Chapitre 1 312
« Hein ? » marmonna Auban, sentant une légère secousse se transmettre à sa canne à pêche.
Intrigué, il enfonça davantage son leurre, mais un contre-courant inconnu l’emporta. Auban jeta un regard impuissant au vieux continent. Toutes ces années, il avait tenu sa promesse et veillé à ce que le pilier ne soit pas éjecté prématurément. Et voilà comment on le remerciait ? Son quartier avait sombré dans le chaos, et une bande d’agitateurs bruyants s’était présentée à sa porte.
Mais le pire, c’était que les vagues avaient ruiné son coin de pêche. Auban eut toutes les peines du monde à se retenir de diriger son Fil vers l’une des vieilles choses tapies dans les fissures.
« Bienfaiteur, il semblerait qu’un changement se soit produit ? »
Auban regarda le vieux corps desséché qui souriait à sa gauche. Parmi les visiteurs agaçants, cette abomination était la championne pour mettre sa patience à l’épreuve. Il n’existait aucune façon satisfaisante de se débarrasser de ces salauds immortels. Il aurait peut-être pu noyer Destin béni, mais ce n’était qu’une incarnation. Le moine s’en tirerait sans une égratignure après quelques prières, tandis qu’Auban devrait subir les contrecoups karmiques.
Les vieux salauds impossibles à tuer ne manquaient pas pour assister au spectacle. Le problème, c’était que les membres de la Sangha étaient des experts en provocation. Si Destin béni s’était assis à côté de lui, c’était forcément parce qu’il soupçonnait l’apparition du Cinquième Pilier dans son domaine. Le moine pêchait lui aussi, prenant Auban pour un coin poissonneux.
Et maintenant, le pot aux roses était découvert. Seule une poignée de curieux avait le discernement nécessaire pour remarquer un changement aussi subtil dans le Fleuve du Temps, mais ce salaud avait éventé le secret à la vue de tous. Comme il le craignait, Auban fut bientôt assailli de questions par toute une bande de hyènes.
« Quelque chose s’est échappé de son confinement. C’est entré directement dans le continuum véritable, puis a disparu. Je n’ai rien découvert d’autre », admit Auban, avant de décider de jeter un peu de boue. « Un Karma complexe brouille les détails. Un nombre étonnant de moines sont déjà tombés. L’un de vos aînés a quitté le côté du Bouddha pour en ramener un ? »
L’Étendue impériale occidentale avait été scellée dès l’entrée des gamins. La barrière absolue empêchait toute forme d’enquête, ce qui rendait l’observation du procès plutôt ennuyeuse. Auban n’avait pas fait exception. Pendant des mois, il avait pêché des réponses sans le moindre succès. Toutefois, espionner directement l’épreuve n’était pas le seul moyen de recueillir des informations.
Le Précepteur impérial mettait à jour le dossier privé de chaque participant qui mourait à l’intérieur, ce qui permettait diverses formes de confirmation indirecte. Avec si peu de participants et encore moins de morts, chaque mise à jour suffisait à faire sensation. Le plus étonnant était le nombre inhabituel de morts parmi les membres de la Sangha. Même un seul décès si tôt aurait été surprenant, alors quatre… Ils n’étaient pas les combattants les plus puissants, mais les Cultivateurs karmiques comptaient parmi ceux qu’il était le plus difficile de tuer. Les petits acolytes ne savaient-ils pas flairer le danger, là-dedans ? On aurait dit qu’au moins l’un de ces petits monstres avait eu l’audace de chasser les chauves.
Se pouvait-il que ce soit son poisson ? Dans ce cas, devait-il essayer de brouiller les pistes ?
Destin béni secoua la tête. « Amitabha. Bienfaiteur, tu sais que ce dont tu parles est interdit. La mort n’est que le début du prochain chapitre. Forcer nos acolytes à sortir du Samsara les priverait de leur quête de l’éveil. »
« Comme si tu n’avais jamais enfreint ces règles. Et je ne vois pas qui d’autre aurait à la fois le savoir-faire et l’audace nécessaires pour faire sortir quelque chose sans que nous nous en apercevions », dit Auban en haussant les épaules.
Il savait qu’il faisait fausse route. Comme l’Étendue impériale occidentale reposait sur le Fleuve du Temps, il était impossible de déterminer les coordonnées temporelles exactes des participants à l’épreuve. Sans saisir l’instant de leur mort, remonter le fil de leur vie jusqu’à une position antérieure était voué à l’échec. De plus, Auban n’avait pas menti sur un point. Ce qui était sorti n’avait pas eu recours à la manipulation temporelle. Cela n’était ni remonté dans le temps ni n’avait envoyé quoi que ce soit vers l’avenir.
