Chapitre 1 303
« Souviens-toi de ce que tu viens de dire. La première expédition de la Guilde Serpico a échoué, et nous ne savons toujours ni quand ni pourquoi. Reste à moins de dix mètres de moi, surtout si la situation dégénère. Ma lignée est la seule à pouvoir nous garder en sécurité », insista Zac tandis qu’Ivar Serpico conduisait l’équipe de cinquante hommes vers le point d’entrée.
Ventus avait déjà passé au crible le reste de la Guilde Serpico au cours de la semaine écoulée, et chacun de ses membres était hanté par l’ombre de la mort, du maître de guilde jusqu’aux assistants les plus modestes. La compagnie qui s’enfonçait dans les tunnels aurait tout aussi bien pu être un cortège funèbre.
Deux heures plus tard, ils atteignirent une excavation déjà bien avancée. Une équipe d’avant-garde s’était mise au travail quelques jours plus tôt : elle avait bouclé la zone, installé les réseaux nécessaires et retiré les couches extérieures de roche. La suite exigeait le savoir-faire de l’équipe chevronnée. Ivar prit les choses en main, tandis que Kalir restait incognito.
L’extension de la mine était tout aussi dangereuse que Zac l’avait prévu. Des filons ramifiés d’énergies mortelles imprégnaient la montagne, et certains renfermaient assez d’énergie pour éliminer toute l’équipe. Les déranger risquait de déclencher une réaction en chaîne et de faire exploser plusieurs gisements à la fois. Les mineurs devaient creuser soigneusement jusqu’aux filons et les traiter un à un.
Chaque gisement était unique et exigeait une solution sur mesure. Quand c’était possible, ils détournaient les poches dangereuses à l’aide de réseaux de siphonnage, dispersant leur contenu dans la montagne. Le procédé ressemblait au désamorçage d’un champ de mines. Heureusement, les deux Monarques n’étaient pas là pour faire de la figuration.
Vitrus et Vatra étaient frères : le premier était Maître des réseaux, le second un guerrier spécialisé dans la défense. Même s’ils étaient moins accordés à la montagne qu’Ivar, leur force et leur héritage compensaient largement. Zac resta en arrière, à l’affût des dangers soudains. Les scintillements du Vide s’intensifiaient à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la montagne, et la catastrophe pouvait frapper à tout moment.
« Tu ne sens toujours rien ? » demanda Zac.
« Rien. C’est toujours pareil : surtout des Daos de la Grande Matière et du Pic inverse. Le métal et la pierre transformés en je ne sais quelle horreur », confirma le démon.
Le démon ne parvenait jamais à percevoir les scintillements du Vide, et il en allait de même pour la Guilde Serpico. Les légères perturbations qu’ils provoquaient passaient pour un effet des flux d’énergie capricieux.
« Attention ! » lança soudain Zac lorsqu’une liane arracha au mur un mineur pris par surprise. Celui-ci était en train d’activer un réseau de stabilisation lorsqu’un scintillement du Vide provoqua un infime changement. Ivar apparut de nulle part pour prendre sa place, imprégnant le mur de sa propre énergie et de son Dao.« Seigneur, ce n’est pas le moment de faire des expériences ! » s’emporta le maître de guilde, les veines saillantes sous l’effet d’une colère contenue, tandis que les contremaîtres lançaient un regard noir à Zac.
« Examinez le réseau et comparez-le aux flux d’énergie actuels », répondit calmement Zac.
« Qu’est-ce que… Hein ? Il est mal aligné », constata Ivar en regardant le disque de réseau, surpris.
« Je l’ai vérifié il y a quelques instants », dit un contremaître en se tournant vers Zac, en quête d’explications. « Le jeune maître est capable de lire la montagne ? »
« Pas au point d’anticiper ses changements. J’ai un Trésor protecteur du Destin qui prévoit les dangers soudains. Il m’a averti que l’activation du réseau me mettrait en danger », mentit Zac pour justifier son geste.
