Chapitre 1 309
« Dépêche-toi, tu veux ? » grogna Ogras, les nerfs tendus comme des cordes d’arc.
« Je vais aussi vite que possible sans l’endommager davantage », assura Kalir, le visage blême, tandis qu’il copiait le contenu d’une ancienne figurine de jade, fendue par endroits, dans le réceptacle qu’il avait préparé.
Maintenir en l’air ce qu’il restait des ruines du dépôt sur un lit d’ombres ne lui demandait pas trop d’efforts. Il lui suffisait de garder une distance raisonnable avec la barrière qui rétrécissait et dont les jours étaient comptés. Une tempête de forces telluriques s’était déjà formée à l’extérieur, et davantage d’énergie s’infiltrait à chaque seconde par les fissures de la grotte.
Le problème, c’était que ce bâtiment incroyablement solide avait été réduit en pièces avec une facilité déconcertante, et que la majeure partie des dégâts était survenue sans prévenir. Le danger qui émanait du sanctuaire intérieur du manoir dépassait de loin celui qui les attendait dehors. Ils n’étaient encore en vie que parce qu’il maintenait des points de transfert, leur permettant de se déplacer presque instantanément en cas de danger.
Une seule erreur, et ils seraient effacés sans même laisser de cadavre derrière eux. Ogras sentait que cet instant approchait inexorablement. Les terrifiantes déflagrations qui venaient de la direction de Zac gagnaient en fréquence et en puissance de façon exponentielle. Le reste du manoir avait disparu depuis longtemps, déchiré en morceaux trente secondes à peine après que la première lame de Dao réprimé eut tracé un sillon dans ses fondations.
Techniquement, le sanctuaire intérieur subsistait. Le bâtiment était prisonnier d’un domaine désorientant, semblable à une galerie des glaces, et quelque chose que faisait ce fou le contraignait à perdurer.
« Terminé ! C’est bien la dernière, pas vrai ? » demanda Kalir d’un ton qui ne souffrirait pas de réponse négative.
« Détends-toi, c’est la dernière », répondit Ogras en riant. « Pourquoi cette tête d’enterrement ? Ce n’était pas ton plan ? »
« Mon plan ? » cracha Kalir. « Mon plan a volé en éclats il y a cinq catastrophes de ça. Il faut qu’on parte, et tout de suite. C’est un miracle qu’on soit encore en vie. »
« Le gamin n’a pas remarqué qu’aucune des déflagrations ne s’est dirigée vers nous ? On est à l’endroit le plus sûr, grâce à cette calamité sur pattes. »« Certes, mais les énergies dispersées suffisent amplement à nous tuer », dit Ogras en faisant avancer une ombre dissimulée vers le Sac cosmique qui contenait l’Héritage original.
Au moment où Ogras s’apprêtait à s’emparer du butin, les tentacules d’ombre qu’il utilisait comme sentinelles furent effacés jusqu’au dernier. Trois couches de spectres furent annihilées sans un bruit, en un instant, obligeant Ogras à se fier à son instinct et à une sacrée dose de chance. Il attrapa Kalir et échappa aux traînées invisibles qui pulvérisaient tout sur leur passage.
Cette fois, la déflagration était différente des précédentes. Ogras observa avec horreur l’autre côté de la Demeure de la Terre cachée se dilater soudain jusqu’à atteindre dix fois sa taille d’origine. Plus de cinquante kilomètres de roche-mère et d’énergies déchaînées furent anéantis avant que la vague d’énergie dissimulée ne s’épuise, le tout en un clin d’œil.
Si le souffle avait été dirigé vers eux, ils auraient été effacés avec un pan des Montagnes Dipper. Aussi confiant qu’Ogras fût dans ses capacités de déplacement, il n’aurait pas pu échapper à une vague d’annihilation aussi vaste et dévastatrice. Se faufiler entre les traînées qui s’étaient déjà détachées du gros du phénomène mettait déjà sa Chance et ses compétences à rude épreuve.
« Ne cherche pas à voir ce que tu ne peux pas voir ! Observe les changements dans le Dao. »
« Tu crois que je fais quoi ? » jura Ogras.
« J’arrive toujours pas à croire que ce fou manie les Ténèbres interdites. Aucune de nos expériences n’a jamais laissé entrevoir la moindre réussite. »
Ogras ignora le bavardage du gobelin, même s’il partageait son avis. Il soupçonnait depuis quelque temps les pouvoirs de Zac, qui défiaient le Ciel. La Demeure de la Terre cachée avait presque confirmé leur lien avec le Void, même si Zac évitait soigneusement le sujet. Ogras ne comprenait pas comment on pouvait manier le néant, mais il aurait parié son bras gauche que cela avait un rapport avec la mère complètement dingue de Zac, cette Technocrate.
