Chapitre 1 286
Une autre marque. Carl examina soigneusement les éraflures sur la paroi de la montagne. Il estima que le combat avait eu lieu un peu plus d’une semaine auparavant. Cela lui suffisait pour tirer deux conclusions. Premièrement, ils se dirigeaient bel et bien vers la Cour de Farsee. Deuxièmement, Carl les rattrapait. Les traces les plus anciennes qu’il avait découvertes dataient de deux jours de plus.
Parcourir davantage de terrain ne témoignait en rien de sa force. Il profitait du sillage de destruction laissé par sa cible, qui massacrait des bêtes et pulvérisait les formations naturelles à la seule force de ses coups. Il pistait un véritable monstre. Comme il se devait. C’était un signe, la preuve que son idée était la bonne.
Carl absorba une parcelle de Dao résiduelle dans ses yeux. Le monde se noya sous des flammes apocalyptiques qui menaçaient de le dévorer tout entier. Sa vision redevint normale après une lutte acharnée, et il suivit le flot doré invoqué par[La route de l’Olympe].
Chaque jour, il se rapprochait un peu plus. Les marques laissées derrière eux étaient largement suffisantes pour recharger sa compétence de pistage, impossible donc de perdre leur trace. Les dangers auxquels il avait été confronté après avoir vécu la vie d’Ervin Mantala, arpenteur principal au service de l’Atelier impérial, avaient curieusement disparu. Ce calme tentait de semer le doute dans son cœur, lui soufflant qu’il était une proie qu’on attirait dans un piège. Il n’en aurait pas le cœur net.
Quelles que fussent ses convictions, Carl ne put empêcher son cœur de s’emballer lorsqu’il aperçut enfin au loin le soleil glorieux qui brûlait. Il distingua vaguement une silhouette assise à son sommet. Elle abattait un jugement ardent sur un essaim d’insectes en contrebas. Comme un véritable soleil, ses flammes semblaient inépuisables. Leur supériorité numérique ne changeait rien au sort du couvain.
En moins d’une heure, il ne resta qu’une colline de cendres, large de près de dix kilomètres. Quelques carapaces des coléoptères les plus résistants dépassaient du bûcher funéraire. Carl n’eut pas besoin de recourir à ses talents oculaires pour comprendre qu’ils avaient été brûlés au niveau moléculaire, toute leur intégrité structurelle réduite à néant.
« Je suppose que c’est le moment », marmonna Carl.
Il rajusta ses vêtements et s’envola au grand jour, sans chercher à dissimuler sa présence. On l’avait probablement repéré depuis des jours, de toute façon. À mesure qu’il approchait, le soleil rapetissait, jusqu’à devenir un disque doré flottant à trois mètres au-dessus des cendres. Carl avait prévu de s’y poser avant de débiter son boniment, mais il comprit qu’il s’était montré trop optimiste.
Comment un tas de cendres pouvait-il être aussi chaud ? La sueur ruisselait déjà sur le visage de Carl après qu’il eut parcouru la moitié de la distance. Il avait plutôt l’impression de voler au-dessus d’un volcan en activité, si ce volcan était également doté du regard foudroyant d’un dieu indifférent. C’était tout simplement impossible. Carl s’arrêta à mi-chemin et repassa frénétiquement en revue les renseignements qu’il avait soutirés à Ogras et Kruta au cours de leurs beuveries.
« Dame Tayn, je vous apporte les salutations de l’empereur Atwood », croassa Carl en s’inclinant profondément. « Puis-je approcher ? » — « Vous êtes l’un des généraux de Zac ? »
« Hélas, non. » Carl secoua fermement la tête. Un général ? Pas question. C’était le genre de titre qui s’accompagnait d’attentes capables de vous tuer. « Je suis Carl Elrod, un simple homme à tout faire. »
La chaleur persistante continuait de s’insinuer dans son corps, mais la pression écrasante qui pesait sur son âme avait disparu. Carl prit cela pour une invitation et fonça vers le disque, priant pour qu’il lui offre un abri. C’était le cas. Il poussa un soupir de soulagement lorsque l’air étouffant céda la place à une brise rafraîchissante, mais oublia brièvement comment respirer en découvrant enfin le visage d’Iz Tayn.
Carl devait reconnaître que le patron savait choisir ses fréquentations. La jeune femme semblait tout droit sortie d’un conte de fées. Peut-être de ces vieux contes où la mort des enfants imprudents servait de leçon, mais sa beauté, elle, n’avait rien de ce monde.
Dieu merci, Lissa n’était pas là. Elle n’était pas du genre jaloux, mais Carl n’était pas sûr que cela vaille aussi pour cette femme. Qu’elle le veuille ou non, Iz Tayn avait tout d’une briseuse de ménage de niveau menace maximale. Carl ne put que prier en silence pour dame Atwood. Catheya était d’une beauté à couper le souffle, si l’on parvenait à passer outre son côté mort-vivant, mais cette fille la surpassait.
