Chapitre 1 325
« N’oublie pas », dit Sasoi.
« Je sais. Une demi-journée », promit Zac. Il jeta un coup d’œil à Ogras et Ventus, puis sortit par une porte dérobée dans le mur de la secte.
Liu’An se tenait à leurs côtés, sans compter les puissantes perceptions qui surveillaient le départ de Zac. Comme prévu, impossible de s’éclipser. S’il voulait emmener ses compagnons loin des Jardins Joyeux, il allait vraiment devoir mettre son plan à exécution. Il laissa transparaître une de ses inquiétudes en s’enfonçant dans le voile doré qui entourait le mur extérieur de la secte. Il atteignit bientôt la limite du domaine. L’ingrédient nécessaire l’attendait juste à l’extérieur.
Contrairement aux trésors qu’il avait consommés au cours de la semaine écoulée, il semblait impossible de développer une résistance aux révélations d’Ultom. Seules les fondations de Zac limitaient la pure compréhension. Cette illumination distillée ne pouvait lui transmettre aucun savoir nouveau. Elle pouvait seulement assimiler ce qu’il savait déjà et relier les points d’une manière parfaitement accordée au Cosmos.
Depuis qu’il avait eu recours pour la dernière fois aux énergies du Plan perdu, Zac avait accumulé des connaissances générales et des compréhensions personnelles. Il pensait en avoir assez pour provoquer une nouvelle épiphanie sans l’aide des Jardins Joyeux et achever ainsi la cinquième couche de la [Sublimation Vajra du Vide]. Atteindre la perfection devrait lui offrir une dernière occasion d’étudier les Entraves de la Terre et, avec un peu de chance, de sortir de l’impasse.
Il aurait été plus simple d’envoyer son autre moitié dans une zone morte, où elle aurait pu lui fournir un flux régulier de compréhensions affinées. Malheureusement, les zones corrompues étaient introuvables au moment où Zac en avait le plus besoin. Esmeralda et son côté Draugr étaient bien plus proches de leur destination, et la Foi impériale ambiante y était nettement plus puissante.
Zac s’arrêta brièvement à l’extérieur du Domaine mémoriel pour parcourir la transmission de leurs souvenirs partagés. La transformation du [Lien d’amour] n’était toujours pas terminée, mais elle progressait sans heurt dans la bonne direction. La cuirasse avait déjà gagné en finesse, et les prémices de motifs ésotériques commençaient à apparaître à sa surface.
Par ailleurs, ils avaient enfin croisé une lanterne mémorielle sauvage imprégnée d’une trace de l’aura de la Cour mercurielle. Hélas, le lien était ténu, plus faible encore que le sceau de l’Élémentaire. Ils ne l’avaient pas prise, mais cette découverte avait tout de même remonté le moral d’Esmeralda. Elle avançait d’un pas plus léger tandis qu’ils se hâtaient vers le pilier.
Il disposait d’une demi-journée ; Zac n’était donc pas pressé de recueillir la corruption et de rentrer. Il traversa la forêt luxuriante qui entourait le Domaine mémoriel, à l’affût d’indices maintenant qu’il connaissait la situation à l’intérieur. Comme il s’en souvenait, le Dao de la Vie n’était pas tout à fait le même que celui qui imprégnait les Jardins Joyeux. La marque de l’ancienne secte n’y subsistait qu’en mince ajout, comme une peinture bon marché appliquée sur la véritable spiritualité de la région.
Le tableau se précisait, mais comprendre ne réglait pas le problème immédiat de Zac. Il traversa la forêt jusqu’au front où la Vie et la corruption s’affrontaient. Il ne lui fallut pas longtemps pour remplir le [Pureté du Vide] de toute la corruption qu’il pouvait contenir. Zac attendit encore quelques heures avant de revenir, laissant à son Nœud caché le temps de purifier la majeure partie de la souillure.
« Où étiez-vous passé ? Nos préposés nous ont dit que vous n’étiez jamais apparu. Nous vous avons cherché partout », demanda Sasoi avec méfiance lorsque Zac franchit calmement les portes.
