Chapitre 1 320
Les coups réguliers du marteau de Bultras résonnèrent sans relâche pendant cinq jours d’affilée. Il ne restait qu’un petit amas de braises éparses de la flamme maudite, et pourtant, la technique de forge de la forgeronne donnait à Zac l’impression de se tenir au sommet d’un soleil. La sueur lui ruisselait sur le visage tandis qu’il s’apprêtait à extraire les fils de spiritualité d’un morceau de verre d’obsidienne.
Ses gestes ne témoignaient pas seulement du savoir-faire acquis au fil de ses années de pratique dans l’Immense Étendue de Perenne. Les coups profonds suivaient un rythme particulier, qui donnait à Zac l’impression d’entendre battre le cœur du continent. Les méthodes de Bultras étaient raffinées, et ses gestes ne se limitaient pas à faire fondre et à façonner les métaux instables une fois que Zac en avait terminé avec eux.
Sa technique de forge transmettait des informations cruciales de façon plus directe que des mots. Les coups de marteau et les rugissements de la Flamme spirituelle personnelle de Bultras se rapprochaient davantage des Mots du Dao qu’employait Esmeralda. Ils faisaient office de chef d’orchestre, permettant à Alea et à lui de s’accorder sans heurt avec Bultras pour ne former qu’un seul dessein.
Bultras n’était peut-être pas une personnalité célèbre dont la renommée faisait trembler les contrées, mais c’était une artisane de renom qui avait plus de trente mille ans d’expérience à son actif. À part quelques ratés au début de leur collaboration, le processus s’était déroulé à merveille. Comme le [Lien d’amour] était une création parfaite, façonnée avec l’aide du Système, il ne comportait aucune faiblesse cachée susceptible de compromettre leurs plans.
Si l’équipe avait un maillon faible, c’était Zac. Il lui manquait ce que Bultras possédait à revendre : l’expérience pratique. Le temps qu’il avait consacré à la pratique de la [Forge cosmique] était dérisoire en comparaison, et se limitait surtout à son passage au rang E. Il n’avait presque pas travaillé sur des matériaux de rang D moyen, ce qui lui avait coûté quelques matériaux. Heureusement, son autre moitié était rapidement venue à la rescousse.
Zac tira un nouvel éclat de pure illumination de la [Pureté du Vide], et l’épuisement causé par le recours à ses Noyaux d’âme et l’analyse de la composition complexe des matériaux s’évanouit. Le fouillis incompréhensible s’éclaircit, et Zac ajusta avec adresse les motifs qu’il avait tracés à l’aide de son Omnioutil. Il avait trouvé une méthode plus stable pour extraire les éléments hétérogènes du verre accordé à la Mort.
Ce n’était pas un simple coup de chance si la moitié humaine de Zac s’était retrouvée près d’une région saturée de Dao mort issu de l’Ère perdue. Zac avait su dès le départ qu’il n’était pas tout à fait prêt à accompagner la percée d’Alea ; il avait donc envoyé son autre moitié chercher de la corruption à raffiner. Les révélations d’Ultom suffisaient amplement à le guider dans le processus, au grand étonnement de Bultras.
À ses yeux, Zac progressait à une vitesse monstrueuse, et elle n’avait pas tout à fait tort. L’expérience et les connaissances qu’il accumulait ne se limitaient pas à la séance en cours. Zac apprenait en pratiquant et avait progressé davantage avec la [Forge cosmique] en quelques jours qu’il ne l’aurait fait en plusieurs mois d’entraînement ordinaire. S’il pouvait rester encore un mois ou deux dans une zone corrompue, il pensait pouvoir achever sa quête et débloquer le troisième chapitre, l’[Union d’essence].
Avec les Cours extérieures qui les appelaient, les chances que cela se produise étaient minces. S’il trouvait le temps, d’autres problèmes plus urgents pourraient profiter de la lumière d’Ultom. Même maintenant, il empêchait ses pensées de divaguer pour éviter de nouvelles erreurs. Il pouvait supporter la perte de matériaux. Le problème, c’était que Bultras et lui dépensaient tous deux de grandes quantités d’énergie mentale, ce qui augmentait le risque de se tromper.
