Chapitre 1 324
« Espoir. C’est un joli nom », loua Zac. Il rangea soigneusement la feuille dans une boîte de jade. L’enregistrement ne représentait pas forcément la direction qu’il voulait donner à ses Daos terrestres, mais cette représentation l’aiderait à se rappeler où il en était. À partir de là, il pourrait chercher une voie qui lui soit propre, à lui et à son Dao de la Vie.
« Combien de temps s’est écoulé ? »
« Un peu plus de quatre jours », répondit Mei’Er en riant devant l’expression surprise de Zac. « Les compagnons de Lord Atwood s’inquiétaient, alors Mei’Er s’est permis de les informer de votre état. »
« Merci », dit Zac en constatant qu’il avait reçu des messages auxquels il n’avait pas répondu, sur son Cristal de communication comme dans [Pureté du Vide], de la part de son autre moitié.
Zac leur envoya un bref message pour leur dire que tout allait bien et qu’il sortirait bientôt. Il voulait d’abord discuter du Dao de Mei’Er. On ne croisait pas tous les jours une cultivatrice dont la compréhension du Dao de la Vie était à peu près aussi profonde que la sienne. Il était également curieux de savoir comment elle appliquait le Dao à sa musique, puisque ce n’était ni une Intention ni une Technique.
Avant qu’il ait pu poser sa question, Zac se leva d’un bond. Son regard suivit l’un des liens qui s’estompaient et s’enfonçaient dans la forêt. Celui-ci avait pris une teinte maladive, comme s’il pourrissait de l’intérieur, et une menace dissimulée lui fit battre les tempes. La sensation ne dura qu’un instant, puis disparut en même temps que le lien suspect.
« Il y a un problème ? »
« Pardonnez-moi, j’ai cru percevoir de l’hostilité », répondit lentement Zac.
« De l’hostilité ? » Le regard de Mei’Er se fit grave tandis qu’elle scrutait les alentours.
Ne voyant rien d’anormal, elle sortit un Cristal de communication. « Si Lord Atwood le veut bien, pourriez-vous nous guider ? » Zac accepta aussitôt, et ils s’élancèrent tous deux dans la forêt de bambous. Malheureusement, changer de position ne fit pas réapparaître le fil trouble. De plus, sa vision revenait rapidement à la normale depuis que son état mental transcendant s’était dissipé.
Ils inspectèrent les environs pendant quinze minutes sans rien trouver de concret. À l’évidence, le suspect avait renoncé dès l’instant où il s’était senti démasqué. Zac ignorait jusqu’où s’étendaient les Entraves de la Terre, impossible donc de savoir quelle superficie ils devaient fouiller.
Zac savait que l’occasion était idéale pour obtenir des renseignements sur les Neuf Jardins, mais l’expérience qu’ils avaient partagée le rendait réticent à exploiter les inquiétudes de Mei’Er. Il se creusa la tête pour trouver un autre moyen de débusquer la menace, puis finit par secouer la tête, vaincu.
Mei’Er ne sembla pas s’en formaliser. Alors qu’elle l’invitait à retourner à son pavillon, son Cristal de communication trembla. Elle poussa un cri de stupeur et pâlit comme un linge.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Mei’Er reprit ses esprits de force et s’inclina devant Zac. « Mei’Er a des affaires à régler. Je vous prie de m’excuser. Lord Atwood peut-il rentrer seul ? »
« Bien sûr », répondit lentement Zac.
« Cette feuille vous guidera. Ce talisman vous permettra de traverser la forêt sans danger, même sans accompagnateur. » Mei’Er prit rapidement les dispositions nécessaires, puis disparut dans un nuage de fumée, ne laissant derrière elle que son parfum.
Zac n’avait pas besoin d’entendre le message de Mei’Er pour deviner ce qu’il contenait. Refoulant sa déception de voir leur rencontre écourtée, il insuffla un peu d’Énergie divine dans la feuille flottante. Elle dériva devant lui et lui montra le chemin à travers la vaste formation. Lorsqu’il sortit de la forêt de bambous, il fut accueilli par une atmosphère radicalement différente. La joie avait disparu, remplacée par la tension et la méfiance.