« Je n’ai pas quitté le voile doré. J’avais besoin d’être seul pour accomplir un rituel secret lié à ma cultivation », répondit Zac, laissant entendre qu’il n’en dirait pas davantage.
« Très bien… » Sasoi soupira. « Les anciens espèrent simplement qu’il n’y aura pas d’autres surprises. La situation est déjà assez tendue comme ça. »
« Tout est prêt. Je peux commencer quand vous voulez, dit Zac. Mais je le répète : c’est une chance, pas une garantie. »
« Nous prendrons ce que nous pourrons », dit Liu’Er en s’approchant. « Viens, nous avons tout préparé de notre côté. »
Zac envoya un bref message à Ogras avant qu’on l’emmène dans la Forêt des Esprits sans bornes. Plus ils s’enfonçaient dans les bois, plus l’énergie se densifiait et plus les créatures éthérées se multipliaient. Au vu de ses expériences des derniers jours, une file d’esprits innocents se serait formée derrière lui s’il avait laissé son Dao se déployer. L’effet aurait été encore plus marqué si les anciens en avaient fait autant. Les Esprits des Jardins Joyeux étaient curieux de tout, et plus encore de tout ce qui touchait à la Vie.
Ils atteignirent bientôt les profondeurs de la forêt, une région même interdite aux Disciples intérieurs. Pourtant, une douzaine de cultivateurs les y attendaient. Zac ne reconnut que Litheweave. Les autres étaient un mélange d’anciens et de Disciples du Noyau. À leurs mines fermées, la plupart appartenaient à la faction que les contributions de Zac n’avaient guère enthousiasmée.
Aux côtés de Litheweave se tenait une femme ravissante, vêtue d’une robe rouge aux allures de tenue palatiale. Elle ne dévoilait presque rien de sa peau, et son expression n’avait rien d’accueillant. Sa seule vue suffisait pourtant à faire bouillonner le sang de Zac ; il dut entrer dans son État du Vide pour éviter de se ridiculiser. À en juger par sa position, elle devait être une Monarque intermédiaire et la Grande Ancienne du pavillon.
« Alors, c’est lui, le garçon ? Eh bien, son talent est acceptable », dit-elle d’une voix cristalline qui fit trembler l’esprit de Zac.
« Salutations, aînée », dit Zac en s’inclinant.
« Bien. Expliquez-nous donc votre plan. Pourquoi vous faut-il accéder au nexus ? »
« Mon plan est le même que la dernière fois. Je vais pratiquer mon Manuel de tempérage du corps et m’appuyer sur la résonance de la Vie pour retrouver le coupable. J’ai les meilleures chances d’y parvenir près du nexus. »
« Encore la même chose ? » demanda un autre ancien en fronçant les sourcils. « À quoi bon ? Le nexus doit rester aussi pur que les esprits. »
La femme séduisante acquiesça. « Chaque fois que nous exposons le nexus à l’extérieur, nous lui faisons du mal, et il a déjà été souillé trop souvent ces derniers jours. Qu’est-ce qui a changé ? Et qu’avez-vous fait dehors ? »
« Je ne peux pas vous dire exactement ce que j’ai fait. Disons simplement que je me suis préparé à libérer le véritable potentiel de mon Manuel de cultivation, ce qui devrait considérablement accroître ma sensibilité à la Vie », répondit Zac.
« Si vous aviez quelque chose de ce genre, pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant ? » demanda la femme en robe rouge d’une voix d’acier. Le Sens du danger de Zac se déclenchait déjà, lui indiquant que sa colère n’était pas feinte. Et, d’une manière ou d’une autre, cela la rendait encore plus attirante. « Je suppose que jeune maître n’en voyait pas l’utilité tant que les Jardins Joyeux lui ouvraient leurs coffres. Qu’est-ce que la mort de quelques inconnus peut bien vous faire ? »
« C’est précisément parce que vous avez pris soin de moi ces derniers jours que je fais cela. Je n’ai qu’une seule chance de franchir ce seuil. Et encore, je la dois surtout aux compréhensions que m’a transmises l’aîné Litheweave », dit Zac en jetant un regard à la forêt derrière le groupe d’anciens. « À vrai dire, je préférerais ne pas m’exposer de nouveau à cette chose, et ce que je m’apprête à faire a un coût. Je suis prêt à tenter le coup dans l’espoir de rétablir l’équilibre et de vous rendre un peu de votre bonté. »
Peu d’anciens furent convaincus par le discours de Zac. Heureusement, Litheweave mit fin à l’interrogatoire d’un geste de la main.