C’était inévitable : ils essayaient en somme de condenser des mois de travail en une seule séance. En temps normal, un forgeron traiterait un matériau à la fois, en faisant des pauses pour reconstituer ses réserves. Ici, c’était impossible, car l’usage maladroit que Zac faisait de l’[Extraction cosmique] rendait les matériaux instables. Une fois le processus lancé, il fallait les raffiner entièrement et les incorporer au [Lien d’amour]. Il y avait aussi l’absorption de la Flamme spirituelle, qui les obligeait à progresser sans arrêt, sans parler du pli spatial, de plus en plus instable, qui leur imposait un délai strict. Si Alea et les matériaux à raffiner avaient été d’un rang supérieur, Zac n’aurait pas été certain qu’ils puissent aller jusqu’au bout sans tomber à court d’énergie. Heureusement, ils n’avaient affaire qu’à une amélioration de rang D moyen.
Deux jours plus tard, le dernier matériau rejoignit sans encombre l’embryon en formation. Les dernières braises de la flamme maudite furent elles aussi absorbées, ce qui rompit officiellement le lien entre la caverne et la Malédiction naturelle. L’espace plié trembla ; désormais, seuls les Cristaux spatiaux installés par l’Élémentaire pour le stabiliser pendant ses modifications le maintenaient ouvert. S’ils lâchaient, ils devraient poursuivre le processus en plein milieu du parc.
Esmeralda n’avait toujours pas reparu, mais Zac ne s’inquiétait pas outre mesure. Elle ne se serait pas aventurée dans la Malédiction naturelle sans être certaine de pouvoir en ressortir. Zac soupçonnait qu’elle était quelque part à compter son butin ou à se reposer. Lui-même n’aurait pas refusé une sieste, mais il leur restait une dernière étape à franchir.
La percée d’Alea était techniquement achevée. La masse liquéfiée d’un noir de jais durcirait bientôt pour former un cocon s’ils s’arrêtaient là. Comme lors de ses percées précédentes. Sauf que cette fois, Zac n’avait pas de Chambre temporelle où envoyer Alea, et il ne pouvait pas se passer de son arme principale pendant des années alors qu’ils se trouvaient à l’intérieur de l’épreuve.
Surtout, Alea n’était pas forcément capable d’achever la transformation seule. Elle ne disposait pas du [Réseau de l’Investiture divine] pour l’aider, et maîtriser la Flamme spirituelle lui demandait déjà beaucoup d’efforts. Il leur fallait Bultras pour accélérer la fusion des matériaux et donner au [Lien d’amour] sa nouvelle forme, à peu près. Alea n’aurait plus qu’à apporter la touche finale, ce qui réduirait considérablement la difficulté et le temps nécessaires.
« Enflamme-toi ! » rugit Bultras, tandis que les flammes dans ses yeux s’élevaient à de nouveaux sommets.
Zac observa avec intérêt deux portes apparaître au-dessus et au-dessous de l’embryon d’outil, créant une colonne de flammes intenses, bien plus puissantes que la Flamme spirituelle dont Bultras s’était servie pour faire fondre les matériaux. À la lumière de ses expériences récentes, Zac pensa un instant que Bultras avait ouvert des portes sur un Plan inférieur enflammé. Il comprit vite que ce n’était pas le cas. Il n’y avait aucune fluctuation spatiale. Cette manifestation était une technique qui lui était propre.
« Dao ! » lança ensuite la forgeronne.
Zac savait ce qu’il avait à faire. Il ne retint rien, ouvrant même le [Vide spirituel] pour libérer les réserves de Conflit et de Mort qu’il contenait. Elles s’écoulèrent à travers son Moule inexorable, et Zac envoya directement la Tresse de Dao dans les flammes. Celles-ci acceptèrent l’offrande et se teintèrent d’or et d’acier, reflétant la voie de Zac.
Avec le Dao de Zac pour fournaise, Bultras se transforma en flou incandescent et se mit à marteler furieusement. Le fracas qui s’ensuivit n’avait plus rien à voir avec le rythme mesuré d’auparavant. Chaque coup aurait menacé la vie d’un Hégémon moyen, et pourtant, Zac sentit le réconfort que lui transmettait le lien avec Alea. Il s’assura que tout était en ordre, puis avala une pilule de soldat et broya une poignée de Cristaux mentaux pour continuer à alimenter le brasier.