Grâce au Sens du danger de Zac et aux deux Monarques qui frayaient le chemin de force, ils progressèrent sans encombre. Une unité d’élite aurait pu mettre une semaine à creuser la coque extérieure, large de plusieurs kilomètres, mais ils atteignirent leur destination en une demi-journée.
« Il y a une vaste cavité à une cinquantaine de mètres. Elle s’étend sur plusieurs kilomètres et est parfaitement isolée », confirma Ivar après avoir retiré ses mains du mur. Ses yeux brillaient d’impatience.
« Une vaste cavité, c’est une bonne chose ? » demanda Zac, incapable de percer de son Sens de l’âme le mur gorgé d’énergie.
Ivar répondit après avoir obtenu l’accord de Kalir. « Ça peut l’être, mon seigneur. La montagne regorge de filons, mais les choses vraiment précieuses se trouvent dans des espaces clos. Enfin… ils peuvent aussi servir de repaires à des créatures répugnantes. »
« On ne devrait pas tomber sur des rampants ici », intervint un autre mineur. « J’ai passé presque toute ma vie à travailler dans cette région. La tempête qui a bloqué ce secteur était terrifiante. Tout ce qui aurait pu y survivre… »
« … aurait déjà dû sortir et raser Dipper Sept », conclut Zac.
« C’est ça. »
« Ne baissez pas votre garde. Arrêtez-vous à cinq mètres de la brèche », grogna Ivar en installant le prochain ensemble de réseaux.
« Prépare-toi », prévint Zac en enfilant le[Rempart ossuaire]par précaution, alors qu’ils approchaient.
Les mineurs portaient déjà des combinaisons de protection contre les matières dangereuses lorsque Vatra retira la dernière barrière. Leurs précautions ne suffirent pas à arrêter le tsunami d’énergie qui déferla dans le tunnel. Elle était si dense qu’on aurait dit un liquide, et ne montrait aucun signe de reflux. Heureusement, l’entrée avait été scellée pour des « raisons de sécurité » et des portes avaient été installées tous les cinquante mètres. Sans cela, le flot d’énergie aurait déclenché une tempête parmi les mineurs du secteur.
« Continuez ! » les pressa le Monarque en réprimant l’assaut à l’aide d’un domaine défensif.
La troupe se précipita à l’intérieur, les yeux brillants. Ces énergies denses, mais stables, étaient la preuve qu’ils avaient décroché le gros lot. Zac les suivit avec anxiété. Une exclamation stupéfaite retentit devant lui. Puis ce fut à son tour de se joindre au chœur.
« Mais qu’est-ce que… ? » souffla Zac, sincèrement stupéfait.
Au lieu d’un Trésor du Vide marqué par le Pic terrestre, ils étaient tombés sur une grotte large de plusieurs kilomètres, qui abritait le manoir d’un cultivateur.
Un bâtiment central flottait entre deux collines façonnées à la main, qui ressemblaient à des montagnes : l’une suspendue au-dessus, l’autre renversée en dessous. La première était taillée dans la même pierre blanche que les Montagnes Dipper et irradiait l’aura aveuglante du Pic terrestre. Elle semblait contenir le Dao de toute la chaîne montagneuse, comprimé pour tenir dans cette maquette.
La colline renversée était d’un noir profond, et sa forme reproduisait parfaitement celle du dessus, comme une ombre. Elle était absolument dépourvue d’aura, du moins de toute aura perceptible par des moyens conventionnels. Même Zac la sentait aussi dénuée de spiritualité innée qu’une pierre ordinaire. Les deux collines tournaient lentement en sens opposés et ne s’alignaient donc que de temps à autre.
Comme si le destin s’en était mêlé, elles s’alignèrent au moment où Zac entra, et sa vision se dédoubla. D’innombrables runes lumineuses s’allumèrent à la surface de la grotte. Chacune renfermait une parcelle de Vide enchâssée dans le Dao. À elles toutes, elles contenaient bien plus d’Énergie du Vide que Zac, qui dut se retenir de se gaver du festin sous ses pieds.
