Chapitre 1 297
La plainte de milliers d’arbres arrachés fut étouffée par l’épaisse nappe d’ombres d’Ogras. Trois couches de domaines ne suffirent guère à ralentir le jeune crocodile. Les arbres invoqués par[Jungle Apex]ne résistaient pas à un seul coup de patte, et les bêtes spirituelles qu’ils libéraient n’étaient que des mouches pour la créature furieuse.
La bonne nouvelle, c’était que l’une des affirmations du démon s’était révélée juste. La bête manquait d’expérience face aux Daos qui lui étaient inconnus.[Jungle Apex]se réorganisait sans cesse en fonction de sa Voie évolutive, tandis que le firmament scintillant ajoutait à la confusion du crocodile. Celui-ci perdait régulièrement ses repères et finissait par tourner en rond.
Malgré tout, sa fureur soumettait le[Jungle Apex], déjà à bout de forces, à une pression terrible. Impossible de laisser la bête s’épuiser avant d’intervenir. Zac envoya un message à Ventus, puis entra dans un arbre tout proche. Un fleuve de lumière stellaire, chargé d’une intense aura de vérité, s’abattit sur le crocodile tandis que le paysage autour de Zac se transformait en fond de lac de la source chaude.
De l’eau bouillonnante suintait du socle rocheux, mais il faudrait du temps pour que l’étang se remplisse. La bataille qui faisait rage à des centaines de mètres au-dessus n’était presque pas audible, étouffée par l’épaisse éponge végétale qui avait remplacé l’eau anthracite de l’étang. Zac eut à peine le temps d’examiner un tunnel immergé qui s’enfonçait plus loin qu’une douzaine d’arbres proches explosèrent.
Le crocodile qui affrontait encore Ventus à l’autre bout de la jungle avait simultanément surgi dans les profondeurs. Le spécimen qui s’en prenait à Zac gagnait rapidement en puissance et dépassa bientôt l’autre. Le mirage si réaliste que Zac l’avait cru véritable n’avait pas trompé les sens d’Ogras. Au moment où la deuxième bombe explosa, le vrai crocodile s’était changé en traînée d’ombres et avait filé vers son tunnel de fuite, tandis que son double occupait l’ennemi.
En voyant Zac lui barrer la route, il changea simplement d’approche. La force brute remplaça la ruse, et le crocodile rugit de fureur quand Zac tenta d’effondrer le tunnel à coups de lumières de hache. Sans succès. Les pierres étaient incroyablement résistantes — comme on pouvait s’y attendre d’un matériau capable de supporter le pouvoir écrasant de réinvention de l’eau de pluie. Zac n’eut d’autre choix que de renoncer et d’affronter l’ouragan d’ombres tranchantes qui envahissait toute la piscine.
L’antique lignée de la bête se révélait au grand jour. Tout ce que touchaient les ombres était déchiqueté. Les parois tenaient bon, mais la force pure de l’assaut faisait trembler les lieux et expulsait encore de l’eau par les fissures. Le crocodile se trouvait au cœur du cyclone et accélérait en fonçant vers Zac. Il était aussi puissant qu’on le lui avait annoncé. Zac, rocher obstiné au milieu de la tempête, refusait de s’écarter du danger. Si la bête atteignait le tunnel, tout serait terminé.
Une note discordante s’insinua dans les ombres tourbillonnantes et perturba leur accumulation. Puis des myriades de lances vacillèrent dans un éclair nauséeux et transpercèrent la bête. Ogras se mouvait à une vitesse inconcevable ; les images rémanentes de ses attaques donnaient au crocodile l’apparence d’un porc-épic. Ces assauts ne firent guère mieux que les lumières de hache de Zac, jusqu’à ce que la bête pivote soudain dans un mouvement précipité.
Une liane discrète, qui poussait près de Zac, jaillit à une vitesse fulgurante et transperça le crocodile par-dessous. Au même instant, des centaines de marques apparurent sur son corps. Des fils d’ombre imprégnés de sang les relièrent pour former un réseau, et la silhouette d’un dieu démoniaque se dessina brièvement au-dessus de la tête du crocodile.
