Chapitre 1 327
La mélodie apaisante de Mei’Er stabilisa l’esprit surmené de Zac. Il passa une demi-heure dans un délicieux état de vide avant d’examiner son état. Heureusement, son âme n’était guère plus mal en point qu’après la plupart des combats intenses. Son noyau était fissuré en surface et son noyau accordé à la Vie présentait quelques cicatrices supplémentaires en profondeur. Il avait aussi perdu une partie de ses progrès dans la formation de son Noyau évolutif de l’âme, mais pas assez pour que cela entraîne des problèmes durables.
Ce n’était pas son âme qui avait subi la plus grande épreuve, mais son Cœur du Dao. Il était passé du bord de l’effondrement face à l’exubérance débridée des Pâturages sans bornes à un abîme de désespoir. Les deux extrêmes s’étaient quelque peu annulés, mais de telles fluctuations suffisaient à donner à n’importe qui le tournis. C’était ce genre de blessure invisible que Mei’Er soignait grâce à son Dao de la Musique.
Les pensées de Zac se tournèrent bientôt vers l’étrange corde de Litheweave, ce qui lui causa un pincement d’anxiété. La musique de Mei’Er s’intensifia et Zac invoqua son Idole du Porte-Guerre pour l’aider. Il retrouva vite son calme, mais aucune musique ne pouvait lui cacher la vérité. Il avait été totalement impuissant face à la magie de la corde. Utiliser la [Zone du Vide] lorsqu’elle s’était activée n’avait rien changé.
Ce n’était pas la fin du monde quand on avait affaire à une faction amie. La prochaine fois, il n’aurait peut-être pas cette chance. Zac savait qu’il devait redoubler de vigilance. Cette journée lui avait rappelé à plusieurs reprises que la Lignée du Vide ne le protégeait pas parfaitement contre toutes les menaces. Face à la corde, elle n’avait pas empêché l’esprit de pénétrer dans son Ouverture de l’âme.
Avec le recul, Zac pensait que l’esprit avait dérobé le Dao de la Vie dans son attaque exploratoire pour s’en servir comme d’une porte dérobée. Il avait cheminé à travers la Tapisserie de la Vie, contournant le Vide de Zac, soit l’exact inverse de la manière dont celui-ci utilisait ses techniques renforcées par le Vide. Les cultivateurs ordinaires n’en auraient pas été capables, mais ses ennemis ne cessaient de gagner en savoir et en maîtrise.
Zac soupira et chassa cette affaire de son esprit pour se concentrer sur sa récupération. Une heure plus tard, il était suffisamment rétabli pour se déplacer librement ; il se redressa alors. La forêt intérieure était protégée par de puissants sceaux qui empêchaient toute communication avec l’extérieur. Ses compagnons devaient commencer à s’inquiéter de ne pas avoir de nouvelles.
« Merci, dit Zac.
— C’est bien le moins que nous puissions faire après nous être comportées de façon aussi honteuse, soupira Mei’Er. » Elle posa son cithare, puis s’agenouilla jusqu’à ce que son front touche le sol. « Mei’Er souhaite présenter ses excuses au nom des Jardins Joyeux. Lord Atwood a risqué sa vie pour sauver notre secte, alors même que nous avons accueilli ses bonnes intentions avec hostilité. »
« Pas la peine d’en faire autant. C’était un malentendu, et j’aurais pu mieux expliquer mes intentions, répondit rapidement Zac. Et puis, arrêter les malfaiteurs, c’est mon devoir. J’ai simplement eu la chance de les trouver le premier. »
Cela dit, Zac savait qu’il n’aurait pas pris de tels risques si on ne l’y avait pas forcé. S’il l’avait pu, il serait retourné dans la sphère dorée pour une dernière inspection. Mais jamais il n’aurait risqué sa vie en franchissant la porte dimensionnelle. Que Mei’Er et les Jardins Joyeux ne soient plus que des souvenirs ne pesait pas autant que la compréhension que Zac avait de l’équilibre. Zac ne regrettait pas que Rava lui ait ouvert les yeux sur l’importance de l’équilibre, mais cette règle était indéniablement contraignante. Il avait demandé à Esmeralda comment une voleuse gérait le problème, puisqu’elle prenait sans rien rendre. En fin de compte, elle n’en avait pas besoin. À ses yeux, tous les cultivateurs étaient des voleurs qui dérobaient aux Cieux leur providence et leur longévité. Tous les trésors étaient des marchandises de contrebande, alors les faire changer de mains n’avait aucune incidence sur la Loi de l’équilibre.