Trois jours plus tard, les portes se refermèrent et Bultras recula en titubant. Son visage autrefois rougeaud était pâle comme la mort, mais ses yeux brillaient d’excitation tandis qu’elle contemplait la cuirasse brute qui flottait devant elle. Les matériaux s’étaient parfaitement mêlés et stabilisés, au point que Zac n’aurait pas deviné que des dizaines de matériaux différents avaient servi à fabriquer ce métal anthracite.
La forme du [Lien d’amour] n’était pas encore définitive, et les chaînes comme la [Dualité de la Mort] demeuraient dissimulées dans l’obscurité oppressante qui emplissait la cuirasse. Cependant, Zac voyait bien qu’Alea avait franchi avec succès une nouvelle étape vers son évolution en véritable regalia. Le simple protège-cœur qu’était l’Esprit d’outil protégerait désormais tout son torse. Zac sentit également que les zones autour de son Noyau cosmique bénéficiaient d’une protection supplémentaire.
« On a réussi. Je n’arrive pas à croire qu’on ait réussi », murmura Bultras avant de s’effondrer aussitôt. Quelques secondes plus tard, ses ronflements profonds firent trembler la poche spatiale.
Le bruit était contagieux, et Zac bâillait sans cesse en remplaçant les Cristaux spatiaux épuisés. Puis il s’approcha de la cuirasse flottante et fut surpris de la trouver fraîche au toucher.
« Comment ça va ? » envoya prudemment Zac par leur lien, sans savoir si Alea pouvait l’entendre dans son état actuel.
« On a réussi ! » répondit une voix fatiguée, mais ravie. « Et on n’a même pas eu à subir le Courroux du Ciel. »
Zac sourit, soulagé. Il avait lui aussi craint qu’Alea ne soit visée par des tribulations imprévues, comme lui. Heureusement, ce n’était pas le cas. Apparemment, les Cieux ne considéraient pas son existence comme une transgression aussi grave que celle d’un Cultivateur du Vide.
« Il ne me faudra que quelques semaines pour tout finir. Mais cette fichue flamme est étonnamment obstinée. Il me faudra peut-être quelques années pour la mettre au pas », poursuivit Alea, dont la présence s’estompait déjà.
« Elle devrait devenir plus docile quand on aura quitté le Domaine mémoriel. Elle ne pourra alors plus sentir celui qui la soutient », dit Zac sans trop s’en inquiéter.
La Flamme spirituelle ne lui était d’aucune utilité, et Zac doutait de pouvoir s’en servir efficacement au combat. Elle servait surtout à aider Alea à tempérer son esprit et à l’accompagner lors de ses prochaines percées. Même s’il lui fallait des dizaines d’années pour dompter la flamme, cela n’aurait aucune importance.
Le vieux voleur n’avait toujours pas reparu. Après réflexion, Zac décida de rester sur place. Le pli spatial était assez sûr, autant attendre ici qu’ailleurs. Il envoya une mise à jour par son espace de purification, puis se laissa gagner par le sommeil. Quelques heures plus tard, un bruit humide le réveilla. Zac grogna et se frotta le visage avant de se tourner vers sa compagne.
« On dirait que tout s’est bien passé ? » lança Zac en voyant le sourire hautain si caractéristique d’Esmeralda.
« Comment une petite Malédiction naturelle aurait-elle pu arrêter la grande… » Esmeralda interrompit ses fanfaronnades et prit un air modeste d’une fausseté douloureuse. « Un butin convenable, je suppose. Rien à voir avec ce que tu as gagné. »
Zac leva les yeux au ciel devant l’air fuyant du crapaud, puis jeta un regard à leur dernière compagne. Les ronflements s’étaient tus pendant son repos, et Bultras était assise non loin, les yeux fermés. Des vagues d’énergie mentale pure tourbillonnaient autour d’elle, gagnant peu à peu en pureté et en puissance.