La colline inversée ne fut pas en reste. Elle s’anima et se remplit brusquement d’Énergie du Vide, son Vide de Dao parfaitement opposé à celui de sa jumelle. Si les collines s’étaient touchées à cet instant, elles auraient disparu toutes les deux. Mais tout cela n’était rien comparé à l’éruption monstrueuse de Vide qui venait du manoir central.
Zac n’arrivait plus à respirer, submergé par l’aura qu’il avait sentie jusque depuis la surface. Sa lignée trembla et n’osa plus manifester la moindre faim. Zac avait l’impression d’être une fourmi levant les yeux vers un éléphant — un éléphant qui n’aurait pas dû exister sous les Cieux. Heureusement, les montagnes continuèrent de tourner et leur alignement se rompit.
Le Vide perdit ses racines, et Zac crut presque sentir l’Énergie du Vide fuir vers le manoir pour échapper au Courroux du Ciel. La majeure partie s’éteignit dans une destruction mutuelle avec les énergies ambiantes, dont la densité chuta nettement. Zac expira après avoir vérifié que tout était revenu à la normale. Le Vide avait été mis en déroute et la chambre se remplissait déjà de nouvelles énergies.
Les autres n’avaient remarqué que la soudaine baisse d’énergie. Ils étaient occupés à admirer l’incroyable agencement des lieux. Outre le logis central et ses montagnes miniatures, quatre énormes satellites entouraient les points cardinaux. Ils ressemblaient à des sculptures abstraites, chacune unique.
Ils vibraient de pouvoirs redoutables, surpassant de loin Zac et les deux Monarques. C’étaient au moins des réseaux de rang C supérieur, et ils semblaient parfaitement fonctionnels. Zac y reconnut aussi quelque chose de familier. Leurs formes étranges représentaient les Quatre Lois, ou du moins une assez bonne reproduction. Il ne serait pas facile de franchir ces réseaux pour atteindre le manoir.
Zac se tourna vers les sept manoirs secondaires, directement taillés dans les parois environnantes. Le plus proche n’était qu’à deux cents mètres. C’était aussi le seul qui fût endommagé. Une large fissure avait éventré son mur, balafrant la surface par ailleurs lisse de la grotte. Elle s’étendait jusqu’à l’endroit où ils se trouvaient. C’était cette brèche qu’ils avaient empruntée pour entrer sans danger.
Il était évident que l’antique demeure n’était pas tombée d’une faille spatiale. Toute la grotte avait été remodelée pour créer une formation parfaitement accordée aux Montagnes Dipper. L’agencement rappelait celui d’Ubo, l’Élémentaire de rang C accordé à la Vie que Zac avait rencontré dans le Monde d’Orom.
Ubo avait creusé une montagne pour en faire une grotte de cultivation. Le manoir abandonné devant eux était plus petit, mais reposait sur des concepts bien plus grandioses. La montagne était les Cieux, la grotte était la Terre, et le manoir au centre reliait les deux grâce à l’autorité de son propriétaire.
Zac n’en revenait pas : les indices l’avaient mené à la demeure d’un véritable Cultivateur du Vide. Il savait que le gouffre entre le Vide et le Dao n’était pas aussi infranchissable qu’on aurait pu le croire. La[Porte de la Montagne Fuxi]en était la preuve, et Wal’Zo avait mentionné que huit Cultivateurs du Vide avaient atteint le sommet et laissé leur empreinte sur la Montagne du Vide.
Le mystérieux manoir n’appartenait certainement pas à l’un de ces êtres suprêmes, mais plutôt à l’un des nombreux anonymes tombés bien avant d’atteindre le Terminus. Tous les Cultivateurs du Vide n’avaient pas pu suivre la même voie que Zac, qui s’était engagé sans le vouloir sur ce chemin après avoir éveillé sa Lignée du Vide.
