Chapitre 1 291
Zac tenta en vain de déceler le moindre indice sur le visage de l’Earth Child. Celui-ci restait aussi impénétrable qu’avant, et son aura demeurait celle d’un adolescent qui n’avait pas encore commencé sa cultivation. Son apparence chétive ne parvenait pas à dissiper l’impression que Zac avait d’être percé à jour. Dans la ligne temporelle d’origine, le garçon avait ignoré les tentatives de Tam pour communiquer avec lui, ce qui rendait la situation encore plus suspecte.
« Qui es-tu ? » demanda Zac.
« Ce n’est pas la bonne question non plus », répondit le garçon en baissant les yeux vers le sol.
Zac jura en voyant l’herbe mourir autour d’eux, formant un cercle qui s’élargissait. Il poussa ses sens à leurs limites, sans détecter la moindre menace. Un grondement sourd le ramena vers l’enfant, juste à temps pour voir quelque chose sortir de terre. Celui-ci se pencha et tira l’objet du sol comme une carotte. Zac prit la pierre, sans parvenir à dissimuler son choc.
C’était un autre Trésor du Vide.
Plus précisément, une pierre ordinaire dont la forme était identique à celle de la relique sacrée cachée dans son espace de purification. Ce ne pouvait pas être une coïncidence. Zac ne comprenait pas comment, mais l’enfant savait. Même Sendor n’avait pas réussi à percer le Vide dissimulé au plus profond de sa lignée.
« Comment… »
« Ils ont dit qu’il fallait partir », répondit l’Earth Child.
« Quoi, maintenant ? » marmonna Zac en entendant la voix enfantine.
La voix ancienne et rocailleuse avait disparu. L’enfant avait parlé comme n’importe quel garçon de dix ans, si ce n’était son intonation étrangement monocorde. Son petit corps était-il partagé entre deux consciences, ou était-il possédé ? Un haut dignitaire de la Terre fertile pouvait-il se servir de son saint fils comme d’un médium pour communiquer ? Toujours assailli de questions, Zac attrapa le gamin et se mit à courir. Quelle que fût cette entité antique, son aide dépendait visiblement du fait qu’il protège son porte-parole. Il avait quelques jours pour obtenir les réponses dont il avait besoin. Vingt minutes plus tard, il sentit de faibles fluctuations au loin. C’est alors que l’enfant reprit la parole.
« Je m’appelle Roan. »
Zac jeta un regard par-dessus son épaule. « Tu peux m’appeler Tam. Qui a dit qu’il fallait partir ? »
Comme il n’obtenait aucune réponse, Zac leva la réplique du Trésor du Vide. « Tu peux me parler de ça ? »
« La terre se souvient », dit Roan avant de fermer les yeux.
La terre se souvient ? Qu’est-ce que ça voulait dire, bon sang ? Zac tenta encore quelques fois d’extirper des informations à l’enfant mystérieux, mais ses paroles ne trouvèrent qu’oreilles sourdes. Il abandonna et poursuivit sa route en silence. Il devait d’abord mettre de la distance entre lui et ceux qui les suivaient.
Le premier contretemps survint quand il comprit que le corps de Tam ne pouvait pas supporter un usage prolongé de [Frappeciel]. Zac avait plusieurs Trésors volants dans ses anneaux, et la région ne comptait ni Empereurs des bêtes ni zones dangereuses. Ils étaient moins rapides que sa technique de déplacement, mais bien plus pratiques.
Un Trésor volant se serait fait remarquer dans une région aussi désolée, mais un cultivateur se déplaçant à une vitesse surhumaine aussi. Malheureusement, plus Zac s’éloignait de la position de Tam, plus vite le royaume se vidait de son énergie. Il renonça à cette idée et garda une allure tranquille, à environ une heure d’avance sur Tam. Ainsi, la ligne temporelle d’origine pouvait faire office d’arrière-garde, tandis que Zac évitait de dépenser de l’énergie supplémentaire.