L’explication d’Esmeralda avait une certaine logique, aussi tordue fût-elle. Malheureusement, Zac ne pouvait pas reprendre sa réponse à son compte. Les Quatre Lois étaient peut-être strictes, mais leur application par les cultivateurs laissait une certaine place à l’interprétation. Zac n’en verrait les effets qu’en fondant ses actes sur sa vision du monde, en les accordant à ses convictions. Ainsi, il marcherait en harmonie avec le Cosmos et rencontrerait moins de résistance au cours de son périple.
« La noblesse d’âme de Lord est un trésor rare. Pas étonnant que la petite Nut soit si attachée à vous, loua Mei’Er en se redressant. »
Zac remarqua une lueur de confusion dans son regard lorsqu’elle observa son esprit, et comprit que son compliment cachait autre chose. Mei’Er avait eu la même expression quand Zac s’était réveillé après sa première prestation. Il jeta un coup d’œil discret au singe blotti sur ses genoux et finit par remarquer quelque chose de nouveau : une trace de Foi impériale se mêlait à son énergie de vie pure.
Elle était extrêmement faible, au point qu’il ne l’aurait pas remarquée si la foi ambiante du Domaine mémoriel n’avait pas été affaiblie. Une pièce de plus venait compléter le puzzle, et Zac comprit enfin pourquoi les Jardins Joyeux étaient nécessaires au plan de la Cour creuse. Le réalignement régional n’allait pas dans un seul sens. C’était un échange équitable. Les Jardins Joyeux répandaient l’influence de l’Empire Sans-Limites par l’intermédiaire des esprits.
Zac s’imagina des générations d’élites visitant les jardins et laissant une partie de leur Foi impériale imprégner les créatures curieuses lors de représentations privées. Avec le temps, elle ferait partie de leur nature et les transformerait en fidèles volontaires de l’empire. C’était peut-être le seul moyen d’assurer une alliance stable, puisque les Pâturages sans bornes incarnaient la Vie sans entraves et l’impulsivité.
Mei’Er sembla remarquer quelque chose. Un bruissement tout proche leur coupa la parole. Ils se tournèrent et virent Litheweave et Maseya s’approcher.
« Je suis heureux que vous alliez mieux, dit Litheweave. Si vous vous en sentez capable, nous aimerions encore solliciter Lord Atwood. »
« Eh bien, euh… » Zac traîna, hésitant à refuser sèchement à deux Monarques intermédiaires, mais tout aussi peu désireux de retourner à la porte dimensionnelle.
« Nous n’allons pas vous renvoyer dans le nexus, dit Maseya. » Son hostilité avait presque disparu, mais son regard restait grave. « Nous avons des questions au sujet de Ching’Ru. »
« Ah, d’accord », répondit Zac en se levant. Mei’Er resta dans la clairière tandis que les aînés l’emmenaient.
« Comme Mei’Er l’a dit, nous sommes profondément reconnaissants à Maître Atwood pour son aide, dit Litheweave.
— Ce n’est rien. Je suis sûr que vous ou les autres aînés l’auriez découverte tôt ou tard, même sans mon aide.
— Maître Atwood est bien trop modeste. Nous savons tous les deux que nous n’aurions jamais découvert le repaire de Ching’Ru par nous-mêmes. Même la Grande Matriarche aurait été impuissante. »
La remarque de Maseya noua l’estomac de Zac. Les aînés avaient manifestement réussi à recueillir quelques informations sur ce qui s’était passé. Les avaient-ils obtenues en extrayant les souvenirs de l’esprit en train de s’effriter, ou auprès de Zac alors qu’il était inconscient ? Et si c’était le cas, que savaient-ils d’autre ?
« La cultivation du Vide est extrêmement rare. Y parvenir l’est encore plus. Où aurions-nous trouvé quelqu’un capable d’exploiter une faiblesse dans le Dao ? soupira l’aînée du Pavillon.
— Nous comprenons que le sujet soit délicat, reprit aussitôt Litheweave, après avoir lancé un regard exaspéré à sa séduisante collègue. Nous n’avons pas l’intention de fouiller dans les rencontres prédestinées de Maître Atwood. Toutes les personnes impliquées dans les événements d’aujourd’hui prêteront un Serment impérial devant notre relique ancestrale. »
Le Serment impérial était une notion nouvelle pour Zac. Cela ressemblait à un accord contraignant, garanti par le Destin impérial, comme les contrats attestés par le Système. Zac appréciait le geste, même s’il ne changerait pas grand-chose. Au mieux, cela réduirait le risque de complications lors de ses prochaines visites dans des souvenirs.