D’après ce qu’il comprenait de l’agencement devant lui, cet ancien cultivateur avait dû saisir un fragment du Vide par le Pic inverse. C’était une approche totalement différente de celle de la[Porte de la Montagne Fuxi], et fort ingénieuse. Si l’on imaginait le Cosmos comme un gâteau à étages dont la Montagne du Vide formait la base, les Plans inférieurs et le Pic inverse constitueraient l’étage suivant.
Zac dut garder un visage impassible tandis qu’il contemplait le manoir avec une avidité redoublée. Malgré la poussière, il était clairement sorti de terre sous le règne de l’Empire Sans-Limites. Il était presque intact, et le temps écoulé n’avait pas suffi à priver ses dépôts et ses trésors de leur spiritualité. Le manoir pouvait contenir l’héritage complet d’un Cultivateur du Vide.
La voie était clairement imparfaite, puisque le Vide ne pouvait remonter à la surface que brièvement. Au lieu d’une véritable intégration, le Vide était une force extérieure, comme les vestiges. Malgré tout, cette méthode pouvait fournir des révélations bien plus précieuses que l’héritage de n’importe quel Premier Peuple. C’était la voie d’un cultivateur moderne qui cherchait à saisir le Vide tout en vivant sous les Cieux.
« Il est intact… » murmura Ivar d’une voix tremblante, les yeux tiraillés entre convoitise et crainte.
Zac aurait presque pu voir les deux impulsions contradictoires s’affronter dans la tête du maître de guilde. La Guilde Serpico pouvait trimer jusqu’à la fin de ses jours sans même approcher la fortune de certains Monarques, et les ruines devant eux pouvaient bien en renfermer une. Encore fallait-il être vivant pour en profiter.
Une série de vibrations fit se retourner Zac. On avait traîné les derniers mineurs dans la grotte, et la sortie avait été scellée par une barrière bien plus solide. Pendant ce temps, les Cristaux de communication de Zac avaient perdu le contact avec l’extérieur. Ils étaient piégés, et Kalir ne jouait plus au majordome. Son visage reprit son apparence normale tandis que les Monarques se déployaient autour de lui pour le protéger.
« Merci, messieurs. Nous prenons le relais à partir de maintenant. »
La tournure des événements ne dérangeait pas Zac. Le Consortium Whitecrest s’était contenté d’ériger une barrière, et Zac pouvait la traverser sans peine grâce à la[Montagne du Vide]. Bien sûr, il prit un air mécontent, tandis que l’appréhension remplaçait la convoitise chez les membres de la Guilde Serpico.
« Je vous ai fait entrer comme convenu », dit Ivar avec un sourire crispé, ce qui suscita des regards perplexes chez ses hommes. « Je comprends votre besoin de discrétion. Et si je faisais sortir les gars d’ici, pour que les jeunes maîtres puissent travailler sans être dérangés ? »
« Je crains que ce ne soit pas possible. Mes employeurs ne peuvent se permettre qu’une rumeur fuite avant que nous ayons mené notre enquête et pris les dispositions qui s’imposent. C’est dans votre intérêt comme dans le nôtre. Une attention malvenue pourrait provoquer une tragédie. Au travail, tout le monde. Plus vite nous trouverons ce que nous sommes venus chercher, plus vite nous sortirons d’ici. »
Les cinquante membres d’élite de la Guilde Serpico ne purent qu’avaler leur colère et obtempérer, bien que leur rôle fût évident pour tous. Le manoir devait être protégé par des défenses, et les Monarques n’avaient aucune raison de prendre eux-mêmes le risque de les tester. Toute mutinerie était vouée à l’échec. Les mineurs étaient des Hégémons inférieurs ou intermédiaires, et les trois contremaîtres, des Hégémons supérieurs. Un seul Monarque suffisait à les mater complètement.
Le maître de guilde se tourna vers Zac, le regard suppliant. Voilà pourquoi Ivar avait fait une scène tout à l’heure : il voulait forcer Kalir à se montrer. Zac pouvait soit prendre part à l’expédition, soit introduire suffisamment d’incertitude pour que Kalir annule la mission. Si Ivar devait y aller, il espérait que la présence d’un puissant étranger comme témoin améliorerait leurs chances de survie. Malheureusement, il s’adressait à la mauvaise personne.