C’était la première fois en trois mois que le vieux continent manifestait le moindre signe de vie. Sa réponse laconique ne satisfit pas tout le monde. Auban ignora tous les messages suivants, y compris ceux de ses connaissances. Son serment passait avant tout, tout comme sa curiosité. Il reporta son attention sur le fleuve, et le Fil du Temps se remit à chercher le poisson qui avait effleuré son Autorité.
L’aura du gamin lui était si familière. Alors pourquoi n’arrivait-il pas à s’en souvenir ? Auban était déterminé à tirer cette affaire au clair. À défaut d’autre chose, son instinct de pêcheur lui disait que retrouver le poisson lui fournirait un indice sur cette brèche inattendue. L’absence d’indices était un indice en soi. Le vieux moine retors semblait partager son avis.
Auban eut du mal à retenir son rire en voyant les filets karmiques dissimulés pénétrer sans cesse dans le fleuve. Destin béni pouvait bien s’épuiser à chercher la cause de ces trajectoires perturbées, cela lui était égal. Il était trop tard pour intervenir maintenant que le petit poisson avait posé le pied sur l’Étendue impériale occidentale, et Auban avait déjà brouillé les traces temporelles par pure malice.
La Sangha devrait probablement faire appel à son Seigneur pour percer les couches d’obscurcissement — cet ancien oserait-il ouvrir les yeux sous le Ciel de l’empereur Evrodok ? Sans doute pas. Il jouait au jeu de dupes sur le long terme, et s’empêtrer avec un autre escroc ne lui apporterait rien de bon.
Auban avait hâte de découvrir ce que les vieux comploteurs de l’Empire Sans-Limites avaient prévu pour le Cinquième Pilier, après l’échec si retentissant des quatre premières ascensions. Les piliers avaient été dépouillés de leurs fortunes, et les hyènes s’étaient battues pour les restes putréfiés de l’Empire. Auban pouvait sentir la trace persistante du Destin impérial chez la plupart des personnes présentes.
Auban savait qu’il était censé s’indigner de ce vol, mais il tenait davantage du prestataire que du fidèle dévot. Et puis, éviter de se faire emporter par la fureur lui avait sauvé la peau. Il pouvait parfaitement comprendre ce sentiment. À la différence du Dao et de la Loi, le Destin pouvait être créé, mais le processus était lent et laborieux.
Même le Destin le plus modeste, fabriqué à partir d’offrandes de Foi, nécessitait des générations d’accumulation avant de produire des résultats notables. Peu de ceux qui atteignaient les sommets étaient prêts à travailler pour le bien de leurs descendants quand ils pouvaient accroître leur propre Autorité. Il était plus facile de dévorer le Destin d’autrui pour renforcer le sien.
À cet égard, Laondio Evrodok était une cible idéale. L’Empereur fou avait disparu depuis longtemps, et tout ce Destin traînait là, à portée de main. Fallait-il le laisser prendre la poussière jusqu’à ce que le Fleuve du Temps s’assèche et que l’Ère s’effondre ? Seule l’Ère suivante profiterait de son absorption par le Destin cosmique. Qui pouvait être assez généreux pour ça ?
Auban envisageait même d’attraper un morceau de Destin impérial pendant la frénésie alimentaire qui se préparait. Il n’en avait pas particulièrement besoin, contrairement à certains de ces vieux croûtons qui avaient déjà un pied dans la tombe, mais cela faisait si longtemps qu’il était curieux d’en connaître le goût qu’il l’avait oublié. Il était aussi convaincu de pouvoir en prendre une bouchée sans s’étouffer, contrairement à un certain groupe d’empereurs autoproclamés, qui siégeaient avec arrogance sur leurs trônes-dragons.
Les Sept Cieux avaient décidément de l’audace : ils osaient revenir en réclamer davantage après le désastre précédent. Auban avait le pressentiment que l’histoire allait se répéter. Ce n’était pas un parti pris de sa part, simplement parce qu’il avait été le gardien du pilier. Le cinquième et le sixième étaient différents des autres. Ils devaient apparaître au plus près du Zénith, et promettaient de renfermer quelque chose de spectaculaire.
Ces jeunes pousses ne comprenaient pas la terreur qu’inspirait l’Empire Sans-Limites — ni celle de l’Empereur fou. À leurs yeux, la bataille pour ses vestiges n’était qu’un jeu. Les vieux routiers réunis ici en savaient davantage, mais ils avaient leurs propres plans et leurs propres intérêts. Chacun jetait sa ligne, persuadé d’être le pêcheur. Seul le temps prouverait qui avait raison.