Surtout, ils avaient mal compris comment Zac avait piégé l’esprit. Au lieu de penser qu’il s’était appuyé sur son Dao de la Vie moderne, ils croyaient qu’il avait repéré la faille cachée grâce au Vide. C’était un poids en moins sur ses épaules, car cela signifiait que l’information ne venait pas de lui.
Peu après, la barrière entourée d’une palissade apparut. Les aînés avaient érigé des barrières traditionnelles en guise de périmètre secondaire. L’esprit capturé flottait silencieusement en son centre. Après avoir quitté la [Zone du Vide], il ressemblait toujours à la disciple morte. Son visage déformé, empreint de faim et de malveillance, s’était détendu, laissant place à un regard vide. Elle ne faisait aucun effort pour s’échapper.
Le domaine oppressant avait apaisé les fluctuations instables de son corps. Malgré cela, Ching’Ru n’en avait plus pour longtemps. Sa dégradation s’était accélérée. Moins d’un tiers de son corps spirituel subsistait, et des morceaux s’en détachaient sans intervention extérieure.
La corde dégageait toujours un désespoir intense qui faisait frissonner Zac. Des échos de cet abandon nihiliste résonnaient encore dans son esprit, et la vue de la barrière les raviva.
Litheweave remarqua le teint blême de Zac. « Je vous prie de m’excuser. Le [Fugue de Léa] était le seul moyen de m’assurer que Ching’Ru ne s’échapperait pas. »
« Vous avez bien fait. » Encore secoué intérieurement, Zac se concentra sur l’essentiel. « Vous l’avez appelée Ching’Ru. C’est vraiment elle ? »
« Nous avons extrait suffisamment de souvenirs pour confirmer qu’elle en est la conscience centrale. D’après ce que nous avons pu comprendre, Ching’Ru pratiquait une méthode hérétique qui promettait aux invocateurs d’esprits des progrès rapides », soupira Litheweave avant de lui raconter le reste de leurs découvertes.
Les aînés avaient recueilli plus d’informations que Zac n’en avait aperçu pendant le combat. Ils avaient manifestement réussi à déchiffrer certains des souvenirs déformés par la folie. Ching’Ru n’était pas une victime, mais la principale coupable. Frustrée par la stagnation de ses progrès, elle avait succombé à la tentation et manipulé peu à peu son esprit principal pendant que les autres étaient partis jouer.
Ching’Ru croyait que la technique de cannibalisation ferait progresser sa cultivation et celle de l’esprit. Les Esprits des Jardins Joyeux n’auraient jamais voulu se faire du mal, mais Ching’Ru avait fait quelque chose pour éveiller en lui la malveillance et la faim. Une fois tout en place, la disciple de la Cour extérieure devint leur cobaye.
La chasse avait réussi, sauf que Ching’Ru ne s’était pas attendue à ce que la nature de son esprit modifié change autant. Sa malveillance prenait trop d’ampleur et ses autres esprits contractés remarquèrent que quelque chose clochait. Ne voyant pas d’autre issue, Ching’Ru en fit un second repas. Se souvenant de cette faim, Zac ne fut pas surpris de la suite.
L’esprit corrompu profita du contrecoup subi par Ching’Ru après la perte de ses quatre esprits contractés. Il tenta de dévorer son âme, mais un Hégémon au sommet de son rang n’était pas une proie facile. Ching’Ru se défendit au péril de sa vie, et aucun des deux ne l’emporta. Quand la poussière retomba, Ching’Ru découvrit que son âme avait fusionné avec l’esprit malveillant et flottait au-dessus de son corps sans vie. Paniquée, elle s’enfuit avant d’être découverte.
Ne plus être ni esprit ni fantôme avait ses avantages. Ching’Ru possédait à la fois les capacités innées d’un Esprit des Jardins Joyeux et l’Énergie mentale d’une cultivatrice. Elle avait aussi conservé une part de son ancienne personnalité, ce qui lui laissait des moments de lucidité. Malheureusement, elle restait prisonnière de cette faim sans bornes. Ching’Ru reprit bientôt ses chasses. Mais cette fois, elle dévorait aussi l’âme des disciples, ce qui rendait son état extrêmement instable.
« Vous avez déjà découvert tout cela. Qu’attendez-vous de moi ? demanda Zac quand Litheweave eut fini.