« Que se passe-t-il ? » demanda Zac en entrant dans un petit pavillon qui surplombait l’espace commun de la secte.
Ogras et Ventus l’y attendaient déjà, l’air grave. Le démon ne plaisanta pas sur les jours que Zac avait passés en compagnie d’une belle courtisane, signe que la situation était sérieuse.
« Je viens de recevoir des nouvelles de mon employeur », dit Ogras. « Il y a une quatrième victime. Elle est morte depuis moins d’une heure. »
« La quatrième ? »
« On a découvert une troisième victime peu après ton départ : une autre Disciple intérieure. En fait, tu la connais », dit Ogras avec une expression étrange. « La Maîtresse Alteya, qui t’avait invité quelque temps plus tôt, a été retrouvée morte dans sa chambre. »
« Quelqu’un du Pavillon de l’Union joyeuse ? » Zac fronça les sourcils. « Ça ne correspond plus au schéma initial. »
« La quatrième n’est pas mieux. C’était une Disciple intérieure du Manoir du Son », dit Ogras, ce qui surprit Zac. Pas étonnant que Mei’Er ait eu l’air si bouleversée avant de partir précipitamment.
« Ce n’est pas le pire », ajouta Ventus. « Les Jardins Joyeux ont annoncé la fermeture de leurs portes. Personne ne peut entrer ni sortir. On demande aux invités présents lors des quatre meurtres de se présenter pour être interrogés. »
« Nous sommes piégés ? » demanda Zac, le cœur lourd.
« Nous rattrapions Patroso quand nous avons reçu ton message. Il avait des informations confidentielles. La barrière n’a rien d’une plaisanterie. Leur formation de protection de la secte est presque aussi puissante que celle de chez nous. Au moins du sommet du rang C, et les anciens de la secte la contrôlent activement », soupira l’Elfe.
Zac grimaça. Les barrières des Monarques précoces résistaient déjà à ses déplacements par phasage fondés sur le Vide. Une formation de protection de secte était bien plus puissante que n’importe quelle barrière dressée par un individu, et celle-ci avait au moins trois rangs de plus. Il avait peu de chances de pouvoir la traverser à son niveau actuel. Quant à risquer d’épuiser ses forces en emmenant ses compagnons, il n’en était pas question.
Heureusement, la situation différait de celle où il avait dérobé la [Porte de la Montagne Fuxi]. Les Jardins Joyeux ne les recherchaient pas. Ils n’étaient que des invités parmi d’autres, pris dans un imbroglio qui les dépassait. Toutefois, leur identité posait quelques problèmes susceptibles de leur attirer des ennuis si l’enquête s’approfondissait. Par exemple, ils n’avaient franchi aucune Porte de Jardin pour atteindre l’emplacement secret des Jardins Joyeux.
« Notre objectif n’a pas changé. Le confinement sera levé une fois le meurtrier capturé. Vous avez découvert quelque chose ? » demanda Zac.
« Pas grand-chose. J’ai pu me rendre sur les scènes de crime, notamment sur celle de la troisième victime, alors qu’elle était encore fraîche », répondit Ogras. « On aurait dit qu’elle était morte sur le coup. Aucune trace de lutte ni quoi que ce soit d’autre. C’était sinistre. L’Elfe et l’idiot, eux, pensent avoir trouvé quelque chose. »
« Je ne le pense pas, je le sais », déclara d’un ton hautain une voix venue de la manche d’Ogras, révélant l’identité de l’« idiot ».
« J’ai retracé les trajectoires du Domaine mémoriel pour jeter un œil dans le passé. J’ai repéré les traces d’une fluctuation énergétique inhabituelle », dit Ventus.
« Des fluctuations très semblables à celles d’une vieille expérience que nous avions menée », intervint K’Rav. « Le projet du [Dieu glouton]. »
« Quoi ? » Zac expira, sachant qu’il allait entendre parler d’une idée particulièrement stupide.