Quelques heures plus tard, la forêt céda la place à d’immenses terres agricoles. Au loin, Zac aperçut des silhouettes au travail dans les champs et se demanda brièvement si les royaumes mémoriels avaient des limites dans ce qu’ils pouvaient reproduire. La lanterne de Terea avait fait apparaître une armée composée d’Empereurs des bêtes et d’esprits forestiers de rang C.
Cette fois, il avait presque parcouru autant de terrain que tout son archipel, chez lui. S’il avait été plus rapide ou avait eu davantage de temps, aurait-il pu visiter Verdona et sa population immense ? Le royaume pouvait-il simuler des villes encore plus grandes s’il trouvait un téléporteur ?
« J’ai faim. »
« Oh, pardon », dit Zac.
Le mystère qui entourait Roan lui avait fait oublier que c’était un mortel qui avait besoin de manger et de se reposer régulièrement. Par chance, Zac gardait quelques provisions de qualité médiocre pour ce genre de situation.
« Prenons un dîner rapide », dit-il en déployant un Réseau d’illusion.
Le risque d’une embuscade était faible. Aucun signe de problème ne s’était encore manifesté, ni pour lui ni pour Tam. La diversion de la prêtresse semblait leur avoir fait gagner du temps. Zac vit enfin une expression humaine sur le visage de Roan lorsque l’odeur du repas se répandit dans le réseau. Son estomac gargouilla, trahissant ses efforts pour conserver son air de sage.
Zac ne lui tendit pas immédiatement la nourriture. À la place, il ressortit la réplique de la pierre. « Qu’est-ce que tu voulais dire, tout à l’heure ? »
Le garçon fronça les sourcils, contrarié, mais ses besoins élémentaires eurent raison de lui. « La terre se souvient. Ils t’ont vu creuser et la prendre. »
« Ils m’ont vu la prendre ? Quand ? »
« Il y a très longtemps », lâcha Roan en tendant la main vers le repas.
« Fais-les venir. Il faut que je sache ce que c’est. »
« Je ne peux pas. Ce n’est pas le moment. »
Zac contempla l’expression obstinée de Roan, vaincu. « D’accord. Une dernière question. Est-ce qu’ils peuvent la sentir, maintenant ? »
« Non. »
« Bien. Mange », dit Zac avec un sourire.
L’Enfant sacré se mit à dévorer le repas d’un air boudeur. Pendant ce temps, Zac rassembla ses pensées, puis rédigea un message. De l’autre côté de l’Étendue impériale occidentale, il retira son esprit de la Bibliothèque du Chaos pour sortir le billet apparu dans [Pureté du Vide]. ɽ𝐚ŊöBÈs
« Alors, comment ça se passe ? » demanda Esmeralda.
« La situation est sous contrôle, mais un imprévu est survenu », répondit Zac avant de lui raconter ce qu’avait vécu son corps humain.
« Je suppose que c’est une bonne nouvelle ? dit Esmeralda. Ce n’est pas que l’enfant puisse percer tes secrets. Quelqu’un t’a vu dérober la relique. »
« Ça voudrait dire que les royaumes mémoriels sont liés, dit Zac. Nos actions dans les époques précédentes pourraient avoir des répercussions sur les suivantes. »
« Heureusement que tu vas prendre une autre identité. Ton personnage de Terea est peut-être déjà recherché pour ses crimes. Bienvenue au club », ricana Esmeralda.