— Ses souvenirs comportent des lacunes troublantes. Nous n’avons trouvé aucune information sur la méthode elle-même ni sur sa provenance. Nous avons fouillé de fond en comble le clan de Ching’Ru à la recherche du manuel interdit, dit Maseya. Ce serait une catastrophe si quelqu’un d’autre le trouvait. La prochaine fois, nous n’aurons peut-être personne comme vous pour nous aider. »
« Le livre aurait-il pu effacer les souvenirs qui le concernaient ? avança Zac.
— Un livre ? Vous avez découvert quelque chose ? demanda Litheweave. »
Zac hocha la tête et raconta son combat contre l’esprit. Puisqu’ils savaient déjà qu’il cultivait le Vide, il n’avait pas grand-chose à leur cacher. Les Grands Aînés l’interrompirent parfois pour demander des précisions, en s’intéressant surtout aux fils sombres. La discussion resta calme jusqu’à ce que Zac décrive le sinistre livre.
« Le Grimoire des lamentations de Mox ! » Maseya saisit Zac par la manche, horrifiée. « Vous en êtes sûr ? Il n’y a aucun doute ? »
« Je l’ai vu clairement dans les souvenirs de Ching’Ru », répondit Zac en hochant la tête, surpris par sa réaction.
Le visage de Maseya se décomposa et Zac recula prudemment, tandis que toute la forêt se mettait à trembler sous la fureur qui montait en elle. La pression monstrueuse lui coupait presque le souffle. Une main gracieuse s’agita et créa une harmonie invisible qui dissipa cette oppression étouffante.
Maseya reprit bientôt le contrôle de son énergie, mais sa colère brûlait plus fort que jamais. Elle n’en voulait qu’à Ching’Ru. La Grande Aînée semblait prête à stabiliser de force l’esprit en train de s’effriter, ne serait-ce que pour pouvoir le torturer. Zac garda le silence jusqu’à ce qu’elle se calme, de peur que sa haine ne se reporte sur lui.
« Je suis désolée, je… Alteya méritait mieux. Elles le méritaient toutes. La mort est loin d’être le pire qui puisse arriver, soupira Maseya. J’ai peur que la situation soit pire que nous le pensions. »
Zac jeta un coup d’œil à Litheweave. Lui non plus ne semblait pas comprendre la situation. Les deux aînés échangèrent silencieusement, puis se tournèrent de nouveau vers Zac.
« Vous avez été victime de notre incompétence ; vous méritez donc de connaître toute l’histoire. À vrai dire, les Jardins Joyeux constituent une division éloignée de la Cour creuse, dit Maseya. » L’air surpris de Zac ne trompa pas la clairvoyante Monarque. « Alors, vous le saviez ? Je m’en doutais, vous cachez bien des choses. Enfin, cela nous simplifie la tâche.
« Quand le margrave a pris ses fonctions, il a offert une occasion aux factions placées sous sa bannière. Les Jardins Joyeux ont obtenu trois places pour visiter le quartier général, et j’étais du nombre. C’est grâce à cette visite que je sais à quoi nous avons affaire. »
« Vous êtes allée à la Cour creuse ? demanda Zac.
— Dans ses régions extérieures seulement. C’est… un lieu à part. Je me demande à quoi ma vie aurait ressemblé si la visite n’avait pas été limitée à dix ans, soupira Maseya d’un air absent avant de secouer la tête. J’ai passé beaucoup de temps dans leur bibliothèque. Ils ont rassemblé des écrits venus des quatre coins de l’Empire, un savoir introuvable ailleurs. Entre autres, je suis tombée sur un livre intitulé [Les Anciens].
« Le livre avait été écrit par un Grand Érudit de la Capitale impériale nommé Imberius. Il avait passé d’innombrables années à visiter des espèces intégrées à l’histoire ancienne, puis encore plus de temps à fouiller les archives de l’empire à la recherche d’indices. Imberius cherchait des traces d’existences puissantes qui avaient échappé au cycle de la réincarnation pour vivre éternellement.
« Vous imaginez le genre d’êtres dont il est question. Des monstres défiant les Cieux. Heureusement, la plupart vivent en reclus et refusent de se mêler au Karma. Ils ne vous importuneront pas tant que vous ne les dérangerez pas. Quelques-uns sont étonnamment bienveillants. Les rencontrer est une rencontre qui détermine le destin », poursuivit Maseya, le visage défait.