« Assez. Nous avons déjà discuté de la question. Tant que nous sommes tous ici, rien n’arrivera au nexus. Pour le reste, cela peut attendre que la poussière soit retombée », dit Litheweave. « Allez-y. Je vous accompagnerai encore une fois. »
« Merci », dit Zac en s’inclinant devant les autres anciens, puis en s’enfonçant davantage dans la forêt. Cette fois, seul Litheweave le suivit ; les autres partirent dans différentes directions.
« Ne lui en voulez pas pour son accueil glacial, dit Litheweave par télépathie tandis qu’ils poursuivaient leur chemin. Lady Maseya était l’aïeule de la petite Alteya, dont elle n’était séparée que par quatre générations. Elle ne peut s’empêcher de se demander si les choses auraient tourné autrement si vous aviez accepté l’invitation d’Alteya. »
« Je vois », soupira Zac. « Je me demande moi-même sans cesse si j’aurais pu faire autre chose. »
« Ainsi va et vient la Vie. Votre aide n’est nécessaire que parce que les Jardins Joyeux se sont reposés sur leurs lauriers. Après des générations de paix, nous avons oublié la douleur du deuil. Notre chagrin nous rappellera que la joie est un don qu’il faut protéger et chérir », dit Litheweave en adressant un léger sourire à Zac. « Ne vous sentez ni sous pression ni redevable. Maître Atwood n’est pas le seul à avoir tiré profit de ces derniers jours. Votre Vie primordiale a soufflé une brise rafraîchissante dans nos jardins. »
À cet endroit, la brume d’énergie accordée à la Vie était presque liquide. Pourtant, des traînées dorées commencèrent à percer le brouillard. On aurait dit qu’un soleil couchant se cachait devant eux, sans pour autant ajouter la moindre trace de spiritualité. Ils étaient donc arrivés. Litheweave s’arrêta et repoussa la brume de son aura.
« À partir d’ici, je vous aiderai. Souvenez-vous : contenez la Vie autant que possible. Gardez à l’esprit votre voie et votre objectif, sans quoi les Pâturages sans bornes vous attireront à eux. »
Zac se dévêtit jusqu’à ne garder qu’un short, puis appliqua avec adresse la pâte médicinale. Les motifs complexes restaient indispensables pour attirer correctement l’énergie accordée à la Vie dans son corps, même si l’effet médicinal de la pâte était devenu négligeable. La cinquième couche de la [Sublimation Vajra du Vide] exigeait des conditions extrêmement difficiles, tant pour le lieu de pratique que pour les ressources nécessaires.
Les Jardins Joyeux lui avaient fourni tout ce dont il avait besoin jusqu’ici, mais Zac savait que ses progrès ralentiraient considérablement après son départ. Sa lignée vorace et les effets synergiques de l’[Apothéose de l’Empereur du Vide] ne pouvaient pas faire apparaître l’énergie nécessaire de nulle part. Zac soupira, comprenant douloureusement pourquoi si peu de gens parvenaient à faire des progrès en tempérage du corps aux confins.
On pouvait franchir les premières étapes à force de ténacité et d’automutilation. Mais, tôt ou tard, la pratique se transformait en gouffre financier, dont le coût dépassait facilement celui d’une cultivation ordinaire. De plus, avoir les poches assez remplies ne suffisait pas. Il fallait aussi trouver des trésors naturels et des terres sacrées. Même les factions les plus puissantes du secteur ne seraient pas prêtes à investir autant de ressources dans une simple voie secondaire de cultivation.
Zac chassa toute pensée parasite. Il mettrait la main sur les matériaux nécessaires d’une façon ou d’une autre. Il y arrivait toujours. Quelques minutes avant de se diriger vers la lumière, Zac exposa son plan à Litheweave, du moins la version officielle.