« Ravi d’en faire partie », répondit Zac en levant les yeux au ciel. « À ton avis, qui m’a vu ? »
« Quelqu’un a peut-être enregistré ta fuite et fait circuler l’histoire parmi les dignitaires », répondit Esmeralda en haussant les épaules. « Ce qui m’intrigue davantage, c’est que l’enfant t’ait reconnu. Les gens sur le champ de bataille ont dû voir un descendant des Wendimar, alors que tu es maintenant un vieux vétéran. »
« L’explication la plus simple est souvent la plus probable. L’enfant dit la vérité : la terre m’a vu, répondit Zac. Les Cieux primordiaux ont-ils des Esprits du royaume ? L’enfant pourrait-il être lié à quelqu’un comme Sendor ? Peut-être qu’ils voient à travers le déguisement ? »
« Je n’en suis pas sûre. Lord Sendor est une sorte d’anomalie. Les Esprits du royaume ne sont pas censés avoir une conscience active. Ils ressemblent davantage à une présence inanimée, comme les Cieux, expliqua Esmeralda. Mais j’imagine que si c’est arrivé une fois, ça peut se reproduire. Il pourrait aussi s’agir d’une conscience créée par l’Ordre de la Terre fertile. Ses membres auraient pu faire naître un Dieu de la Fertilité dans le cadre de leur mission. »
« On peut faire pousser des dieux comme des légumes ? » ricana Zac.
« Tout dépend de ce que tu entends par “dieu”. Si c’est une entité puissante, affranchie des chaînes de la mortalité, alors oui. N’importe quel Esprit d’outil décent correspond à cette définition. Si tu parles d’une existence toute-puissante régnant sur la création entière, le Système est ce qui s’en rapproche le plus. »
« Bon, tu as des conseils ? »
« Ils n’ont pas l’air hostiles, alors pourquoi ne pas voir ce qu’ils veulent ? Tu peux toujours abandonner le gamin et prendre la fuite si ça tourne mal. Laisse “la terre” se débrouiller avec les conséquences. À long terme, il faudra faire attention à ne rien faire qui nous attirerait des ennuis avec la Cour mercurielle », dit Esmeralda, l’air un peu dépité.
« Déçue de ne pas pouvoir piller tous les domaines mémoriels qui passent ? » Zac rit et lui renvoya un cristal qui avait enregistré leur conversation.
De retour dans le passé, Zac écouta la réponse en mâchant une lamelle de viande séchée. Tout était devenu bien plus pratique depuis qu’il avait rouvert son espace de purification. Celui-ci ne permettait pas seulement de communiquer à l’intérieur des souvenirs. Sa fonction première lui était très utile dans un monde saturé de souillure terrestre.
Le Nœud caché avait presque fini de purifier le [Cristal de restauration céleste] qu’il avait obtenu de Kristvan Wendimar. Ce trésor allait s’infiltrer jusqu’au cœur de son Noyau cosmique ; Zac se dit donc qu’il ne ferait pas de mal d’en éliminer les impuretés au préalable.
Deux jours sans incident passèrent. Roan n’était pas de très bonne compagnie, et la ruse de Zac pour lui soutirer des informations échoua de nouveau. Il passa la majeure partie de son temps à observer distraitement les environs. Ils traversèrent plus d’une douzaine de hameaux et de villages, et il avait perdu le compte des fermes. Zac aperçut aussi quelques cultivateurs errants. La plupart étaient plus âgés que lui, mais aucun n’avait atteint le rang E.
Zac comprenait pourquoi Tam avait aidé son disciple de nom. Les cultivateurs de la région étaient prisonniers, d’une certaine manière. Les confins de l’Étendue impériale occidentale étaient immenses. Même Zac aurait besoin de plus d’un mois pour atteindre Verdona, où l’environnement de cultivation était à peine meilleur. Il faudrait des années, voire des décennies, à un cultivateur de rang F pour rejoindre des régions plus prospères.
Ils devaient aussi traverser de vastes étendues sauvages sans maître, peuplées de bêtes. Même s’ils survivaient au voyage, ils auraient laissé passer leurs meilleures années de cultivation. Aucun Système ne leur offrait d’occasions de s’entraîner, de Jetons de téléportation ou d’épreuves hors monde. Leur lieu de naissance avait déjà décidé de leur avenir.