Un flot de souvenirs partagés fut la confirmation finale dont Zac avait besoin pour savoir qu’ils étaient de retour. Se reconnecter à son autre moitié était toujours réconfortant. Après avoir été pris dans une boucle de souvenirs et de temps, c’était une bénédiction.
Esmeralda avait été contrainte d’interrompre son voyage lorsque le travail de Zac sur la [Jumelle de l’Éclipse] était entré dans sa phase finale. L’Énergie du Vide dérobée ne s’était pas contentée de s’échapper de son côté humain. Sa moitié Draugr était mieux placée pour résister à la pression, mais son corps Accordé à la Mort était dans un état pire. Après tout, seule sa moitié humaine bénéficiait de la bénédiction du Seigneur des Royaumes.
Heureusement, les dégâts n’étaient pas trop graves. Les fissures par lesquelles le Vide s’échappait se résorberaient en une ou deux semaines, et ne diminueraient que légèrement ses capacités. Il ne présentait pas non plus le moindre signe des contrecoups temporels qu’il avait redoutés. Le Seigneur des Royaumes avait peut-être menti sur d’autres points, mais son affirmation selon laquelle il n’avait pas altéré la causalité semblait vraie.
Qui sait, peut-être que la tentative avait échoué ? Zac n’aurait pas mis sa vie en jeu là-dessus, mais il avait vaguement l’impression que c’était la meilleure issue possible. Les motivations du Seigneur des Royaumes restaient inconnues, et savoir que sa véritable version connaissait tous ses secrets n’avait rien de rassurant. Zac secoua la tête. Il ne pouvait rien faire à cette situation, et s’être échappés de la salle aux fenêtres ne signifiait pas qu’ils étaient en sécurité.
Le brouillard dense lui avait inspiré un mauvais pressentiment dès le premier jour, et cette intuition était encore plus forte depuis qu’ils avaient été recrachés en son sein. Un frisson de danger poussa Zac à faire apparaître la [Morsure de Verun] ; la brume azur se transforma en cyclones tandis que son tranchant sifflait dans l’air.
Zac sentit à peine de résistance, mais l’énorme tête de poisson tranchée qui dérivait au loin ne laissait aucun doute. Deux autres créatures dissimulées furent empalées par des lances d’ombre, avant que son Sens du danger ne devienne plus pressant. En regardant autour de lui, Zac aperçut d’innombrables fractures spatiales microscopiques. Leurs attaques rudimentaires les avaient aggravées, et quelques-unes étaient sur le point de s’élargir en véritables Déchirures spatiales.
« Pas encore ! » grogna Ogras, qui s’apprêtait à entraîner les deux autres au loin.
« Attends, regarde », dit Zac. La brume s’infiltrait dans les fissures, qui se refermaient aussitôt. « La mer agit comme un colmatant naturel. »
« L’intégrité spatiale est si faible. Des dégâts résiduels causés par la catastrophe originelle ? » réfléchit Ogras.
« Probablement. Bref, allons-y. Je doute que quoi que ce soit de plus puissant que ces poissons puisse survivre ici, mais cet endroit me donne toujours la chair de poule. Il doit y avoir d’autres dangers qui rôdent. »
Ogras acquiesça et entraîna les deux autres vers la surface, dissimulant leur position en mêlant les ombres à la brume. L’espace était vraiment fragile. Il suffisait de se déplacer trop vite pour laisser des Déchirures spatiales dans leur sillage, et ils furent témoins de plusieurs éruptions spontanées. Heureusement, la brume colmatante qui remontait des profondeurs semblait inépuisable. Tous les dégâts étaient réparés aussitôt, avant de pouvoir provoquer le moindre remous.
La brume s’amincit rapidement, et les poissons illusoires qui nageaient si près de la surface ne représentaient aucune menace. Ogras embrocha les quelques imprudents qui s’approchèrent, avant qu’ils aient le temps de réagir. Enfin, un ciel sans limites remplaça les tourbillons azur lorsqu’ils percèrent la surface de la mer de vapeurs. La vue du cratère familier et des terres tentaculaires de l’Étendue impériale occidentale fut comme un élixir pour l’âme de Zac.
En regardant autour de lui, Zac confirma que le domaine mémoriel de Dipper Sept avait déjà disparu. Seule une maigre pluie de lanternes mémorielles indiquait l’endroit où il se trouvait. Ils avaient surgi assez loin, plus près du bord opposé que de leur point de départ.