La dernière rangée d’arbres formait un seuil invisible. Une pression impalpable tenait la brume à distance et révélait une vaste clairière. En son centre flottait une grande sphère rayonnante. Elle ressemblait à une boule de vingt mètres de diamètre faite d’or en fusion, dont la surface ondulait et se déformait sous l’effet d’un stimulus invisible. C’était le nexus des Jardins Joyeux — ou plutôt, la porte dimensionnelle menant au Sixième Jardin, les Pâturages sans bornes.
Un pas de plus exposa soudain Zac de plein fouet à l’aura majestueuse de la sphère. Elle était exubérante et indomptée, changeant de nature au gré de sa fantaisie, sans rime ni raison. À peine Zac fut-il entré que la sphère laissa tomber une goutte dorée. Elle chuta vers le sol et déclencha une vague de Vie aveuglante avant d’être absorbée par la terre.
Avec une énergie aussi riche pour nourrir le sol, on aurait pu s’attendre à trouver un véritable paradis dans cette clairière. Pourtant, la terre était stérile, et son sol de qualité inférieure à celui des alentours. Peut-être la vie nouvelle avait-elle du mal à s’enraciner dans la sphère d’influence de la porte dimensionnelle, comme une plante qui dépérissait sous un soleil trop intense.
Zac était infiniment plus résistant qu’une jeune pousse, et pourtant, la lumière le mettait à rude épreuve. L’influence de la porte était impossible à fuir. Une part de lui voulait se débarrasser du poids de ses responsabilités. Pour apprécier véritablement la Vie, il fallait vivre l’instant présent, sans le fardeau du passé ni les chaînes de l’avenir.
La mélodie apaisante d’une flûte en bois fendit le vacarme et rappela à Zac qu’un abandon sans limites conduirait à la débauche. Une respiration tremblante le ramena dans son État du Vide, qu’il parvint cette fois à maintenir avec l’aide de Litheweave. Cela lui suffit pour garder la tête hors de l’eau, de justesse. Au moins, c’était mieux que la dernière fois.
Étudier la porte dimensionnelle avait été l’une des premières choses que Zac avait tentées. Plutôt que de chercher au hasard des entraves, il s’était dit qu’il valait mieux commencer par leur source. Il espérait que la chaîne corrompue partirait de la porte et le conduirait à son propriétaire. Cette visite lui permettrait aussi d’apercevoir le Plan inférieur et d’éclaircir certaines questions personnelles.
Zac était reparti les mains vides, l’esprit si embrumé qu’il avait dû écouter Mei’Er jouer du cithare pendant dix-huit heures d’affilée pour retrouver ses esprits. Il n’avait même pas pu effectuer une exploration correcte avant de devoir battre en retraite. Depuis, il hésitait à revenir. Il avait vu sa part de portes spatiales, et la sphère dorée n’avait rien de normal.
La porte dimensionnelle influençait activement et délibérément son environnement, et les Esprits des Jardins Joyeux en étaient les petites ouvrières. La Cour creuse était en train de réaligner — peut-être même de fusionner — la Veine de Nexus accordée à la Vie de la région avec les Pâturages sans bornes. Le rôle des Jardins Joyeux demeurait obscur, mais Zac disposait d’assez d’éléments pour deviner les grandes lignes du plan.
La Veine de Nexus s’étendait sur d’innombrables kilomètres sous la terre. Une fois réalignée, elle servirait d’ancre et maintiendrait le Jardin solidement attaché à l’Étendue impériale occidentale. Le plan avait échoué, et ce revers était d’une manière ou d’une autre lié aux meurtres. Zac priait pour comprendre pourquoi, et pas seulement parce que cela lui rapporterait une part de Destin impérial. L’autre possibilité le contraindrait à faire quelque chose qu’il préférait éviter.
Zac fit apparaître la hachette du [Dharma du Porte-Guerre] pour stabiliser son cœur, puis adopta la première posture de la cinquième couche de la [Sublimation Vajra du Vide]. Le mouvement l’enveloppa dans le Vide et le prépara à l’étape suivante. Dès qu’il eut achevé la première posture, un doux flot de lumière affinée pénétra dans son Ouverture de l’âme.