Le pourquoi importait moins que la survie aux retombées. Ogras cherchait désespérément la réponse insaisissable qu’il avait entrevue lors de ses séances d’entraînement au Cimetière impérial. Zac s’était brusquement changé en fantôme, se déplaçant d’une manière que son cerveau lui disait impossible. Les instincts qui l’avaient maintenu en vie au fil d’innombrables épreuves s’étaient transformés en ancres qui le tiraient vers le fond.
Renoncer à la raison et à la logique avait été le seul moyen de résister aux attaques touchées par le Void. Mais cette méthode n’était qu’une demi-mesure, qui le condamnait à réagir plutôt qu’à agir. Après s’être fait rosser un nombre suffisant de fois, Ogras avait compris que la technique expérimentale de Zac n’était pas invincible, même sans mémoriser ses schémas d’attaque inexplicables.
Le Void n’était pas un contre absolu au Dao. Ils étaient parfaitement équilibrés, ce qui signifiait qu’Ogras devait pouvoir annuler le Void en s’en tenant à son Dao. En théorie, l’idée était simple, mais la mettre en pratique était extrêmement difficile. Ogras n’avait jamais réussi à en percer le secret pendant leurs séances d’entraînement, et il n’avait eu aucune raison de s’attarder sur la question.
Ogras ne serait pas surpris si l’on pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de Cultivateurs du Void dans le Multivers. Alors, à quoi bon trouver des moyens de contrer leurs pouvoirs inhabituels ? Il ne s’en prendrait à Zac que s’il avait déjà perdu la raison ; mieux valait donc ne pas savoir comment percer les défenses de son ami.
Ils étaient simplement tombés, par une Chance stupide, sur un deuxième Cultivateur du Void et son Héritage. Les Cieux n’allaient évidemment pas leur laisser un simple trésor au bout du chemin. Ogras n’avait pas eu d’autre choix que de reprendre son projet abandonné. La dernière journée l’avait rapproché de la réponse qu’il cherchait, surtout les fois où il avait frôlé la mort face aux Golems qui crachaient du gravier imprégné de Void.
Ogras n’avait plus le temps. On l’avait jeté dans un lac : il devait nager ou se noyer. Toute la Demeure de la Terre cachée était recouverte d’une toile mouvante de lignes de faille invisibles, chaque fil recelant la puissance d’une attaque de Monarque. Il n’y avait nulle part où fuir, et il aurait vite épuisé ses ombres s’il s’en servait à l’aveuglette pour tâter le terrain.
Observer les endroits où l’Énergie cosmique et le Dao avaient été supprimés ne suffisait pas. Il devait anticiper le prochain mouvement des traînées. Se fier à l’inverse de son instinct ne suffisait pas non plus. Le danger poussa l’esprit d’Ogras à tourner à plein régime, et il finit par saisir quelque chose. Qu’était le Void, sinon l’ombre du Ciel ?
Son esprit frémit et se vida. Cette fois, ce n’étaient ni ses prisonniers Spiritverrouillés ni son subconscient qui détournaient ses facultés mentales pour lui transmettre un message. C’était la clarté de l’illumination. L’idée que toute chose projetait une ombre, même le Dao, était la pièce manquante. Le temps s’arrêta tandis que l’immense présence des Cieux impitoyables descendait, libérant une vague d’or crépitante.
La force n’épargna pas la moindre ombre, et pourtant, il n’y avait ni danger ni menace. Après une inspection sommaire, la tribulation se rassembla dans son esprit et inonda sa Branche du Monde gris. La Foudre céleste devint un agent de transformation, aidant son Avatar du Dao à se muer en un monde complet, enveloppé de couches d’ombres. Un mouvement incessant l’animait, mais impossible de savoir s’il était réel ou si ses yeux lui jouaient des tours.
Les Cieux impitoyables ne souhaitaient pas prolonger leur séjour. Leur présence s’estompa, ne laissant derrière elle que quelques volutes de puissance. Ogras n’en revenait pas : son désir de comprendre le Void avait fait progresser sa Branche du Monde gris jusqu’au Dao terrestre. Tout aussi incroyable, les Cieux impitoyables semblaient lui avoir accordé une validation automatique, sans lui faire passer la moindre épreuve pour prouver qu’il méritait de poursuivre sur la Voie du Ciel.
Était-ce donc cela, être un Élu du Ciel ?