Le troisième jour, la situation changea enfin. Zac s’arrêta et regarda derrière lui. « L’ennemi se rapproche. »
Dans la ligne temporelle d’origine, un Trésor volant avait rattrapé Tam et six cultivateurs en étaient sortis. Zac ne pouvait rien faire pour le véritable Tam. Il revécut en silence la bataille qui faisait rage dans ses souvenirs. Le nouveau groupe était légèrement plus fort, mais il ne faisait pas le poids face à la fureur d’un vétéran décoré de l’Armée impériale. Tam démantela méthodiquement le groupe, faisant preuve d’une cruauté égale envers lui-même et ses ennemis.
« Je vais m’occuper d’eux. Attends ici », dit Zac en déposant Roan à l’intérieur d’un réseau défensif. « Ne sors pas du réseau. Si quelque chose arrive, serre ce jeton et je viendrai te sauver. »
Vingt minutes plus tard, Zac observait le ciel en silence, dissimulé dans l’ombre d’un arbre, son aura entièrement contenue. La forêt, qui paraissait ordinaire vue d’en haut, s’était profondément transformée. D’innombrables lianes se cachaient dans la végétation, prêtes à fondre sur leurs proies dès qu’elles seraient à portée. Zac avait autant que possible réprimé leurs auras et employé un vaste Réseau d’illusion pour renforcer l’effet.
Le piège était prêt, et sa cible arriva à l’heure prévue. Le Trésor volant était presque aussi rapide que Zac lorsqu’il utilisait [Frappeciel]. En quelques secondes, il passa d’un point lointain à un vaisseau juste devant lui. Il était déjà trop tard. Dix miles de forêt vierge explosèrent tandis que d’innombrables lianes se ruaient vers le ciel. Beaucoup dépassaient les douze mètres de large ; elles avaient entièrement évidé des arbres antiques pour s’y cacher.
Le Trésor volant se retrouva soudain encerclé par une mer verte et grouillante. Zac était déjà en mouvement. Un pas avec [Frappeciel] suffit à le placer au-dessus de la navette, bloquant leur unique voie de fuite. Zac déchaîna une volée de lames avec [Tranchant évolutif]. Elles ne parvinrent pas à percer l’impressionnante barrière défensive du vaisseau, mais l’assaut le poussa plus près du sol.
Zac eut juste le temps de voir deux silhouettes sauter du vaisseau avant que des milliers de lianes ne lui bouchent la vue. Les plantes voraces se resserrèrent toujours davantage, donnant l’impression que Zac flottait au-dessus d’une fosse immense remplie de serpents. Quand le mouvement frénétique s’arrêta, il désactiva sa technique.
Il ne restait rien de la forêt ni de ses proies. Les plus gros morceaux du vaisseau technocrate ne dépassaient pas la taille d’un doigt. Les six Transcendants avaient subi un sort encore pire. La meule vivante n’avait laissé derrière elle qu’un brouillard rouge et des lambeaux de tissu. Zac balaya rapidement les environs du regard pour confirmer leur mort, puis repartit.
La bataille qui avait poussé Tam dans ses derniers retranchements et lui avait coûté un bras s’était achevée en quelques secondes, sans même faire transpirer Zac.
Zac n’avait pas modifié le fonctionnement fondamental de sa technique en la faisant passer au rang D. Il n’en avait pas besoin. [Édit primordial] était une technique idéale pour les destructions à grande échelle. Il s’était surtout attaché à exploiter pleinement le plus grand avantage d’un Hégémon : son immense réserve d’Énergie cosmique.
La faiblesse de [Édit primordial], c’était qu’il n’avait pas la puissance directe et dévastatrice du [Jugement d’Arcadie] ou du [Début exaltant]. Mais cela ne valait que si l’on utilisait la technique de façon classique, par exemple au beau milieu d’un duel. Il fallait du temps pour atteindre une masse critique de lianes, et tout adversaire puissant disposait de capacités de grande ampleur similaires pour en freiner la croissance.