« Une véritable illumination », commenta Esmeralda en lui lançant un regard taquin. « Contrairement à certains qui doivent boire de l’eau souillée pour en imiter les effets. »
« Hé, tant que ça marche », répondit Zac en haussant les épaules. « La foi ambiante est faible, mais stable. Je ne pense pas que le domaine va s’effondrer tout seul. Tu n’as pas raflé le noyau ? »
« Si, mais les Malédictions naturelles et les Formations sont des choses résistantes. Il s’est accumulé assez d’énergie et de spiritualité pour qu’une nouvelle se forme lentement », dit Esmeralda. « Les disparitions cesseront pour un temps, cela dit. »
« Ça devrait suffire. Bultras connaît la cause du problème et pourra faire venir les anciens quand nous serons partis », dit Zac. « Nous avons déjà assez changé l’histoire. Rester plus longtemps serait une perte de temps. »
« Tu as raison », acquiesça Esmeralda un peu trop vite.
Zac observa le crapaud avec méfiance, soudain inquiet : la Malédiction naturelle n’était peut-être pas la seule victime des doigts collants d’Esmeralda. « Tu n’as pas… »
« Juste quelques bricoles. Ça aurait été dommage de les laisser dans le passé, tu ne trouves pas ? » répondit Esmeralda, le sourire aux lèvres. « Cela dit, nous ferions mieux de partir sans tarder. »
Zac eut un petit rire, rappela le [Lien d’amour] et l’attacha dans son dos. Ranger l’embryon d’outil dans un Trésor spatial pendant sa transformation ne l’abîmerait pas, mais cela ralentirait Alea. Avec la cuirasse fixée à son dos, il pouvait la nourrir de son Dao. Bultras, plongée dans son illumination, ne remarqua pas qu’on lui retirait sa source d’inspiration.
Ne voulant pas gâcher cette occasion en lui disant au revoir, Zac consigna les informations sur la menace persistante de la Malédiction naturelle et déposa la Jade d’information à proximité. Puis ils sortirent de l’espace plié, et peu après, quittèrent le Métier à tisser de Terren. Les rues étaient toujours calmes lorsqu’ils franchirent la barrière du Domaine mémoriel.
Comme des voleurs dans la nuit, ils étaient venus et repartis sans que personne s’en aperçoive. Quand les dirigeants du Métier à tisser de Terren comprendraient que leurs coffres avaient été vidés, Zac et son mentor seraient depuis longtemps partis.
De l’autre côté de l’Étendue impériale occidentale, Zac inspira profondément et ouvrit les yeux après avoir assimilé le flot de souvenirs. Il n’était pas aussi épuisé que sa moitié Draugr, mais il avait tout de même passé les dernières heures à se reposer.
« Tout va bien ? » demanda Ogras depuis l’intérieur des ombres de Zac.
Cette fois, le démon ne se cachait pas des regards indiscrets. À son retour, une heure plus tôt, il s’était glissé dans les ombres de Zac par commodité. Zac se trouvait alors au cœur d’une forêt corrompue pour absorber les révélations d’Ultom, et l’environnement était bien pire qu’à la base du Centurion. Les ombres de Zac formaient un refuge presque exempt de Dao perverti.
« Je crois, oui », répondit Zac en résumant à grands traits ce qui s’était passé au Métier à tisser de Terren.
« Tuer les autres pour renforcer ton Destin auprès des Cours extérieures ? Ça ressemble bien aux Cieux impitoyables », rit le démon. « Ça n’a plus beaucoup d’importance, mais les piliers vont donner lieu à une ruée folle. La plupart finiront en engrais. »
« C’est toujours comme ça, non ? Les gens continueront d’accourir vers la lumière, incapables de renoncer à cette occasion unique », soupira Zac en se levant. « Et de ton côté, comment ça s’est passé ? »
L’Étendue impériale occidentale regorgeait d’occasions, et tous deux n’étaient pas restés inactifs pendant que Zac transmettait des révélations distillées à son autre moitié. Deux jours plus tôt, Zac avait reçu un message : Ventus avait peut-être découvert une autre trace de Destin effacé. La propagation de la corruption empêchait toute conclusion certaine ; ils étaient donc partis enquêter.
« Le Numerologist avait raison. Un Domaine mémoriel se cache bel et bien dans les profondeurs », dit Ogras. « Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux. »
« Quel genre de scénario ? » demanda Zac, partagé entre l’impatience et la crainte.