« Un projet raté, de l’époque où nous pensions encore maîtriser les Qriz’Ul », expliqua le Gobelin de Ra’Lashar. « Invoquer des spécimens plus puissants depuis le Plan perdu était extrêmement dangereux. Il était plus prudent d’en faire venir de faibles, incapables de résister à l’asservissement. Le problème, c’est que les Qriz’Ul ne progressaient presque pas d’eux-mêmes une fois soumis. »
« Vous avez donc cherché un moyen de les faire évoluer », déduisit Zac. « Dieu glouton… Laisse-moi deviner : vous les avez forcés à se dévorer entre eux ? »
« Comme si on élevait des insectes féroces », répondit K’Rav, une pointe d’enthousiasme dans la voix. « Nous avons modifié quelques motifs énergétiques dans leur corps pour fragiliser leur structure. Ensuite, nous avons placé une bande de ces salauds dans une formation spéciale et l’avons saturée d’énergie.
« Au début, ça semblait prometteur. Certains essais ont permis à un Qriz’Ul de gagner un demi-rang en moins d’une semaine. L’un d’eux en a gagné deux avant qu’un accident ne se produise. Comme vous pouvez vous en douter, le processus rendait les survivants instables. Nous n’avons jamais trouvé de solution satisfaisante ; nous avons donc préféré améliorer nos techniques d’invocation. »
« Et tu dis avoir senti quelque chose de similaire sur la scène de crime », dit Zac. « Ça voudrait dire que les esprits ne sont pas simplement tués. On les dévore. J’imagine que les Disciples des Jardins Joyeux se trouvaient juste sur leur chemin. »
« On a peut-être affaire à un autre sorcier qui a transformé les Jardins Joyeux en terrain de chasse », dit Ogras.
« Si c’est le cas, pourquoi s’en prendre aux esprits liés par contrat ? Chasser dans la forêt serait plus sûr et plus efficace que de s’introduire dans les manoirs des Disciples intérieurs. Il doit y avoir tout un tas d’esprits qui errent seuls. »
« Leur méthode diffère de celle du projet du [Dieu glouton]. Ils ne consomment que quelques esprits à la fois, en laissant du temps entre chaque prise, sans doute pour digérer leurs proies sans risque. En limitant leur consommation, ils ont probablement intérêt à viser des esprits qu’un contractant a fait mûrir. »
« Le lien pourrait être indispensable à leur méthode de chasse », suggéra Ogras. « À mon avis, on a affaire à quelqu’un de l’intérieur. Un Disciple des Jardins Joyeux ou une Lame sans nom. »
Voyant le regard de Zac, Ogras lui transmit un message télépathique. « Je n’ai pas trouvé le moyen d’éviter d’expliquer cette partie quand ils sont venus m’embarquer sur la scène de crime. Mais je n’ai pas parlé du lien avec les Cours creuses. »
Zac hocha la tête. « Pourquoi ne serait-ce pas un invité ? »
« Ils sont trop difficiles à coincer et se déplacent librement dans une secte pleine de restrictions. Ils savent aussi quels disciples viser et à quel moment ceux-ci seront seuls », raisonna Ogras. « Surtout, le moment est suspect. J’ai entendu quelques rumeurs, et les calculs de Ventus en ont confirmé l’exactitude. La Grande Matriarche est absente pour une affaire importante. Au début des meurtres, seules quelques personnes auraient dû le savoir. Officiellement, elle est toujours en retraite. »
« Le coupable pourrait craindre davantage l’esprit lié par contrat de la Grande Matriarche que la Matriarche elle-même. Il y a encore plus d’une douzaine de Monarques dans la secte. Je ne vois pas en quoi un de plus ou de moins changerait grand-chose », dit Ventus après avoir fait quelques calculs pour s’assurer qu’ils n’étaient pas espionnés.
« Il a quelque chose de particulier ? » demanda Zac.
« On nous a dit qu’il était immensément puissant, comme un souverain des esprits venu dans ce monde. Il devrait avoir un pouvoir capable de démasquer les imposteurs ou les traîtres. J’ai calculé que les Esprits des Jardins Joyeux liés par contrat sont tous rattachés à quelque chose au-delà de leurs compagnons », expliqua le Numérologue.