La situation changeait complètement si Zac avait assez de temps pour préparer le terrain. [Édit primordial] devenait d’autant plus meurtrier qu’on lui fournissait de l’énergie, et rien ne limitait la quantité qu’il pouvait dépenser. Vingt minutes à canaliser la technique avaient largement suffi pour éliminer le groupe de Transcendants en maraude. Ils n’étaient même pas parvenus à détruire le quart des lianes avant d’être submergés.
Malheureusement, il fallait réunir des conditions idéales pour y parvenir. Zac n’avait réussi que quelques fois pendant la guerre intersectorielle. La croissance de l’essaim était presque toujours entravée par les milliers de combattants de Kan’Tanu qui ripostaient. Bien sûr, immobiliser autant d’ennemis pouvait changer le cours d’une bataille, et la technique avait sauvé d’innombrables vies parmi ses alliés.
À l’inverse, si Zac faisait pousser un enchevêtrement avant la bataille, l’ennemi pouvait simplement l’éviter ou le faire exploser avec des Machines de guerre. Il avait essayé de préparer l’attaque dans des Anneaux du Monde, mais sa technique ne fonctionnait pas correctement dans un espace séparé. Zac espérait que cela changerait après la formation d’un Monde intérieur. Il ferait grandir [Édit primordial] comme une Malédiction du Cœur de Kan’Tanu, pour la déployer dès qu’il en aurait besoin.
Le duo reprit sa route, à une allure encore plus lente à cause de la ligne temporelle d’origine. Roan ne demanda pas pourquoi, et Zac ne jugea pas utile de le lui expliquer. Les jours passèrent sans qu’aucun autre Technocrate ne se montre. Le voyage ressemblait à une promenade tranquille au milieu d’un magnifique livre d’images, mais l’anxiété de Zac ne cessait de grandir.
Le souvenir lui paraissait de plus en plus creux. Il serait à court d’énergie dans quelques heures, et Zac n’avait toujours pas réussi à obtenir la moindre information utile. Finalement, il n’en put plus. Il allait devoir prendre un risque. Zac reposa Roan et sortit la véritable relique sacrée, qu’il agita sous son nez. Il espérait faire apparaître l’entité mystérieuse à l’autre bout.
« Je n’ai plus le temps. Tu dois m’expliquer ce que c’est, sinon nous nous séparerons plus tôt que prévu. »
Roan la regarda, puis désigna le chemin devant eux. « Nous y sommes presque. »
« Où ça ? » dit Zac avec exaspération. « Verdona est encore à des semaines d’ici ! »
Roan se contenta de le fixer d’un air vide. Zac le reprit à contrecœur dans ses bras. Heureusement, l’Earth Child disait vrai. Quinze minutes plus tard, Roan lui tapota l’épaule pour lui annoncer que le moment était venu. Ils venaient d’atteindre une clairière au milieu des bois. À part en faire un bon campement, elle n’avait rien de particulier.
« Qu’est-ce qu’il y a de si spécial… mais qu’est-ce que… ! » s’étrangla Zac. Les yeux écarquillés, il fila au centre de la prairie.
La pierre était couchée là, recouverte d’une couche de mousse, mais il n’y avait pas à s’y tromper. C’était exactement la même pierre qui servait de stèle funéraire à l’extérieur du souvenir. Zac regarda autour de lui, confus et horrifié, comprenant qu’il avait commis une erreur capitale. Il savait que se déplacer à l’intérieur des souvenirs modifiait sa position réelle. Mais il ne s’était jamais demandé s’il commençait au même endroit que celui où il avait trouvé la lanterne.
Avait-il passé presque une semaine à courir vers l’orage, au lieu de le laisser loin derrière lui ? Et qu’est-ce que Roan voulait dire par « c’est le moment » ?