Les occasions qu’offraient les Domaines mémoriels étaient extraordinaires, mais les dangers l’étaient tout autant. C’était d’autant plus vrai pour sa moitié humaine, qui semblait avoir des affinités avec la Cour creuse et ses fils du Destin. Ajoutez à cela le mystère que représentait la survie d’un Domaine mémoriel au beau milieu d’une zone corrompue, et impossible de savoir ce qui les attendait.
« Aucune idée. Nous avons seulement réussi à en confirmer l’emplacement de loin », répondit Ogras.
« La corruption est dense sur le chemin ? » supposa Zac.
« Et particulièrement agitée », acquiesça Ogras. « Un ennemi la tient aussi à distance. Nous pensons que le domaine se trouve sur une puissante Veine de Nexus qui lutte contre la souillure. C’est comme une zone de guerre, et nous n’étions pas sûrs de pouvoir traverser tout ça sans y laisser notre peau. Nous avions déjà du mal avec la corruption quand nous sommes arrivés jusque-là. »
« Donc, techniquement, les souvenirs ne se forment pas dans la corruption », comprit Zac.
Ils n’avaient toujours pas rencontré de lanternes mémorielles tombées dans les zones profanées par l’énergie de l’Ère perdue, encore moins de Domaines mémoriels entiers. Ventus avait avancé que la corruption se répandait précisément pour cette raison : les autres régions étaient protégées par les vestiges de la Foi impériale. Le Domaine mémoriel qu’ils venaient de découvrir ne dérogeait pas vraiment à cette règle, mais Zac était convaincu qu’il devait y avoir quelque chose d’inhabituel pour qu’il apparaisse dans un endroit autrement privé de foi.
« Qu’en dis-tu ? J’ai l’impression que ça va te plaire », dit Ogras en émergeant des ombres.
« Allons-y. Pourquoi pas ? » rit Zac en voyant l’air mystérieux du démon.
L’expérience qui avait failli coûter la vie à Dipper Sept n’avait en rien entamé la soif de richesses et d’aventure d’Ogras. Ventus attendait juste au-delà des barrières de la grotte de cultivation que Zac avait dressée à la hâte, et il ne fut pas le moins du monde surpris par la décision de Zac. Par précaution, ils se reposèrent encore un jour avant de partir. Zac devait récupérer un peu d’énergie mentale, tandis que les autres devaient expulser la souillure.
La zone n’était pas très vaste, et ils avancèrent à bonne allure grâce à Zac, qui faisait office d’aspirateur à corruption pour protéger le trio. Il leur fallut moins d’une journée pour atteindre le point de vue où Ogras s’était rendu la dernière fois.
« C’est… la Vie ? » s’exclama Zac en découvrant le paysage en contrebas. « Pas étonnant que tu aies dit que ça me plairait. »
La Veine de Nexus qu’avait mentionnée Ogras était en réalité une Veine de Vie particulièrement puissante. Les vagues de corruption déferlantes tentaient de l’user, mais la Vie tenait bon avec acharnement. Des arbres, des buissons et même des esprits faits de lumière dorée engloutissaient frénétiquement la corruption, gonflant rapidement de volume avant de se transformer en cendres qui se dispersaient. Grâce à la généreuse nourriture que leur apportait la Vie, une nouvelle génération poussait dans les cendres.
Zac contempla en silence ce cycle de lutte pendant près de dix minutes, l’imprimant dans sa mémoire. Il faisait écho à certaines de ses propres révélations sur le Dao de la Vie. Plus encore, il renforçait son impatience de découvrir ce qui se trouvait dans le lointain Domaine mémoriel. L’intérieur n’était pas seulement caché par la distance. Le domaine tout entier baignait dans une épaisse brume dorée, qui devait être accordée à la Vie.
Inutile de s’attarder. Ventus devina le chemin le plus sûr, et Zac prit la tête. Des vagues féroces de corruption tentèrent de l’empêcher d’assouvir sa curiosité. La [Pureté du Vide] se remplissait bien plus vite qu’il ne pouvait la raffiner. Il attrapa ses compagnons et fendit les flots de part en part avec [Frappeciel], se servant de la technique pour repousser temporairement une partie de l’assaut.