L’esprit de Zac s’élargit jusqu’à lui permettre d’embrasser la méthode de tempérage du corps dans son ensemble. Quelques dizaines de points de la tapisserie complexe ressortirent comme le nez au milieu de la figure une fois éclairés : les dernières imperfections. Un à un, ils furent polis et lissés grâce aux révélations d’Ultom. Pendant tout ce temps, Zac ne cessa pas de bouger.
Un observateur extérieur n’aurait vu aucune différence avec les derniers jours, mais les flots d’Énergie divine et de Dao entraînés dans son corps dépassèrent rapidement les records précédents de Zac. Même la sphère dorée semblait battre au rythme de ses pas. Un léger changement pouvait avoir des conséquences énormes, et quelques centimètres pouvaient faire toute la différence.
La cinquième couche renaquit à mesure qu’elle approchait de la perfection, et Zac comprit mieux les Entraves de la Terre. La dernière imperfection disparut à mi-parcours de son cycle, et l’esprit de Zac se mit à bourdonner. Il ouvrit les yeux et se retrouva face à d’innombrables entraves. Elles paraissaient si réelles qu’il n’aurait pas été surpris de les voir jaillir au grand jour. La mélodie stable de la flûte prouvait que la scène n’existait que dans son regard.
L’entrave qui reliait directement Zac à la porte dimensionnelle était bien plus épaisse que les liens intermédiaires qu’il partageait avec les Esprits des Jardins Joyeux. Elle était aussi imprégnée d’une chose qu’il ne savait pas expliquer. Faute de meilleur mot, elle lui évoquait la proximité. Bien qu’il ne se trouvât qu’à quelques kilomètres de l’endroit où il avait joué auparavant, Zac se sentait infiniment plus proche de la source de l’Autorité.
Le fait que l’entrave ne lui prêtait aucune attention ne le rassura guère. Zac avait l’impression de se tenir juste devant la fenêtre de quelqu’un. Il suffirait que son propriétaire regarde dans sa direction pour le repérer.
Veillant à ne pas perturber sa pratique, Zac se concentra sur un autre fil. Il menait hors de la clairière, et il percevait vaguement un esprit à l’autre bout. Son apparence et sa position exacte restaient inconnues. C’était déjà mieux qu’avant, et le nombre considérable d’entraves signifiait que sa portée avait beaucoup augmenté. Malgré tout, ses sens ne parvenaient pas à débusquer le coupable.
Zac jura intérieurement en passant à la série finale de postures de la [Sublimation Vajra du Vide]. Comment le meurtrier pouvait-il dissimuler sa trace aussi bien ? Il avait encore le temps de changer d’endroit et d’en examiner quelques autres. Son instinct lui disait que cela ne servirait à rien. Partir signifiait aussi renoncer à son plan de secours. L’esprit de Zac tournait à plein régime à la recherche d’une meilleure solution, jusqu’à ce qu’il brûle les dernières compréhensions qu’il avait mises de côté. Cela ne fit que confirmer ce qu’il savait déjà.
Ils avaient cherché partout un autre moyen de sortir. La formation protectrice de la secte était encore plus solide qu’ils ne l’avaient craint ; elle ne pouvait venir que des Cours creuses. Compter sur les Lames sans nom pour s’échapper en douce ne menait à rien non plus. Il ne restait que deux options. Abandonner et prier pour survivre au châtiment quand l’histoire se répéterait — une issue qui, d’après les calculs de Ventus, semblait de moins en moins probable.
L’autre option consistait à fermer de force le Domaine mémoriel avant l’heure. La défaite céda la place à l’acceptation, et Zac reporta son regard sur l’épaisse entrave qui pointait droit vers la porte dimensionnelle. Il modifia ses pas et obliqua vers la sphère dorée, où son auxiliaire l’attendait.
Ce que Zac avait d’abord considéré comme le pire des scénarios était devenu son plan de secours au fil des jours. Pervata Wendimar avait démontré que le meilleur moyen de vider rapidement un domaine de sa Foi impériale consistait à attirer une puissance dont la venue n’était pas prévue.