Le temps reprit son cours, et une vague de puissance accompagna la nouvelle compréhension d’Ogras. Faisant confiance aux signes, il se déplaça lentement sur le côté. Son instinct avait vu juste, cette fois. Il n’y eut qu’une couche de peau qui disparut, tandis que toute l’énergie autour de lui s’évanouissait.
Ce n’était en aucun cas une réponse parfaite, seulement un fragment d’une vérité plus vaste. Combiné à la puissance de son Dao terrestre et à la bénédiction des Cieux impitoyables, cela suffisait. Le Void lui arracha nettement moins d’ombres, et il poursuivit sa danse jusqu’à ce que l’énergie ambiante de la montagne ait dissipé le Void résiduel.
« Je crois que c’est le signal », dit Ogras en relâchant Kalir. Le marchand s’était recroquevillé en boule, serrant désespérément un talisman dans chaque main. « Donne-moi les originaux. »
Kalir se redressa d’un bond, oubliant la grâce qui lui avait sauvé la vie dès qu’il fut question de profits menacés. « Quoi ! Pourquoi tu les veux, tout à coup ? Leur Spiritualité est faible. Les tablettes ont largement suffi à imprimer leurs vérités résiduelles. »
« Dans ce cas, ça ne changera rien si tu rapportes les copies à ton clan », répondit Ogras en haussant les épaules. « Si tu n’es pas d’accord, je peux t’emmener voir le patron et vous laisser discuter de la répartition. »
Kalir jeta un regard nerveux vers l’anomalie instable au loin et s’écarta inconsciemment un peu plus. L’immense déflagration de Void avait épuisé le sanctuaire intérieur, mais celui-ci se préparait manifestement à repartir de plus belle. « Euh, tu as raison. Les originaux sont vraiment en mauvais état. Ils risquent de ne pas tenir jusqu’à l’arrivée du margrave. Je garderai les copies, comme tu l’as suggéré. »
« Sage décision », acquiesça Ogras tandis qu’une ombre s’emparait du Sac cosmique.
Les figurines et les tablettes furent sorties une à une et examinées avant d’être placées dans l’Anneau spatial d’Ogras. Il n’était pas absolument certain des règles de l’épreuve, et il lui semblait plus prudent de garder les objets dans ses propres contenants. Quant au sceau rudimentaire posé sur tous les Trésors spatiaux dans les Mines de Dipper, K’Rav n’aurait besoin que de quelques heures pour le retirer.
« Alors, on peut partir avant que cet endroit tout entier ne soit englouti dans l’abîme ? C’est notre chance. L’énergie accumulée a été épuisée. Quand le jeune seigneur vient nous retrouver ? »
« Il ne viendra pas. Notre mission est terminée, alors nous allons nous séparer », répondit Ogras.
« Tu me laisses me débrouiller tout seul ? » demanda Kalir.
« Ne fais pas semblant de ne pas avoir de moyen de sortir. Tu n’avais peut-être pas prévu que ce mineur soit un vieux monstre déguisé, mais tu aurais dû anticiper les conséquences du pillage du manoir », lança Ogras d’un ton nonchalant. « Ne t’inquiète pas, tes plans de secours ne nous intéressent pas. Nous avons mieux à faire. »
« … D’accord, même si je ne sais pas comment les miens s’en sortiront après tout ça », soupira Kalir. « Transmets mes remerciements au seigneur Wendimar. Le Consortium Whitecrest et moi-même lui devons beaucoup. »
« Il est du devoir de tous les sujets de l’Empire de contribuer en cas de besoin. C’est seulement dommage que notre aide soit arrivée à temps au prix de lourds sacrifices personnels. J’ai dû utiliser plusieurs objets de sauvetage pour résister à ce fou de Héraut du Void, puis te garder en sécurité », soupira Ogras, sa main se tendant au passage. « À bien y réfléchir, tu es marchand. Pourquoi ne resterais-tu pas encore un peu ? Je pourrais passer commande pour refaire mes stocks. »
« Tu veux passer commande ? Maintenant ? » s’exclama Kalir, exaspéré, tandis que quelques ombres lui barraient la route. « Passe simplement au marché le plus proche, et je te garantirai les meilleurs prix. »
« Et si une autre catastrophe me tombait dessus en chemin, alors que je manque de provisions ? Qu’est-ce que je répondrais au jeune seigneur ? »
Kalir ricana devant l’air affligé d’Ogras et sortit à contrecœur un Anneau spatial qu’il avait jusque-là dissimulé. « Inutile de passer commande. Accepte plutôt ce modeste témoignage de ma gratitude. »
« Tu n’étais pas obligé », dit Ogras avec un sourire tout aussi faux, après avoir vérifié qu’une petite fortune l’attendait à l’intérieur.