« Pas besoin de plaindre ces hommes. La Guilde Serpico est l’une des organisations les plus pourries du coin. Ce sont davantage des bandits que des mineurs. Leurs crimes suffisent largement à les envoyer au front comme chair à canon. »
Le message de Kalir était inutile. Zac ne risquerait pas sa vie ni celle d’Ogras pour des gens déjà condamnés, surtout pas pour la Guilde Serpico. Le portrait qu’en faisait le marchand n’était pas exagéré. Aucune faction de Dipper Sept n’était irréprochable, mais la Guilde Serpico était plus malpropre que la plupart.« Les sacrifices sont une nécessité regrettable de toute grande entreprise. »
À Ivar, Zac se contenta de répondre par une vague promesse. « Je continuerai de surveiller les alentours. »
« Digne des nobles Wendimar », loua Kalir. Ivar se contenta de ricaner, sans plus chercher à sauver les apparences.
« En route, gronda le Monarque. Gardez votre calme et ne faites pas de bêtises. Les murs sont truffés de réseaux, et nous sommes entourés d’énergies instables. Nous tuerons quiconque agira de son propre chef. »
Le groupe se dirigea vers le bâtiment extérieur, tandis que Vitrus effectuait des scans à chaque pas. La fissure formait un passage sûr jusqu’à l’entrée. L’absence de danger visible finit par détendre l’équipe, ce qui se révéla être une grave erreur. Un seul pas de travers suffit à déclencher un réseau caché. Un éclair trancha le mineur en deux avant que quiconque ait pu réagir.
Une lame de pierre avait jailli du sol sans un bruit, puis s’était effritée en poussière. Zac sentit une ombre de Vide dissimulée dans un cocon de Dao terrestre. Le Vide avait rendu l’attaque aussi imprévisible que lorsque Zac insufflait les Vides de la Vie et de la Mort dans sa technique, au détriment de sa stabilité. Cette scène sanglante ne fit qu’accroître son impatience d’explorer le manoir. Ce cultivateur avait clairement progressé dans la fusion du Vide et des techniques, une prouesse qui échappait encore à Zac.
Un autre mineur mourut en inspectant l’entrée avant que Vitrus donne son feu vert. Vatra resta en arrière pour garder l’équipe tandis que son frère conduisait Kalir et Zac plus loin à l’intérieur. Les matériaux de haute qualité bloquaient le Sens de l’âme de Zac, mais sa vision s’élargit dès qu’il entra dans les couloirs faiblement éclairés. Ogras s’était connecté aux ombres des lieux et lui transmettait en temps réel tout ce qu’il voyait.
Le bâtiment n’était pas conçu pour être habité et ne contenait ni trésorerie ni bibliothèque. Comme les structures du Phare du Centurion, c’était un vaste disque de réseau doté de couloirs de service. D’après ce que Zac pouvait en juger, il contribuait en partie à l’immense quantité d’énergie qui remplissait la demeure. Seule la salle centrale échappait à Ogras, et Vitrus eut tôt fait de neutraliser la porte endommagée.
« Pas étonnant que le manoir n’ait pas asséché toute la mine », marmonna Zac en apercevant une porte mouvante, piégée dans la salle centrale.
Elle ressemblait beaucoup à la brèche qu’il avait découverte au fond du lac souillé, dans l’Étoile du Vide. Ses dimensions fluctuaient d’une manière qui dépassait son entendement. Elle ne dégageait pas la corruption du Plan perdu, mais une aura intense et étrangère qui rappelait un peu les Montagnes Dipper.
« Son Dao est incomplet. C’est une porte vers un Plan inférieur ? »
« Presque. C’est le relais vers l’un d’eux. La Demeure de la Terre cachée doit puiser directement à la source d’énergie des Montagnes Dipper. »
« C’est un[Réseau des Sept Sauts]modifié — et mal fichu, en plus. Quel gâchis de matériaux précieux », dit Vitrus, personnellement offensé, en examinant le réseau complexe qui stabilisait le relais.