« Il possède une vraie puissance ? » demanda Zac, surpris. « Ceux que j’ai vus avaient l’air plutôt inoffensifs. »
« Ce n’est pas son esprit d’origine. C’est un esprit gardien qui vient avec la fonction. Il devrait être là depuis la fondation de la secte, transmis d’une Matriarche à l’autre », répondit Ogras. « Je ne pense pas que ça change quoi que ce soit. La Matriarche et son esprit ne sont manifestement pas revenus à temps dans la ligne temporelle d’origine. Nous sommes livrés à nous-mêmes, et nous n’avons toujours que des suppositions. »
« Pas tout à fait. J’ai peut-être trouvé quelque chose », dit Zac, avant de raconter le bref éclair de danger qu’il avait ressenti aux côtés de Mei’Er et la sensation différente que lui avait inspirée son Dao de la Vie.
« C’est arrivé ? À propos, la dernière victime n’était pas loin de l’endroit où tu te trouvais. Tes sens aiguisés ont peut-être sauvé la vie de ta compagne », dit Ogras.
« Tu es aussi le seul à avoir remarqué le coupable », ajouta Ventus. « Les Jardins Joyeux vont certainement suivre cette piste. »
L’Elfe n’eut pas tort : quelques instants après qu’il eut fini sa phrase, plusieurs puissantes perceptions se braquèrent sur leur position. Puis Mei’Er apparut, accompagnée de ce qui semblait être un couple de cultivateurs du Dao. Les traits délicats de l’homme éclipsaient la beauté agaçante de Ventus, au point de rivaliser même avec Yrial. Sa compagne était une beauté vêtue de bleu, qui aurait pu être la tante de Mei’Er.
Tous deux étaient des Monarques et, sans aucun doute, des anciens des Jardins Joyeux. Si Zac devait deviner, l’homme appartenait au pavillon, tandis que sa compagne était une cultivatrice de la Musique, comme Mei’Er.
« Lord Atwood, permettez-moi de vous présenter mon maître et son Compagnon du Dao, l’ancien Liu’An et l’ancienne Sasoi », dit Mei’Er.
« Anciens », dirent Zac et ses compagnons en s’inclinant.
« Nous vous prions de nous excuser d’interrompre votre repos », dit Sasoi. Après avoir lancé un regard évaluateur à Ogras, elle se tourna vers Zac. « Vous connaissez déjà les problèmes auxquels nous faisons face. Mei’Er nous a dit que vous aviez remarqué quelque chose d’anormal pendant votre visite ? »
« Juste un instant. J’ai eu l’impression qu’un prédateur m’observait depuis les ombres », répondit Zac.
Zac ne voyait aucune raison de le cacher. Cela lui donnerait accès aux informations dont il avait besoin pour résoudre le fil du destin du Domaine mémoriel. Il ne craignait pas non plus d’attirer l’attention du meurtrier. Le coupable ne devait pas dépasser le rang de Monarque précoce, vu la puissance de ses cibles et la prudence avec laquelle il agissait. Zac ne se laisserait pas abattre sans combattre, et l’affrontement attirerait les anciens.
« Avez-vous une piste ? » demanda Liu’An, les yeux rougis.
« J’en ai peur », répondit Zac avec amertume.
« Rien du tout ? » insista l’ancien.
« C’était… semblable aux esprits, mais quelque chose de sinistre se cachait dessous », expliqua Zac. « Le coupable se fait peut-être passer pour un Esprit des Jardins Joyeux. »
« Plus de cinquante mille Esprits des Jardins Joyeux vivent dans les Jardins, sans compter les compagnons liés par contrat », soupira Sasoi.