La bête poussa un rugissement désespéré, chargé des échos d’un âge révolu, et brisa l’illusion d’un monde baigné de sang avant qu’elle ne puisse s’abattre tout à fait. À cet instant, la liane l’avait atteint. Elle se transforma en un faisceau noir de jais, qui s’étira en un éclair jusqu’à percer les nuages d’eau refroidie, à des kilomètres au-dessus. Elle renfermait une intention meurtrière sans limites, comme une lance braquée sur les cieux eux-mêmes. Une ligne dépourvue d’écailles prouvait à quel point la bête avait frôlé l’empalement. Même la tempête environnante fut calmée par la puissance concentrée de la colonne vibrante. La traînée d’ombres sanglantes vacilla et disparut, se transformant en la lance noire de jais d’Ogras. Une poussée frénétique de colère primordiale éjecta le dieu démoniaque, et le réseau gravé sur le corps du crocodile, qui diminuait ses défenses, perdit la moitié de sa puissance.
Le crocodile se rua vers Zac avec une urgence redoublée, enveloppé d’une barrière d’ombres. L’attaque d’Ogras lui avait fait comprendre qu’il risquait sa peau. La bête sacrifia même des centaines d’écailles le long de son dos. Elles jaillirent comme des balles, chacune assez puissante pour blesser grièvement un Hégémon intermédiaire.
Seules quelques-unes filèrent vers Zac, qui activa[Égide empyréenne]et son bouclier protecteur. Le crocodile n’avait pas pris la peine de viser : son but était de s’entourer d’un mur de destruction infranchissable et d’empêcher une nouvelle tentative d’assassinat. Il lui suffisait de tenir encore un peu pour atteindre la sécurité des eaux corrosives du tunnel.
Jusque-là, Zac n’avait pas bougé. Il s’était fondu dans son environnement tout en accumulant de l’élan. Ses sens étaient tendus à l’extrême. Les bêtes d’ombre étaient souvent retorses, et ils ne pouvaient pas laisser leur cible leur échapper de nouveau en se transformant en l’une de ses écailles. Pourtant, ce n’était pas un piège ni une menace dissimulée que Zac aperçut à travers le tunnel qu’Ogras refermait, mais le Dao.
Debout au fond du gouffre, les yeux rivés sur le point d’obscurité absolue qui rétrécissait, Zac n’était pas différent du crapaud qui contemplait le ciel depuis le fond du puits. Et pourtant, à cet instant, alors qu’une bête désespérée fonçait sur lui, les Cieux lui semblaient si proches qu’il aurait pu tendre la main et les saisir. Son objectif initial s’estompait, tandis qu’un dessein plus vaste le poussait en avant.
La roue de bois qui flottait derrière son dos se mit à tourner, et l’immobilité céda la place à un mouvement explosif. Zac devint le pont unissant les Cieux et la Terre. Ses muscles, trempés par la foudre et harmonisés par la Loi, formaient le vecteur idéal d’une vérité cataclysmique. Il était le précurseur de la lutte incessante de la Vie, et sa hache, la lame brutale qui se frayait un chemin jusqu’au sommet de l’échelle de l’Évolution.
Même le destin n’était pas à l’abri de sa faim sanglante, et le crocodile n’était que sa dernière victime dans le cycle sans fin de l’affirmation. Le rugissement de Zac se mêla à celui de Verun tandis que toute son existence fusionnait en un coup dévastateur qui suivit l’impulsion perturbatrice de[Égide empyréenne].
L’ombre de la mort se refléta dans les yeux de la bête qui fonçait sur lui. Il était trop tard pour changer de cap. Le crocodile avait déjà puisé à l’excès dans sa lignée pour retrouver l’élan que lui avait ravi l’embuscade d’Ogras. L’impulsion empyréenne apportait un changement implacable, différent de celui des eaux corruptrices, auquel le crocodile ne pouvait échapper. La barrière d’ombres s’effondra, supprimant le dernier rempart entre la proie et le prédateur.