Ils atteignirent bientôt le côté accordé à la Vie, où l’accueil fut tout autre. Zac sentit une franche bienveillance émaner de la forêt vivante. Difficile de savoir si cela venait de sa constitution accordée à la Vie ou du fait qu’il avait avalé une énorme quantité de souillure. Quoi qu’il en soit, le trio fut traité comme des invités de marque et ne rencontra aucune résistance en volant jusqu’au Domaine mémoriel.
Ils scrutèrent les environs à la recherche d’autres participants à l’épreuve. Comme prévu, il n’y en avait aucun. Zac imaginait mal quelqu’un d’autre se donner la peine d’explorer les profondeurs de ces zones corrompues. Ils entrèrent et furent aussitôt accueillis par une vague intense de Vie pure. Si la Veine de Nexus, à l’extérieur, s’était épuisée au terme d’un long combat, ils en affrontaient maintenant toute la puissance.
L’énergie ambiante était extrêmement dense, surpassant même celle des profondeurs des Mines de Dipper. Elle était aussi d’une pureté exceptionnelle. Zac percevait à peine le moindre Dao, en dehors des caresses vibrantes de la Vie. Ses cellules frémirent de bonheur et commencèrent à absorber la brume. Verun et Haro réagirent de même. Même Ogras et Verun, qui ne cultivaient pas le Dao de la Vie, appréciaient grandement l’atmosphère.
Un son soudain rappela aux trois hommes où ils se trouvaient. Des rires cristallins avaient traversé le voile isolant de Vie. Peu après, le son envoûtant d’un instrument à cordes se fit entendre. Cette brève note avait réellement apaisé l’âme fatiguée de Zac, signe que la personne qui jouait était une cultivatrice musicale de grand talent.
« On dirait qu’il y a une fête à la Secte », murmura Ventus. « Nous aurions atterri dans le jardin d’un clan puissant ? »
« Il n’y a qu’un moyen de le savoir », répondit Ogras, une lueur impatiente dans les yeux ; l’idée d’une bonne fête lui plaisait visiblement.
« Allons-y, mais restez prudents », les avertit Zac en se mettant en route. « La Vie dans cette brume… Elle affectera votre état d’esprit si vous n’y prenez pas garde. »
« Et alors ? » demanda Ogras.
« Trop d’une bonne chose », marmonna Zac en réprimant l’exubérance grandissante de ses compagnons.
La brume s’amenuisa peu à peu à mesure qu’ils suivaient les sons, et ils commencèrent bientôt à croiser du monde. Les passants portaient toutes sortes de vêtements, et ils rencontrèrent plusieurs races différentes. Ils ne semblaient pas appartenir à la même faction, mais avaient tous quelques points communs. Chacun était au moins un Hégémon moyen, et aucun n’avait l’air d’un cultivateur errant sans défense, luttant pour joindre les deux bouts.
Tous dégageaient une aura solide, et leur apparence évoquait soit la force, soit la richesse, soit la noblesse. Aucun ne sembla surpris ou gêné par leur présence, mais les trois hommes se replièrent tout de même dans la brume dorée. Quelques minutes plus tard, Zac et ses compagnons en ressortirent, désormais vêtus et apprêtés de façon à se fondre dans la foule.
« On devrait demander à quelqu’un ce qui se passe ? » marmonna Zac.
C’est alors que les brumes opaques se dissipèrent complètement, révélant une entrée majestueuse bordée de plus d’une douzaine de serviteurs. Ce n’était qu’une des nombreuses portes aménagées dans un mur qui s’étendait sur des kilomètres, et les clients ne cessaient d’entrer et de sortir. Zac regarda les serviteurs célestes qui leur souriaient, puis l’enseigne au-dessus de l’entrée, et enfin les sourires béats des clients qui en sortaient.
« Euh… Laissez tomber », dit Zac, l’air étrange.
« Les Jardins Joyeux, hein ? » lut Ogras dans l’élégante écriture, son sourire si large qu’il semblait prêt à lui fendre le visage en deux. Il se tourna vers Zac, toujours occupé à concilier la scène avec les nobles ambitions du Cinquième Pilier. « Et toi qui croyais que cette occasion était faite pour toi ! Les Cieux ont des yeux, en effet ! »