Il risquait toutefois de se faire engloutir si le poisson qu’il attrapait était trop gros. Faire appel au Seigneur du Royaume des Pâturages sans bornes pouvait très bien se retourner contre lui. Le souverain de l’Enfer des Fils avait prouvé qu’il pouvait retenir le Cinquième Pilier tout en préservant la stabilité de ses souvenirs. Zac n’avait aucune idée de ce qu’il devait attendre d’une Suprématie dont la voie de la Vie était aussi instable, et il n’avait aucune envie de le découvrir. Il ignorait même s’il en aurait l’occasion. Les murmures démentiels devenaient assourdissants à mesure qu’il approchait de la porte dimensionnelle. Entrer serait infiniment pire.
Une légère dureté dans la mélodie apaisante de la flûte signifia à Zac qu’il n’avait plus de temps. Les anciens à l’extérieur avaient remarqué son approche et le mettaient en garde contre tout pas supplémentaire. Zac adressa une prière silencieuse à ses compagnons, puis s’élança. Les Jardins Joyeux n’allaient pas apprécier la suite.
« Arrêtez-le, espèce de fou ! »
Plusieurs silhouettes jaillirent dans la clairière et tentèrent en toute hâte de lui barrer la route. Heureusement, Zac était assez proche du nexus, si sensible aux impressions, pour que les Grandes Anciennes ne puissent ou ne veuillent pas déployer toute leur puissance. Des chants et des illusions s’écrasèrent contre son esprit tandis que des barrières dorées s’élevaient devant lui. C’est précisément à cet instant que Zac dévoila sa carte cachée.
Le Vide balaya son esprit avant de se répandre depuis son corps, formant une zone tampon de dix mètres qui fit taire les joies de la Vie et ses généreuses promesses. La [Montagne du Vide] s’était déjà abattue sur lui pour insuffler sa puissance dans son corps, et le [Vide spirituel] lui fournit le Vide de Mort nécessaire pour achever sa Posture évolutive. Zac se déplaça comme un fantôme, évitant de justesse les tentatives de capture, dissimulées ou manifestes.
Le groupe d’Hégémons au sommet et de Monarques n’aurait jamais imaginé qu’un Hégémon tardif puisse venir à bout de leurs efforts combinés. Leur stupeur vira à l’horreur confuse lorsque Zac traversa leurs barrières érigées à la hâte. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Zac se trouvait déjà près de la sphère tremblante. Il bondit à l’intérieur sans se retourner.
La [Zone du Vide] ne suffisait pas à isoler Zac de la Vie déchaînée qui rugissait tout autour de lui. Elle submergea ses sens et noya ses pensées. Les réserves d’Énergie du Vide de Zac s’épuisaient rapidement pour préserver sa raison. Subir une telle pression alors qu’il se trouvait encore sur le seuil dépassait ses attentes. Il n’était même pas encore entré dans les Pâturages sans bornes.
Tiendrait-il assez longtemps pour mettre son plan à exécution, alors que le Sixième Jardin était si écrasant ? Il n’avait pas le choix. Des loups rôdaient à l’extérieur ; il s’enfonça donc davantage, à la recherche de la véritable porte dimensionnelle. Trouver l’Entrave de la Terre fut comme recevoir une bouée de sauvetage. Elle était inerte et la Foi impériale demeurait puissante ; Zac ne pouvait donc que la suivre, toujours plus loin dans la folie.
L’entrave le mena à un grand cristal dont les faces reflétaient des paysages inconnus. Son apparence ressemblait étonnamment à la dimension fracturée où Ogras et lui étaient tombés auparavant. Zac savait qu’il avait trouvé le bon endroit. L’entrave tremblait, et le Domaine mémoriel perdait déjà sa Foi impériale. Il ne lui restait qu’à accélérer le processus.
Une odeur infecte arrêta Zac alors qu’il s’apprêtait à se glisser dans le cristal pour annoncer bruyamment sa visite. Il la suivit jusqu’à une fissure presque invisible dans le cristal. Le visage de Zac s’illumina et le sceau destructeur de la [Montagne du Vide], doté du pouvoir d’anéantir le Dao, apparut dans sa paume.
Pas étonnant que ce salaud ait été si difficile à retrouver.