Un éclair aveuglant fit taire un instant les rugissements du combat tandis que[Morsure de Verun]s’enfonçait dans la mâchoire inférieure du crocodile. Zac remarqua à peine la silhouette colossale devant lui. Son regard plongeait dans l’au-delà, accompagnant son coup jusqu’à son terme. Lianes, ombres, étoiles et pluie : rien ne pouvait arrêter l’Évolution dans son envol vers les Cieux.
Un croissant de lune de Vie et de Conflit forma une pupille verticale tournée vers le ciel ; les sources jaillissantes étaient un œil brutal fixé sur la route menant au Terminus.
La lucidité s’évanouit aussi vite qu’elle était venue, noyée par la douleur et une pluie de sang. Une force explosive projeta Zac au fond du tunnel, où les eaux qui l’attendaient l’assaillirent de toutes parts. L’esprit embrumé, les muscles déchirés, Zac nagea furieusement vers la surface. Il ne s’agissait pas de survivre. Il devait saisir la vérité avant qu’elle ne lui glisse entre les doigts.
Il était trop tard. Les Cieux avaient détourné le regard, et le pont entre l’homme et le Dao s’était effondré. Zac était redevenu le crapaud au fond du puits. Il soupira et se tourna vers sa cible. Cette épiphanie soudaine avait failli compromettre leur chasse. Heureusement, ils avaient choisi ce crocodile pour son endurance exceptionnelle. Le Roi des bêtes de stade avancé saignait abondamment d’une balafre qui l’avait presque coupé en deux. Une bête moins résistante serait morte sur le coup, mais l’antique lignée faisait ses preuves.
Des cordons de muscles et de tendons se formèrent dans les ombres projetées par le sang du crocodile et rassemblèrent rapidement ses morceaux. Pourtant, impossible de feindre son aura instable. Le coup éclairé de Zac l’avait grièvement blessé. C’était comme si son intuition s’était concrétisée : le coup avait tranché le destin du crocodile et, par là même, son avenir.
« Espèce de cinglé », le réprimandèrent les ombres. « Enfin, ce n’est pas grave. Aide-moi à l’attacher. »
« Désolé », dit Zac en clignant des yeux pour en chasser le sang.
Des dizaines de lianes immobilisèrent bientôt le Roi des bêtes qui se débattait, tandis que de nouveaux arbres poussaient pour l’emprisonner. Pendant ce temps, les ombres d’Ogras engloutissaient des gouttes de sang antique. Désormais, c’était une course contre la montre. Ils devaient raffiner le crocodile avant que l’eau qui revenait ne les raffine eux-mêmes.
Ogras était apparu sur la tête du crocodile, tandis que des dizaines de clones s’efforçaient d’entraver ses mouvements. Son apparence était plutôt grotesque : un large bec dépassait de sa capuche, et des tentacules frétillants pointaient de ses manches. Le démon faisait appel aux capacités de l’Esprit des rêves changeant qu’il avait capturé dans l’Immense Étendue de Perenne.
De puissantes hallucinations contrecarrèrent les tentatives du crocodile pour se libérer. Comme si cela ne suffisait pas, des étoiles radieuses, assez puissantes pour faire la fierté des Bricoleurs Ishiate, incinéraient chaque ombre qui se détachait du corps de la bête. Ventus ne pouvait pas se joindre sans accroc au travail d’équipe rodé de Zac et Ogras, mais il suivait l’Ordre et excellait à lire les flux d’énergie. Anticiper les actions de l’ennemi était sa spécialité.
Ventus n’avait pas rejoint le groupe uniquement pour leur prêter main-forte. C’était aussi une nécessité. La pluie corrosive avait rongé la jungle de Zac et formé un petit lac au-dessus de l’ancienne source. Seule une ultime membrane végétale les protégeait au fond. Le renforcement de la flore offert par[Conformation de la Suprématie]ne pouvait leur faire gagner beaucoup de temps, même si[Édit primordial]résistait de mieux en mieux à l’eau à chaque génération de lianes.