Ogras avait l’air aussi soulagé que Zac. « Avec toi, on ne s’ennuie jamais. »
« Désolé pour ça », dit Zac avec un air dépité. « Je sais que je le répète souvent, mais je ne pensais pas que les choses dégénéreraient à ce point. »
« Tu n’as pas à t’excuser. Un parent ne reprocherait pas à un démon nouveau-né d’avoir renversé un vase. De même, je ne peux pas en vouloir à un fauteur de troubles-né d’avoir semé le chaos », dit Ogras entre ses dents. « S’il y a quelqu’un qui mérite de se faire passer un savon, c’est bien ce vieil Empereur indigne de confiance. Quel genre de pilier bâclé cet avare a-t-il construit ? Il suffit d’un seul petit Hégémon pour qu’il parte en vrille ? Si ça se passe comme ça en visitant des souvenirs au hasard, qu’est-ce qui arrivera quand on entrera dans les cours ? L’âge d’or de la cultivation, mon cul. »
Zac rit tandis que le démon continuait d’énumérer ses griefs contre l’épreuve et ses créateurs. Il supposa que le dysfonctionnement s’expliquait par un mélange d’ancienneté, de dégâts et de variables imprévisibles introduites par le Vide. Ce dernier point, surtout, était le plus probable. Que les souvenirs reposent sur les Daos de la Foi, du Karma, des Rêves ou autre chose, il s’agissait en fin de compte d’un Dao.
Comment un Dao pourrait-il reproduire des objets accordés au Vide ?
Prenons la [Porte de la Montagne Fuxi]. L’objet qu’il avait trouvé était clairement l’original, et les dégâts qu’il présentait provenaient de l’activation du pilier. Zac soupçonnait qu’il en allait de même pour la [Jumelle de l’Éclipse] et les autres Trésors du Vide présents dans le domaine mémoriel. De même que les Suprématies remontaient le temps pour « ressusciter » des gens en les ramenant au présent, la Demeure de la Terre cachée — ou une partie de celle-ci — avait été déplacée dans le domaine.
Cela expliquerait les puissantes fluctuations temporelles libérées lors de l’effondrement du royaume. Ces morceaux d’histoire avaient probablement été recueillis à l’activation du pilier, ce qui avait laissé au Vide amplement le temps d’éroder le souvenir.
Zac examina la [Porte de la Montagne Fuxi]. Elle ne présentait aucun signe de dommage après qu’on lui eut enfoncé dans le gosier un Trésor du Vide de rang C supérieur. L’aura du Cinquième Pilier n’avait pas non plus réussi à l’endommager. Au contraire, les runes semblaient nettement plus puissantes. La relique avait-elle réussi à absorber directement la Foi impériale depuis la source principale de l’épreuve ?
Examiner l’état interne de la relique se révéla plus difficile. Des fluctuations chaotiques déchirèrent la conscience de Zac dès qu’il tenta de regarder à l’intérieur. Il faudrait un certain temps à la porte pour digérer le pistil de la [Jumelle de l’Éclipse]. La fleur lui rappela une autre affaire. Il se tourna vers Ogras, qui avait enfin épuisé son stock de jurons.
« Les spectres que tu as invoqués, ton étendard va bien ? »
Ogras lui avait déjà expliqué les restrictions liées à la [Bannière de la Guerre des Ombres]. L’utiliser contre autre chose que des cultivateurs hérétiques nuirait à sa transformation, et risquait même d’attirer l’attention du Ciel. L’épreuve étant imprégnée de Destin et de Foi, la brandir pouvait avoir des effets secondaires inattendus.
« Ça devrait aller ; ils n’étaient que des pions sacrificiels », répondit Ogras en haussant les épaules. « J’ai déjà éliminé la plupart des spectres qui ne correspondaient pas à la nouvelle orientation de la bannière — surtout des cultivateurs hétérodoxes que j’avais récupérés dans le Territoire des Millions de Portes. J’en ai gardé autant que possible sans compromettre mon plan. J’en ai utilisé la plupart sur le chemin du retour vers le Secteur Zecia. Il ne m’en reste que deux. »
Zac grimaça en comprenant qu’Ogras avait pratiquement vidé ses réserves pour affaiblir le Dao inversé. Le démon remarqua son expression contrite. « Et alors ? Cette chose est plus une malédiction qu’une bénédiction. Je n’ai jamais eu l’intention de m’appuyer dessus tant qu’elle ne serait pas alignée sur les Quatre Lois. Et puis, je ne suis pas revenu les mains vides. »
« J’ai remarqué », dit Zac en regardant Ogras avec intérêt. « Le combat t’a inspiré ton premier Dao terrestre ? »
« En quelque sorte. En observant l’ombre du Dao, j’ai entrevu une vérité plus vaste », répondit Ogras.