« Les Anciens comme le Porte-Peste, Jalach et Mox sont tout le contraire. Ce sont des calamités ambulantes, dépourvues de la moindre qualité rédemptrice. L’Empire comme les Cieux cherchent à les traquer. »
Zac ne parvint pas à cacher sa stupeur en entendant ce nom familier. Jalach était l’entité maléfique de la [Cloche de l’Épiclèse]. Avec Vilari, il avait dû jusqu’ici se contenter presque entièrement de conjectures pour analyser leur ennemi. Le livre intitulé [Les Anciens] était son premier indice concret sur les origines de la créature et la manière de la combattre.
Maseya interpréta mal sa réaction et crut qu’il avait peur d’avoir rencontré un objet lié à Mox. « Mox est une habitante antique des Plans inférieurs. On pense qu’elle entretient sa longévité en la volant à d’autres. Des centaines de plans ont sombré pour la nourrir. Les Sept Grimoires des Ouvertures sont ses hérauts. »
Zac rassembla rapidement ses pensées. Il comprit que l’explication de Maseya constituait le cœur de la trame du Destin dans le Domaine mémoriel et qu’elle était étroitement liée aux projets de la Cour creuse. Pour l’instant, une piste concernant Jalach lui suffisait.
« Quelques Esprits des Jardins Joyeux ne devraient pas suffire à quelqu’un comme elle, dit Zac.
— Ses méthodes exactes restent floues. Les grimoires pourraient faire partie d’un rituel où les victimes sont transformées en ponts. » L’expression de Maseya en disait assez à Zac sur le sort réservé à Ching’Ru et à ses victimes. « Mox se sert des grimoires pour franchir les défenses sans se faire remarquer et dévorer d’innombrables âmes. Elle a déjà disparu quand quelqu’un s’en aperçoit. Les Pâturages sans bornes ou la Province de Freydrift auraient subi des pertes catastrophiques. Peut-être les deux. »
« Le livre parlait de leurs… enfin, de ses faiblesses ? demanda Zac.
— Je le crains, non. Seuls les généraux de l’Empire peuvent s’occuper des Anciens, et ils doivent agir avec prudence. S’ils ont survécu jusqu’ici, ce n’est pas sans raison. [Les Anciens] est uniquement destiné à apprendre à ses lecteurs à reconnaître les signes et à les signaler à leurs supérieurs, dit Maseya. En ce sens, vous avez déjà fait bien plus qu’il n’en fallait. Vous avez démasqué le Grimoire des lamentations de Mox et l’avez mis en déroute avant qu’il puisse se rassasier.
« Nous sommes toujours en danger, mais ses plans ont été retardés. Nous allons immédiatement signaler l’affaire au margrave. Il saura quoi faire. »
Les paroles de Maseya firent trembler tout le Domaine mémoriel, qui se mit à perdre rapidement sa Foi impériale. Démasquer Mox avait eu un effet bien plus important sur le domaine que capturer Ching’Ru. Il ne tiendrait pas plus de quelques minutes avant de s’effondrer. Pourtant, Zac eut à peine le temps de faire cette estimation qu’une Foi chatoyante suinta du sol, remplaça celle qui s’était dissipée et stabilisa le royaume. Aucun des Grands Aînés ne remarqua quoi que ce soit.
« Vous devez vous montrer prudent. Vous avez contrecarré les plans de Mox. Elle pourrait se mettre à votre recherche », poursuivit Maseya.
Litheweave, qui était resté silencieux jusque-là, prit la parole. « Vous devriez vous rendre à la Cour creuse. Cette bête n’osera rien tenter tant que le margrave y présidera. »
Maseya le regarda d’un air douloureux, mais acquiesça. « Vous avez raison. Le reste serait faire preuve d’ingratitude. »
Voyant que Zac était perplexe, Litheweave lui expliqua : « Les cours n’admettent jamais d’étrangers, même s’ils possèdent une grande puissance ou des capacités inhabituelles. Cependant, les Jardins Joyeux ont accumulé quelques mérites. Avec votre propre contribution, cela devrait suffire à vous accorder un séjour temporaire et une audience. Vous pourrez demander au margrave de régler tout danger caché. Avec un peu de chance, il s’intéressera à vos capacités hors du commun et vous guidera davantage. »
Les yeux de Zac s’illuminèrent devant cette aubaine tombée du ciel. Son Destin avec la Cour creuse devait déjà s’améliorer après qu’il eut résolu le problème du domaine. À présent, il semblait sur le point de recevoir le double de récompenses destinées à affirmer son Destin.
Tout aurait été parfait s’il ne s’était pas retrouvé mêlé à un autre vieux monstre.