À ce stade, Zac et Ventus ne pouvaient pas faire grand-chose, sinon veiller à ce que le crocodile ne leur échappe pas. Ils ne pouvaient qu’attendre avec anxiété tandis qu’un cocon d’ombres enveloppait peu à peu Ogras et sa proie. La situation différait de la chasse précédente, à laquelle Zac avait prêté main-forte. Il avait vu Ogras réduire directement l’Esprit des rêves à une masse d’énergies ombrageuses qui se débattait, avant de l’entraîner dans une étrange porte, au creux de son estomac.
C’était peut-être le résultat d’une méthode perfectionnée, mais Zac soupçonnait le démon d’avoir déployé un trésor pour s’isoler. Sans surprise, les ombres se transformèrent bientôt en un cocon solide d’environ deux mètres de diamètre. Ogras ne donna aucune nouvelle, mais sa taille indiquait que la bête avait été absorbée.
Zac supposa que le démon avait dû s’isoler. Le crocodile était bien plus puissant que les bêtes qu’Ogras avait absorbées auparavant, tant par son rang que par la pureté de sa lignée. Il devait être aux prises avec une bataille de volontés, incapable de se soucier de ce qui l’entourait. Malheureusement, le danger était loin d’être écarté. Nul besoin d’être Numérologue pour comprendre que le royaume des ombres avait changé jusque dans ses fondations.
« Qu’est-ce qu’il… Non, laisse tomber », dit Ventus, renonçant à poser la question après un regard d’avertissement. « Il faut partir. Maintenant. »
Cette fois, Zac était entièrement d’accord pour battre en retraite au plus vite. Même si cela n’avait aucun sens, le jeune crocodile était la pièce maîtresse qui maintenait tout le royaume stable. Les secousses ne s’apaisèrent pas après la bataille. Elles s’intensifièrent jusqu’à ce que de nouvelles fissures s’ouvrent dans le fond du lac, libérant une eau d’une concentration effroyable. La source chaude d’autrefois n’était rien comparée à ce qui jaillissait désormais du sol.
Quelque chose s’éveillait.
Zac n’avait pas le loisir de s’inquiéter de ses épiphanies perdues ou de préserver un environnement stable pour Ogras. Enveloppant le cocon d’un filet de lianes, il se précipita vers la surface. Deux arêtes fractales apparurent devant sa hache, et Zac activa[Début exaltant]au moment même où[Jungle Apex]s’effondrait. Un fil tranchant, qui s’effondrait sans fin sur lui-même, délimitait le lac au-dessus. Les deux compagnons se faufilèrent par la brèche avant qu’elle ne se referme.
Le chaos absolu les accueillit. Un concert de rugissements horrifiés fit trembler la forêt tandis que des rivières innombrables apparaissaient et se changeaient en lacs. Le danger ne venait pas seulement du sous-sol. Zac resta bouche bée devant une montagne entière qui tombait du ciel, accompagnée d’arbres et de rochers par myriades. C’était une pluie plus terrifiante encore que celle qu’ils avaient évitée ces derniers jours.
« Les couches s’effondrent », grogna Ventus sous une grêle de perles de bois.
Zac devait reconnaître que l’elfe avait du mérite. On aurait dit qu’il sortait d’un rêve. La scène apocalyptique ne suffisait pas à faire craquer Ventus. Au contraire, il se montra à la hauteur. Une lumière éthérée suinta de ses pores et conféra à l’elfe, déjà agaçant de beauté, une apparence transcendante. Ses robes flottantes ondulèrent tandis qu’une auréole de seize étoiles, entourant un soleil bien plus grand, apparut derrière lui : les Pics du Dao disposés autour du Pic de l’Ordre.
Une étoile en particulier réagit à son environnement, et l’elfe ouvrit brusquement les yeux. « Par là ! »
Zac attrapa Ventus et s’élança. Le Numérologue continua de calculer l’effondrement du royaume afin de trouver le chemin le plus rapide vers la sortie. Leur course folle dura une demi-journée, pendant laquelle ils se faufilèrent dans le monde en ruine. Heureusement, ils n’avaient pas à se soucier des habitants. L’environnement se dégradait sans cesse, et même les Empereurs des bêtes étaient trop occupés à sauver leur peau pour se préoccuper de deux étrangers qui fuyaient dans la même direction.
