d’Everit. Ce devait être la source de son assurance. Mais comment une vulgaire bête pisteuse pourrait-elle égaler les talents innés et les compétences patiemment cultivées de la Société des arpenteurs de royaumes ? Il n’y avait aucune piste à suivre, contrairement aux fois où Everit traquait des criminels. Tevrin chassa ces pensées parasites, et des ondulations apaisantes calmèrent son cœur. Il ne se laisserait pas gagner par la complaisance, même si les perspectives étaient prometteuses.
Le signal retentit, et Tevrin s’élança dans le labyrinthe. Sa [Boussole des six directions] lui indiqua un chemin qui semblait mener à une impasse, mais il le suivit sans hésiter. L’Espace réel et illusoire se mêla en un tunnel stable, et Tevrin projeta quatre pointes. Elles s’enfoncèrent dans les coutures de l’espace et révélèrent un passage caché.
L’alignement sans cesse changeant du labyrinthe aurait rapidement défait toute modification artificielle, et le tunnel de Tevrin dura tout juste assez longtemps pour qu’il se faufile par l’ouverture. Devoir abandonner deux de ses coins d’arpentage lui fit mal, même s’il savait que l’échange en valait la peine. Rien ne comptait plus que d’avancer vite, et son raccourci lui avait fait gagner près de dix minutes.
N’importe quel cultivateur spatial pouvait percer la véritable nature de l’épreuve. Des dizaines de chemins viables se dissimulaient dans ce nœud spatial complexe. Ceux qui longeaient les bords étaient plus sûrs, avec moins d’instabilité spatiale et des transformations plus lentes. Cependant, la compression de l’espace était bien plus importante aux abords. Il fallait parcourir une distance dix fois supérieure à celle d’une traversée directe de la sphère.
Tevrin prenait un risque calculé en choisissant un chemin qui frôlait le centre. Même les génies les plus prometteurs souffriraient face au terrible maelström au cœur du labyrinthe. Le contourner représentait déjà un grand danger, mais Tevrin s’y était préparé de longue date. Peu importait que ce fût excessif pour quelqu’un comme Everit Draom. Au pire, ce serait une expérience enrichissante et l’occasion de faire étalage de ses talents.
Chaque carrefour était une énigme liée au Dao de l’Espace, qu’il fallait résoudre par l’expérience et l’intuition. La [Boussole des six directions], conçue par l’Ancêtre de la Société des arpenteurs de royaumes, était l’assistant idéal. Elle allégeait considérablement la charge mentale de Tevrin tout en accélérant sa progression. Elle lui laissait même la liberté d’explorer le merveilleux Dao qui se dévoilait sous ses yeux.
Plus il avançait, plus Tevrin éprouvait de l’admiration pour la Cour mercurielle. Quelle épreuve merveilleuse ! Non seulement le concept insufflé dans les strates spatiales était exquis, mais il laissait aussi deviner un héritage très supérieur à celui de sa société. L’épreuve était en réalité un cadeau destiné aux élus du destin. Le labyrinthe tout entier formait un plan, visible uniquement depuis l’intérieur. Plus Tevrin s’enfonçait, plus l’image se précisait.
Hélas, Tevrin n’eut bientôt plus d’énergie à consacrer à ce motif caché. Le labyrinthe devint rapidement d’une complexité atroce et se remplit de pièges sournois. Chaque tournant pouvait mener à mille chemins différents. Parmi eux, neuf cents traversaient des espaces illusoires et quatre-vingt-dix-neuf menaient dans la mauvaise direction. Un seul était le bon, et une seconde de retard suffisait à le transformer en impasse.
La boussole ne parvint bientôt plus à déduire le chemin à elle seule. Tevrin utilisa toutes ses capacités et tout ce qu’il avait appris au cours des siècles passés à traverser les innombrables royaumes de l’Arbre-monde. Il n’y avait pas de prix trop élevé pour avancer d’un pas de plus. Son corps était couvert de profondes entailles, mais rien ne pouvait éteindre la flamme qui brûlait dans son cœur.
S’emparer du destin n’avait jamais été facile. Tevrin rugit avec défi et transperça l’air de la main. Une lance d’espace condensé s’écrasa contre une barrière spatiale avec assez de puissance pour expédier un sommet montagneux tout entier dans le Vide. Cela ne suffit pas à forcer un passage. La collision ne produisit qu’une série d’ondulations. Elles fournirent à Tevrin les indices cruciaux dont il avait besoin pour continuer.
Cette approche brutale était rapide et efficace, mais elle épuisait bien plus d’énergie que ses autres méthodes. Tevrin dut y recourir de plus en plus souvent. Le moindre retard signifiait une mort certaine. Le labyrinthe se brouilla devant ses yeux tandis que son âme était mise à sec, et Tevrin se fia de plus en plus à son instinct pour le guider vers le chemin promis.
La détermination inébranlable de Tevrin finit par être récompensée. La sortie se trouvait juste devant lui. Sa traversée lui avait paru durer une éternité, mais il savait avoir avancé vite. Il avait commis peu d’erreurs, et aucune de grave. Il avait même repoussé ses limites en puisant dans son potentiel et son désir de s’emparer du Destin, dépassant ses meilleures performances théoriques.
Sa préparation et sa volonté de fer l’avaient mené à un temps tout juste inférieur à cinquante minutes. Tevrin savait qu’il y aurait toujours des sommets plus élevés, mais il n’imaginait pas que plus de quelques dizaines de Porteurs de sceau puissent battre ce record. Une heure de plus ne suffirait peut-être pas à Everit Draom pour atteindre l’arrivée.
La dernière portion fut heureusement calme, ce qui permit à Tevrin de reprendre ses esprits. Quelqu’un l’attendait déjà dehors pour l’accueillir, et il allait sortir victorieux devant d’innombrables témoins. Son exploit deviendrait une légende racontée dans les auberges et les salons de thé. Il ne pouvait pas ternir son nom ni celui de sa société.
Tevrin rassembla ses dernières forces et se téléporta de force au-delà de la ligne d’arrivée. Il fit irruption dans un éclat de bravoure. La foule ne saurait pas que cette manœuvre lui avait retourné la tête et donné la nausée au point qu’il était prêt à rendre le festin de la veille. Elle ne retiendrait que son expression héroïque au moment où il s’emparait du Destin. La manœuvre fonctionna. Tevrin sentit les innombrables regards braqués sur lui, tandis qu’un silence captivé régnait sur la place.
Reprenant son souffle, Tevrin se lança dans le discours qu’il avait préparé. « En ce jour… »
« Tu en as mis, du temps. »