« Tu as incorporé le Vide à ton Dao ? » demanda lentement Zac, perplexe. Quant à éviter le sujet du Vide, c’était trop tard depuis Dipper Sept. « C’est même possible ? »
« Non. Enfin, je n’en sais rien — toi, tu devrais mieux le savoir que moi. Cette idée m’a plutôt servi de tremplin vers une abstraction plus large. Les véritables ombres ne se limitent pas à celles que projette l’absence de lumière. Tout peut projeter une ombre, même les concepts et les Daos. »
« Une vision plus large ? C’est bien son genre », fit Zac d’un murmure pensif.
« Qui ça ? Le faux mineur ? » demanda Ogras, perplexe.
« Non, le Seigneur des Royaumes de Kālasūtra », répondit Zac, avant de lui expliquer enfin son rétablissement miraculeux.
« Ce cercueil a vraiment senti son futur lui en toi ? Et il a compris qu’il n’était qu’un souvenir ? » siffla Ogras. « Je suis surpris qu’il l’ait si bien pris. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si j’avais découvert que je n’étais qu’un produit de l’imagination de quelqu’un. Crois-moi, ça n’aurait pas été joli. »
« Je suis impressionné qu’il ait réussi à exploiter le souvenir du pilier à son avantage en envoyant un message à son véritable lui », convint Zac.
« Ça soulève une question : pourquoi l’épreuve contenait-elle un souvenir pareil ? » demanda Ogras. « Je croyais que le continent avait capturé des fragments de son histoire. Alors pourquoi conserver un souvenir de l’Enfer des Fils ? Ces fous ont-ils copié tout le Cosmos ? Ou bien ces souvenirs sont-ils créés au besoin en observant le passé ? »
« Pas nécessairement », répondit lentement Zac. « J’y réfléchis. Kālasūtra pourrait être lié à la Cour creuse. En fait, pas mal de Plans inférieurs pourraient l’être. »
« Tu parles de la mission du margrave ? Mais pourquoi ? Ils pillaient les Plans inférieurs pour récupérer des matériaux ? » suggéra Ogras.
Zac prit un instant pour rassembler ses pensées avant de répondre. « Tu sais, le Trésor du Vide auquel j’ai fourni toute cette énergie ? On pourrait dire que c’est un morceau du Cinquième Pilier. L’Empire Sans-Limites ne faisait pas confiance à l’Étendue impériale occidentale pour porter seule le poids du pilier. Alors, ils ont créé des ponts menant au Vide pour répartir la charge. »
Les yeux du démon s’écarquillèrent, tandis qu’il comprenait. « Ce n’étaient pas les seuls ponts qu’ils avaient construits. »
« Exactement. Je pense qu’ils ont relié le Cinquième Pilier — ou peut-être tous les piliers — au plus grand nombre possible de Plans inférieurs. Pendant que les Templiers s’occupaient du pont vers le Vide, la Cour creuse en construisait vers les Plans inférieurs », dit Zac. « C’est pour ça que tu as choisi la porte menant à l’Enfer des Fils. Tu as des liens karmiques avec la Cour creuse, et tu as suivi cette trace. »
À mesure que Zac parlait, les éléments du puzzle s’assemblaient. « Je sais ce que tu vas dire : ne t’investis pas trop dans ces histoires. Mais je crois que tout ça est lié à ma mission. Supposons que j’aie raison. À part abriter le quartier général des Lames sans nom, la Cour creuse s’occupait principalement des Plans inférieurs. Pourquoi aurait-elle eu besoin du Trésor de Primo ?
« L’Empire Sans-Limites ne manquait certainement pas d’armes. Ce trésor devait donc être important pour la mission de la Cour creuse. »
« Tu penses que le Trésor de Primo a été volé aux Huit Enfers ? » conclut Ogras.
Zac haussa les épaules. « Peut-être. Ça expliquerait pourquoi ils sont si hostiles envers l’Empire des morts-vivants. Primo pourrait aussi être un ancien habitant d’un Enfer. Il pourrait même être l’un de leurs Seigneurs des Royaumes. Après tout, qui comprend mieux les Plans inférieurs que ceux qui les gouvernent ? Ils seraient les alliés parfaits pour cette entreprise. »