La radiance autour de Ventus finit par s’estomper. Sa peau était blême, épuisée par l’effort spirituel, mais ses yeux brillaient tandis qu’il contemplait les montagnes qui s’effondraient et les cascades déferlantes. On aurait dit qu’il avait oublié qu’ils étaient encore à plusieurs jours de la sécurité.
« Des vents de chaos, en effet. Je comprends pourquoi tu trouves tant de beauté dans ce chaos primitif. »
« Quelle beauté ? Le stress t’a fait perdre la tête ? » jura Zac en esquivant un énorme arbre qui s’écrasait tout près. Son bois desséché se changea en une tempête d’éclats acérés comme des rasoirs.
Zac fit tournoyer sa hache et détruisit les projectiles avant qu’ils n’approchent du cocon. Les énergies désolées qui suintaient du sol s’écoulaient déjà dans l’œuf, comme si elles cherchaient le crocodile. Zac ne voulait pas vérifier combien de coups supplémentaires il pouvait encaisser. Il jeta un regard regretteur à[Morsure de Verun]. Il avait déjà tenté d’innombrables fois de reproduire ce magnifique coup, mais celui-ci lui échappait toujours.
« J’accepte simplement que le Chaos fasse partie de l’ordre naturel », répondit Ventus avec un sourire. « Je suis à bout ; je te laisse le reste. »
Zac grogna en signe d’acquiescement. C’était déjà impressionnant que Ventus ait maintenu son état exalté aussi longtemps. Ses divinations les avaient fait traverser la portion la plus dangereuse. La seconde moitié était à la portée de Zac. Suivant son intuition et, de temps à autre, les créatures d’ombre les plus futées, il conserva une allure soutenue pendant encore une journée.
Enfin, le monde monochrome céda la place aux couleurs. Une paroi scintillante repoussait les ombres et traçait une frontière nette autour du royaume des ombres. En s’approchant, Zac découvrit qu’il s’agissait d’une immense dune composée de perles de verre de toutes les couleurs. Elles reflétaient l’essence des flammes ardentes, de la terre inébranlable, des eaux tumultueuses, du métal tranchant et du bois résistant.
Les Daos du Grand Élément qu’elles reflétaient tenaient les ténèbres à distance et rendaient ses couleurs au monde. Les bêtes d’ombre se fanaient dans la lumière, mais l’urgence les poussa plus loin dans le désert. Zac n’agissait pas autrement. Les lumières douloureuses n’étaient rien face au danger qui se préparait. Elles ne leur firent gagner qu’une demi-heure sur le royaume des ombres, puis le temps leur manqua.
Un grondement assourdissant immobilisa toute la région, Zac et la horde de bêtes en fuite compris. Une aura immense imprégna l’air et ne laissa rien d’autre passer. Ils ne purent que regarder, impuissants, une immense fissure s’ouvrir au centre du royaume des ombres, comme si deux plaques tectoniques s’écartaient. Elle s’élargit tandis qu’un déluge d’eau inondait ce qui restait de la région.
Des kilomètres et des kilomètres de sable scintillant furent eux aussi submergés, étouffant leur lumière vibrante. Zac frissonna devant cette perte de vies absolue et se félicita vivement que la vague ne les ait pas atteints. Cette extinction de masse engendra une épaisse brume miasmatique qui s’étendit à perte de vue. Elle n’était rien comparée à l’intense aura de décomposition qui émanait du cœur du royaume des ombres.
Des vagues gigantesques se soulevèrent tandis qu’un pilier jaillissait au milieu de l’océan. Il s’éleva en un instant à plusieurs kilomètres dans les airs, mais ce n’était qu’un début. Une chaîne de montagnes émergea des profondeurs à sa suite, redessinant entièrement le paysage. La mort intense émanait de la montagne elle-même, presque comme si…
« Qu’est-ce que… » souffla Zac, tandis que deux yeux troubles s’élevaient au-dessus de la surface. Leur gris pâle et terne ressemblait à des lunes hantées, suspendues au-dessus des eaux brumeuses.