« Ce n’est pas tant que ça », dit Ogras. « Il suffirait de les réunir dans une même salle et de les examiner un par un, non ? »
« Malheureusement, c’est impossible. Les Esprits des Jardins Joyeux sont des existences pures, nées de la Vie sans bornes. Même une captivité temporaire leur ferait beaucoup de mal. Des milliers mourraient, sans qu’on ait la moindre garantie de trouver ce que nous cherchons », expliqua Liu’An. « Maître Atwood, pensez-vous pouvoir percevoir cette… chose… si vous la croisez de nouveau ? »
« Elle s’est enfuie dès que j’ai remarqué sa présence. Vu la prudence de l’ennemi, il s’éloignera sans doute de moi », répondit Zac, avant de leur redonner un peu d’espoir en voyant leur déception. « Je peux peut-être essayer autre chose. La représentation de Mei’Er a élevé mon état mental et m’a permis de percevoir à distance son Dao de la Vie inhabituel. Je pourrais peut-être recommencer si j’entrais de nouveau dans cet état. »
« Écouter une autre représentation ne suffira pas. Je vois bien que vos fondations sont extrêmement solides. Même moi, j’aurais du mal à provoquer une nouvelle illumination », dit Liu’An, contrarié.
« Je peux témoigner de la droiture de Lord Atwood », dit Mei’Er. « Il ne mentirait pas pour profiter de nous. »
« Je convaincrai les autres. Nous essaierons votre idée demain, une fois que vous aurez récupéré. Pour l’instant, veuillez nous accompagner jusqu’à la dernière scène de crime », dit Liu’An, avant d’ajouter après une courte pause : « C’était mon disciple. »
« Mei’Er m’a beaucoup aidé. Je ferai de mon mieux pour lui rendre la pareille », promit Zac.
Cinq jours plus tard, Zac donna lui-même une représentation dans les profondeurs de la Forêt des Esprits sans bornes. Son public se composait des deux anciens rencontrés précédemment et de centaines d’Esprits des Jardins Joyeux. Ils baignaient dans le rayonnement de la Vie de Zac tandis qu’il passait d’un sutra à l’autre, chaque mouvement faisant frémir l’énergie ambiante de la forêt.
Le corps de Zac était un puits sans fond, et ses cellules accueillaient avec joie bien plus d’Énergie divine qu’il ne l’aurait cru possible. Cette déferlante de Vie plongea son corps dans un état d’agitation extrême. Tout ce surplus d’énergie n’avait nulle part où aller, provoquant d’innombrables tremblements microscopiques. Les vibrations étaient atroces et lui rendaient presque impossible le contrôle précis de ses membres.
Il ne pouvait pas s’arrêter en plein milieu. Ce serait gâcher l’occasion, et constater les changements dans ses cellules après chaque séance était devenu addictif. Finalement, ses paumes se rejoignirent dans un sutra de clôture, puis il demeura immobile dans la clairière. Tout autour de lui, d’innombrables entraves, plus nettes que la veille, s’effacèrent peu à peu, comme un fin tissage doré.
Zac soupira et se tourna vers les anciens, secouant légèrement la tête.
« Toujours rien ? » déplora Sasoi. « J’ai peur que nous soyons arrivés au bout de nos possibilités. »
Depuis qu’il avait accepté d’aider l’enquête, Zac avait mené une recherche par jour, espérant dénicher l’entrave sinistre qui se distinguait des autres. À chaque fois, il avait inspecté des dizaines d’endroits, aidé par les deux anciens qui le déplaçaient pendant qu’il pratiquait sa Méthode de trempe corporelle.
Pratiquer la cinquième couche de la [Sublimation Vajra du Vide] prolongeait la durée pendant laquelle il pouvait observer les Entraves de la Terre, mais seulement s’il se trouvait déjà dans un état d’illumination. La méthode ne pouvait pas faire apparaître les entraves à elle seule. Pire encore, Zac s’immunisait rapidement aux techniques de soutien des Jardins Joyeux.
S’il avait pu atteindre l’illumination autant de fois d’affilée, c’était uniquement grâce aux investissements considérables des Jardins Joyeux. Ses représentations privées étaient assurées par des cultivateurs de plus en plus puissants. Ils lui avaient aussi fourni de précieux trésors accordés à la Vie pour garantir l’effet désiré, de quoi faire directement passer un Disciple intérieur au rang de Disciple du Noyau.
La séance du jour était dirigée par un Monarque intermédiaire dont le Dao de la Musique dépassait de loin la compréhension de Zac. Il était ancien de réserve de la secte et détenait la plus haute autorité en l’absence de la Grande Matriarche. Avant de jouer de sa flûte, il avait passé une heure à répondre patiemment à toutes les questions de Zac sur la cultivation, afin de lui ouvrir la voie vers une nouvelle illumination.