« Quel lâche, tu fais », ricana K’Rav, sans parvenir à dissimuler une pointe de respect dans la voix du gobelin.
« Chaque petit quelque chose compte. Il faudrait être idiot pour ne pas tirer un morceau d’un mouton aussi dodu avant qu’il ne soit trop tard. »
« Alors, si tu veux bien m’excuser ? » demanda Kalir. « Il faut que je recalcule mon itinéraire de fuite. »
« Oh, n’oublie pas d’informer le général de notre contribution », ajouta Ogras en sortant le jeton couvert de sang qu’il avait reçu avec son identité. « Sinon, mes supérieurs risquent de croire que la corruption gagne du terrain au sein du Clan Whitecrest. »
« Ce sigle ! Tu es une Lame sans nom ? » s’étrangla Kalir, regardant Ogras avec effroi et une soudaine compréhension. « Tout ça fait partie du plan du margrave… »
« Ne t’en préoccupe pas. Contente-toi de tenir ta promesse. Tu ferais mieux de partir avant qu’il ne soit trop tard », dit Ogras avant de se fondre dans les ombres.
Ogras lutta contre son instinct et se dirigea droit vers le cœur du danger. Bien sûr, il maintint un spectre d’ombre pour garder un œil sur le petit noble. À sa grande surprise, celui-ci s’envola dans la direction opposée à la brèche qui venait de s’ouvrir et menait à la Veine de la Plaque boueuse. Même si les conduits de la mine étaient inondés d’énergie, c’était toujours mieux que de rester dans cette cocotte-minute terrifiante.
Le marchand profita plutôt de ce répit temporaire pour entrer dans l’un des deux manoirs extérieurs encore debout. Les yeux d’Ogras brillèrent lorsqu’il vit Kalir réactiver le[Réseau des Sept Sauts]. Ce Maître des formations avait du talent. Il ne s’était pas contenté de créer une dérivation pour interrompre le flux : il avait transformé au moins l’une de ses modifications en téléporteur de secours.
Une téléportation conventionnelle ne fonctionnerait pas dans un espace aussi instable, ni au milieu de fluctuations énergétiques aussi intenses, d’ailleurs. Le réseau, en revanche, s’accordait parfaitement à l’énergie ambiante. Il transporterait Kalir à travers les Plans inférieurs, plus accessibles que jamais. Bien sûr, Ogras se fichait pas mal que cela fonctionne ou non. Il n’avait tenu compte de cette possibilité que parce que les théories de Zac sur la causalité de l’épreuve pouvaient se révéler exactes.
« Inutile d’aller aussi loin », insista K’Rav depuis l’intérieur de la[Bannière de la Guerre des Ombres]tandis qu’ils approchaient du sanctuaire intérieur.« Ce petit diable est un élu des âges. Il s’en sortira. Mais un imbécile comme toi ? Ne te raconte pas d’histoires. Vole la voie de sortie de ce gamin et attends dehors. »
Ogras ne trouvait aucune réponse sensée ; il jeta donc la logique par la fenêtre. De toute façon, elle ne lui avait jamais servi à grand-chose.« Ne pas me raconter d’histoires ? Pourquoi pas ? Je me tromperai moi-même, puis le monde, et enfin les Cieux. Je transformerai les mensonges en vérité et rendrai réel ce qui est faux. Alors, tu as une idée, ou je te laisse chercher un chemin à l’intérieur comme ces mineurs ? »
« Toi… ! » bredouilla le gobelin de Ra’Lashar, exaspéré.« Peu importe. Contente-toi d’exploiter ta nouvelle constitution. Attends la prochaine déflagration de Dao et entre en suivant sa trajectoire. »
Ogras n’avait pas de meilleure idée. Il ne parvenait même pas à voir Zac dans la bulle qui abritait d’innombrables royaumes déformés et mouvants, et les quelques ombres qu’il avait envoyées à l’intérieur avaient été rapidement déchiquetées à mesure que les réalités s’effondraient. Il n’eut pas longtemps à attendre avant que le chemin suggéré par K’Rav se présente. Une lame de Dao inversé fendit le domaine en traversant le chaos extérieur, et Ogras se rua à l’intérieur.
La lame aurait supprimé tout le Void sur son passage, et son énergie résiduelle maintenait à distance les réalités tortueuses. Elle permit à Ogras de contourner le dédale de la barrière et d’entrer directement dans la chambre intérieure. L’enfer qui l’attendait à l’intérieur faillit le faire rebrousser chemin. La réalité était maintenue par une pression intense et des niveaux d’énergie mortels. D’innombrables fractures spatiales ne parvenaient pas à se former correctement, faute d’espace pour s’étendre.