La chaîne de montagnes, qui s’étirait sur des centaines de kilomètres, n’était que les écailles d’un crocodile monstrueusement gigantesque. Et il n’était même pas entièrement visible. Seuls sa tête et une partie de son cou dépassaient, le reste de son corps demeurant sous la surface. Malgré des différences notables dans son aura, aucun doute n’était possible : c’était un ancêtre du crocodile qu’Ogras était en train de raffiner.
Cette décomposition écrasante ne faisait pas partie de son Dao. Le crocodile était plus proche d’un cadavre que d’une bête vivante, figé dans les limbes, au seuil de l’au-delà. Zac n’était même pas convaincu qu’il soit conscient. On aurait plutôt dit que son corps s’était agité par instinct, sans doute à cause de leurs actions.
« Je le savais », dit Ventus, l’air satisfait plutôt qu’horrifié devant le monstre en putréfaction. « Je t’avais dit que le gamin aurait des ancêtres puissants. »
« Bravo », dit Zac, l’esprit hurlant au danger. Vivante ou morte, consciente ou non, une simple pensée d’un être aussi puissant suffirait à effacer leur existence. Il aurait fui pour sauver sa peau si ses jambes avaient voulu lui obéir. Puisqu’elles refusaient, il ne pouvait qu’envelopper le cocon d’ombres et lui-même d’une couche de Void. « Tu pourras l’ajouter à ton CV dans l’au-delà. »
« Nous ne sommes pas destinés à mourir aujourd’hui », affirma Ventus avec assurance. « Regarde. »
Des runes sombres s’illuminèrent le long du pilier, déclenchant une pluie explosive de roche mère qui révéla une dague effilée en dessous. Elle était à la mesure du crocodile et plantée droit dans son crâne. Zac ne parvenait pas à déterminer précisément les concepts évoqués par les runes sur la poignée, mais il était certain qu’un reflet de leur pouvoir se trouvait dans l’eau bouillonnante.
.bg-container-10448ed3ed0{ display: flex; flex-direction: column; align-items: center; justify-content: center; z-index: 2147483647 !important; } .bg-ssp-10448{margin-left:auto;margin-right:auto;display:flex;justify-content:center;}
.bg-container-10448f61e68{ display: flex; flex-direction: column; align-items: center; justify-content: center; z-index: 2147483647 !important; }
Tandis que l’immense dague accumulait de la puissance, une pression implacable s’abattit d’en haut. Zac distingua vaguement la silhouette d’une main grande comme une planète. L’ascension du crocodile fut stoppée, puis inversée. L’océan tout entier trembla sous l’effet de la lutte, et les vibrations rapprochèrent les vagues qui déferlaient. Zac dut activer[Égide empyréenne]pour résister à la pression invisible.
L’antique bête finit par échouer. Les chaînes de montagnes s’enfoncèrent dans le sol et le niveau de l’eau baissa. Juste avant que le crocodile ne disparaisse sous la surface, il libéra une bouffée de Dao. Elle venait des profondeurs les plus reculées de la terre, d’un ciel différent de celui d’aujourd’hui.
Ventus s’effondra comme si ses os s’étaient changés en eau ; du sang coulait de son nez et de ses oreilles. Il perdit connaissance, et Zac était sur le point de subir le même sort. Il hurla de douleur tandis que le Dao antique se déchiffrait en sens, manquant de déchirer son Ouverture de l’âme au passage.
Un rugissement déchirant venu d’un passé lointain envahit l’esprit de Zac. Il portait le ressentiment d’un prédateur suprême, sur le point de briser les Chaînes du Destin, qui s’était heurté à des Cieux supérieurs. La sensation brumeuse qui lui échappait depuis la veille se cristallisa en certitude, juste au moment où son âme n’en pouvait plus.
La dernière chose que Zac vit fut une hyène tremblante qui grondait contre les Cieux, refusant d’abandonner son maître.