La leçon s’était révélée extrêmement précieuse. Cultiver seul libérait Zac des conventions et des limites imposées par un maître. En contrepartie, cela avait créé quelques angles morts dans sa compréhension. Il s’en était aperçu en apprenant les bases des Techniques auprès de Pavina, dans le Monde d’Orom, et la discussion du jour le lui avait rappelé.
Litheweave, comme s’appelait le vieux flûtiste, avait confirmé l’intuition de Zac : il pouvait insuffler ses aspirations et ses motivations dans ses Daos terrestres. C’était une approche conventionnelle, qui ne nécessitait pas l’intervention du Pic de l’Impulsion et sur laquelle les Jardins Joyeux s’appuyaient beaucoup. Elle était même à l’origine du terme Cœur du Dao, bien que son sens se soit élargi au fil des ans.
Insuffler un but au Dao n’était pas indispensable. Dans les grandes lignes, tout se résumait à une différence de perspective entre les Voies sans limites et céleste. Ceux qui suivaient la Voie sans limites, dont le but ultime était de franchir le Terminus, avaient davantage tendance à laisser leurs Daos se teinter de leurs motivations et de leur volonté indomptable.
Les Jardins Joyeux poussaient ce concept à l’extrême, au point que l’excès de sentiments provoquait parfois des déviations et des goulots d’étranglement qu’ils avaient eux-mêmes créés. À l’autre bout du spectre, il y avait les bouddhistes, qui renonçaient à leur individualité pour ne faire qu’un avec le cosmos. Il y avait aussi les fanatiques qui tranchaient leurs émotions et leurs désirs afin d’aborder le Dao sans distraction.
Aucune de ces voies n’était meilleure que l’autre. Toutes deux avaient leurs avantages et leurs inconvénients. Zac penchait pour la Voie sans limites, mais il n’avait pas besoin de trancher la question tout de suite. Il pourrait encore insuffler des sentiments dans ses Daos terrestres dans quelques siècles. D’ici là, il aurait eu le temps de stabiliser son esprit et d’y voir plus clair.
Le traitement était assez généreux pour rendre verts de jalousie les élites de la Province de Freydrift. Les Jardins Joyeux tentaient désespérément de mettre fin aux meurtres, qui étaient déjà au nombre de douze. La cible se faisait de plus en plus audacieuse et multipliait ses chasses à un rythme exponentiel. La tension était si palpable qu’on aurait pu la toucher. Ventus avait prévenu qu’ils approchaient d’un point de rupture. L’histoire allait bientôt se répéter.
Zac n’avait rien promis, mais ne rien obtenir en échange de ses efforts était à la fois frustrant et embarrassant. Il avait énormément bénéficié de la situation, peut-être même davantage que le coupable. La cinquième couche de la [Sublimation Vajra du Vide] avait atteint un niveau satisfaisant dès le troisième jour ; il ne lui restait plus qu’à l’affiner pour la parfaire.
L’absorption de trésors aussi extraordinaires avait également épargné à Zac des années de cultivation. Il avait déjà dépassé la moitié de la cinquième couche. L’excédent avait même accéléré sa cultivation et lui avait fait gagner trois niveaux supplémentaires.
Les Jardins Joyeux pouvaient aisément assumer de telles dépenses, mais la situation créait des frictions. Leur aide s’accompagnait d’attentes. Le contact d’Ogras l’avait averti que certains anciens et Disciples du Noyau commençaient à s’inquiéter de Zac et de ses affirmations. Mei’Er continuait de le soutenir sans réserve, mais Zac craignait de bientôt passer du statut d’enquêteur à celui de suspect.
Voyant l’expression froide de Sasoi, Zac tourna pensivement son regard vers les profondeurs de la forêt. Ravala sa peur et ses réticences, puis se retourna vers l’ancienne.
« Il me reste une chose à essayer », dit Zac. « Cela ne coûtera pas davantage de ressources à votre secte, mais vous devrez me faire confiance une dernière fois. »