« Nous devrions nous réjouir. Si sa construction avait été correcte, le manoir serait resté caché bien plus longtemps », sourit Kalir. « Peux-tu installer la dérivation ? »
« Bien sûr, jeune maître. »
Zac observa en silence le Monarque disposer des Drapeaux de réseau autour de la porte tortueuse, intégrant sans heurt un nouveau réseau à l’ancien système. Après s’être assuré que ces manipulations ne les feraient pas tous exploser, Zac se tourna vers Kalir. « C’est maintenant que tu me racontes toute l’histoire. Qu’est-ce que la Demeure de la Terre cachée, et que cherches-tu vraiment ? Ce que tu as dit au sujet du margrave est vrai ? »
« Je n’oserais pas mentir au sujet des Écailles de la Terre », répondit Kalir. « Après avoir appris la demande du margrave, nos enquêteurs ont passé au peigne fin l’Étendue impériale occidentale à la recherche d’offrandes convenables. C’est même devenu un concours pour décider de la succession au sein du clan. C’est ma tante qui a découvert des mentions éparses d’un cultivateur errant hors du commun. En suivant les indices, j’ai fini par arriver ici. »
« Il devait être sacrément puissant pour que les Whitecrest se donnent autant de mal », commenta Zac.
« Son nom taoïste était Hidden Earth, un Héraut du Vide suprême qui a vécu il y a environ trois millions d’années. Nous pensons qu’il n’a pas réussi à confirmer son Dao », expliqua Kalir.
Zac ne fut pas surpris. Devenir un Monarque divin était déjà une tâche monstrueusement difficile sans y mêler le Vide. Le manoir d’un cultivateur reflétait sa voie, et celle-ci était semée de dangers.
« Le margrave s’intéressera vraiment à un héritage pré-céleste ? Les cours ne doivent pas manquer de ce genre de choses. »
« Ce qui nous intéresse, c’est une capacité bien précise qu’il possédait. Le taoïste Hidden Earth était quelconque pendant la majeure partie de sa vie. Aîné d’un clan en pleine ascension, il avait été présumé mort après son anéantissement. Lorsqu’il reparut, il était passé du rang de Héraut intermédiaire à celui de Héraut suprême en seulement vingt mille ans. Et ses prouesses étaient stupéfiantes pour son rang.
« Hidden Earth se présenta devant le manoir ancestral du clan qui avait anéanti le sien. D’un geste, il dissipa leur réseau de protection clanique et massacra tout le clan, y compris son ancêtre, un Héraut divin. Après cela, on ne trouve que quelques mentions éparses de ses apparitions en public. Grâce à sa nouvelle capacité, il s’introduisait dans des lieux interdits et volait des matériaux rares pour sa cultivation. J’ai trouvé le manoir de Hidden Earth en suivant la trace de l’un de ces trésors. »
« Mais ce ne sont pas les trésors qui t’intéressent », dit Zac avec assurance. « Tu veux sa technique pour briser les réseaux. »
« Exactement. Hidden Earth a dû avoir une chance inouïe. Ma tante pense qu’il a découvert un Plan inférieur encore inconnu, doté de caractéristiques extrêmement utiles. Son potentiel dépasse sans doute de loin ce qu’un Héraut du Vide ordinaire pourrait laisser entrevoir. Cette information aurait une immense valeur pour le margrave. »
Le Clan Whitecrest était venu uniquement pour les archives, et il avait même eu l’amabilité de frayer un chemin jusqu’au manoir central. Zac eut du mal à retenir un rire. Les choses s’annonçaient bien. Ils ne pouvaient même pas sentir le Trésor du Vide ! Il le déroberait pendant qu’ils s’occuperaient des archives, puis exigerait une copie pour le Clan Wendimar. Ogras réduisit ce beau tableau en miettes d’une remarque sarcastique.
« Oh, je connais cette tête. Les catastrophes ne tardent jamais à suivre. »