Le seul refuge était une sphère de cinq mètres autour de Zac. Ogras n’aurait pas reconnu son ami sans le phénomène distinctif du néant qui l’entourait. C’était le même pouvoir de rejet du Dao qu’il avait utilisé pour les protéger lorsqu’ils étaient entrés dans le manoir.
Zac était couvert de profondes fissures et de graves brûlures énergétiques, de la tête aux pieds. Son visage avait disparu ; même ses yeux avaient été détruits. Il lui manquait tous ses membres jusqu’aux genoux et aux coudes. Malgré tout, Zac s’affairait encore autour d’une petite fleur qui poussait sur une Déchirure spatiale instable. L’un de ses pétales était aveuglant de Dao, tandis qu’Ogras distinguait à peine le contour de l’autre.
Le pétale illusoire était sans aucun doute la cible de Zac, et Ogras comprit dans les grandes lignes ce qui s’était passé. C’était le dernier des nombreux pétales faits de Void, et Zac sacrifiait sa chair pour en transférer l’énergie dans un morceau de roche couvert de runes dorées.
« Ce fou utilise son corps pour transférer les énergies d’un trésor de rang C supérieur, et qui plus est, forgé à partir des Ténèbres interdites ! Même les explorateurs suprêmes les plus cinglés de mon ancien royaume n’auraient pas imaginé faire une chose aussi stupide. Comment est-il encore en vie ? »
« Voyons le bon côté des choses : il ne reste qu’un seul pétale », soupira Ogras à la vue de ce qui était censé lui sauver la vie.
Malgré l’état misérable de Zac, Ogras ne voyait aucune raison de changer ses plans. Il était sur la bonne voie, et les voix de la « raison » qui l’exhortaient à se faufiler dehors et à chercher une issue dans les tunnels n’étaient que des Démons du Cœur qui lui jouaient des tours. Seul celui qui plongerait au cœur des ténèbres aurait une chance de voir la lumière. S’il lui fallait une preuve de plus, Ogras n’avait qu’à ouvrir son Écran du Dao.
Ogras se glissa dans les ombres de Zac. Grâce à sa percée, conserver sa forme d’ombre à l’intérieur du domaine de Zac lui demandait moins d’efforts qu’avant. Ogras doutait de s’habituer un jour à cette sensation de nudité, à sentir son lien avec les Cieux réduit à un murmure. Cela dit, le domaine rejetait tout le Dao, bon ou mauvais, et atténuait considérablement le danger que représentaient les niveaux d’énergie insensés du sanctuaire.
« Tout va bien ? »
« Tout va bien », répondit Ogras, dissimulant sa surprise et son soulagement. Les choses n’étaient peut-être pas aussi graves qu’elles en avaient l’air si Zac était encore capable de communiquer.« On a réussi à copier toutes les parties survivantes de l’Héritage. J’ai pris les originaux avant de laisser partir le marchand. Il avait préparé une échappatoire. »
« Parfait, merci. Le domaine tient bon ? Une sortie vers l’extérieur s’est ouverte ? Vers notre extérieur, je veux dire. »
« Rien que j’aie vu, et la grotte est sur le point d’être inondée par la sève de la montagne. On va devoir essuyer la tempête ou ouvrir nous-mêmes une sortie », répondit Ogras.« Je peux faire quelque chose pour aider ? »
« La[Jumelle de l’Éclipse]continue d’expulser de l’énergie pour stabiliser ses replis spatiaux. Si tu peux m’aider à affaiblir les parties faites de Dao, je m’occuperai du reste. »
« Je ferai ce que je peux », promit Ogras, incapable de retenir la question qui lui trottait dans la tête. « Euh… tu as prévu une sortie ? »
Une réponse hésitante vint après un silence qui s’éternisa, malaisant.« Il y a plus d’énergie dans la fleur que je ne le pensais. Je n’ai fait que m’occuper de l’entrée en matière, mais mes actions drainent déjà une quantité surprenante de Foi. On sera peut-être expulsés quand le domaine s’effondrera. Sinon, je devrai improviser. »
Un sourire impuissant se dessina sur le visage d’Ogras tandis qu’il observait Zac depuis la fausse sécurité du Monde gris. Depuis quand trouvait-il du réconfort dans une telle inconscience ? Certaines choses ne changeaient pas, mais d’autres, manifestement, pouvaient évoluer.