Quatre vaisseaux apparurent à l’horizon au moment même où cette pensée lui traversa l’esprit. L’un d’eux dégageait une pression qui dépassait l’hégémonie. Il s’agissait soit d’un Monarque à demi-pas, soit d’un Hégémon au sommet qui avait consommé un puissant trésor frénétique. De toute évidence, ce n’étaient pas des renforts qui arrivaient.
Zac avait sa réponse. Au moins, la lanterne mémorielle de Tam Brooks se trouvait là où son voyage s’était achevé. Une bataille de ce niveau serait rude, même pour Zac en pleine forme. Inutile d’attendre une heure pour découvrir ce qui se passerait dans la ligne temporelle d’origine.
« Créer un pilier capable d’atteindre les Cieux n’est pas une tâche aisée. Il faut notamment des fondations solides », dit une voix ancienne, dissipant la confusion de Zac.
Roan s’était glissé hors de son porte-bébé et se tenait maintenant devant la tombe. Il écarta la mousse, et Zac sentit enfin la même Foi que celle des vagues d’énergie qui l’avaient conduit ici. Non, ce qui bouillonnait sous la surface dépassait de loin ce qu’il voyait à l’extérieur. Il avait l’impression que la pierre était la seule chose empêchant un réservoir monstrueux d’exploser et de transformer toute la région en une mer dorée de Foi impériale.
« Peux-tu imaginer le poids du Karma ? Le poids des conséquences ? L’Étendue impériale occidentale ne peut le supporter seule. Nous avions besoin d’aide. Quoi de mieux que… » Un rugissement assourdissant couvrit quelques mots de l’Earth Child. « …les véritables fondations des Cieux ? »
« Tu… » L’esprit de Zac était déjà sens dessus dessous, mais tout empira lorsqu’il leva les yeux.
Le ciel jusque-là dégagé avait été remplacé par des nuages tumultueux, zébrés d’éclairs rouges furieux. Les Cieux s’étaient abattus avec une violence vengeresse, et aucun Système n’était là pour contenir leur courroux. Zac n’en revenait pas : même les Nuages de tribulation avaient été reproduits à la perfection dans les souvenirs. Le premier éclair accumulait déjà sa puissance. Impossible de s’y tromper.
Il était bien réel, même si les Cieux semblaient hésiter entre frapper Roan et Zac.
« Ce que tu as pris s’appelle une [Porte de la Montagne Fuxi], poursuivit Roan — ou plutôt l’entité antique. C’est un pont qui relie les plans supérieurs au Vide du Dao. Seule cette montagne, la plus ancienne de toutes, pouvait supporter le poids de notre détermination. Seule la Montagne du Vide pouvait soutenir le Terminus pendant que nous mettions les Cieux à genoux.
« Que ce pont soit entré en ta possession peut être considéré comme le Destin. Nous reconnaissons la puissance que tu as déployée pour l’emporter. Mais l’équilibre doit être préservé. Plus que jamais, à présent. Surmonte cette épreuve et nous jurons, au nom du Destin que nous servons, de la desceller. Sans notre aide, la porte restera à jamais close. »
Son instinct disait à Zac de fuir à toutes jambes et de ne pas se mêler à cette histoire. Il devait profiter du peu de temps qu’il lui restait dans le scénario pour s’éloigner du cœur de l’orage. Il avait moins d’une heure, mais c’était toujours mieux que rien. Ici, il pourrait parcourir bien plus de terrain qu’en luttant contre les vents brûlants.
Mais ses jambes n’obéirent pas à la raison. La faim grandissait, et la folie se mêlait aux éclats rouges de colère qui se reflétaient dans les yeux de Zac. Encaisser le Courroux du Ciel et massacrer un Monarque à demi-pas en échange d’un pont menant droit à la Montagne du Vide ?
Quelle aubaine.