« Vous êtes le… garçon à tout faire de Zac ? » demanda la fée, apparemment perplexe.
« Le patron — euh, l’empereur Atwood — a tendance à provoquer… des bouleversements, je suppose. J’essaie de remettre un peu d’ordre. »
« C’est vrai », répondit Iz avec un sourire. « Vous n’avez pas besoin de vous censurer devant moi. »
Carl observa Iz avec méfiance un instant. Était-ce un piège ? Allait-il se faire foudroyer sur-le-champ pour avoir manqué de respect ? Non, le patron n’aimait pas les gens suffisants dans ce genre. Elle était probablement sincère. Comment Ogras l’avait-il appelée ? Carva-quelque chose ? Une princesse désœuvrée venue visiter les bas quartiers. Autant jouer le rôle de l’autochtone serviable.
« Comment va Zac ? »
« La dernière fois que je l’ai vu, le patron était à l’agonie, enfermé dans un bloc de glace. Il venait de finir d’invoquer des titans et de faire exploser une énorme station spatiale. »
« De la glace ? Des titans ? » Iz Tayn resta immobile un instant, les yeux saphir dans le vague, le temps que son cerveau redémarre.
Craignant qu’Iz Tayn ne se méprenne, Carl s’empressa de préciser : « Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. C’est une bonne chose. Ça ne peut vouloir dire qu’une chose : il est beaucoup plus fort, maintenant. Il doit aussi s’employer à détruire cet endroit. Le patron n’a jamais fait exploser de continent, alors il doit être plutôt enthousiaste. »
Le sourire d’Iz Tayn reparut. « Voilà qui ressemble à une aventure intéressante. Votre raisonnement est… inspiré. »
Ogras avait raison. Avec cette belle tyranne, mieux valait opter pour la décontraction. Qui sait, il survivrait peut-être à cette épreuve catastrophique ?
« Ma femme dit parfois que j’ai perdu la raison. Elle a peut-être raison », dit Carl en haussant les épaules. « Tout ce que je sais, c’est que j’ai perdu la plupart de mon stress le jour où j’ai accepté une vérité toute simple. »
« Laquelle ? »
« Il est plus facile de vaincre le destin que la folie du patron. Pour survivre dans cette vie, il faut accepter le chaos qu’il apporte. »
Iz s’émerveilla de la folie fervente qui brûlait dans les yeux de l’homme. Il était encore tôt, mais elle sentait là le germe d’une idée brillante. Quelque chose de puissant. Elle avait le pressentiment que grand-oncle aîné s’intéresserait à cet homme qui se prétendait homme à tout faire. Il pratiquait même le Dao du Feu. Leur rencontre était-elle due au destin ? Р𝘼ℕỔβΕ𝐒
« Carl Elrod. Y a-t-il une autre raison pour laquelle vous m’avez suivie toute la semaine, à part transmettre les salutations de Zachary Atwood ? »
« Oui. J’aimerais vous suivre, si cela ne vous dérange pas. »
« Vous êtes un Porte-Lumière de la Cour radieuse », dit Iz en désignant la marque sur la main de l’archer. « Pourquoi souhaitez-vous me suivre jusqu’à la Cour de Farsee alors que votre destin vous attend ailleurs ? Pour votre sécurité ? »
« Mon destin se trouve là où le patron a besoin de moi. Un sceau ne changera rien à ça », répondit Carl.
« On vous a ordonné de vous rendre à la Cour de Farsee ? »
« Non », répondit Carl en secouant la tête. « C’est juste que les deux Marcheurs de plans du patron ne sont pas très fiables. »
« Vous cherchez à compléter le cycle », déduisit Iz.
Son raisonnement était le même. Elle avait essayé de suivre la suggestion de Zac, bien qu’elle n’ait pas eu de quête à elle. Elle n’était pas allée jusqu’au bout : trois cours manquaient encore à l’appel parmi ses subordonnés. Parmi elles, la Cour de Farsee était la plus proche lorsqu’elle avait pénétré dans l’Étendue impériale occidentale.
Carl hocha la tête. « Je soupçonne que nos résultats dans les neuf cours amélioreront les chances du patron lorsque le Sceau du Palais impérial de gauche finira par apparaître. La Cour radieuse est déjà entre de bonnes mains, alors je me suis dit que j’irais plutôt ici. »
« Avez-vous trouvé quoi que ce soit qui confirme le bien-fondé de votre idée ? » demanda Iz.
« Oui. » Carl acquiesça d’un air grave. « Je vous ai trouvée. Cela doit vouloir dire que je suis sur la bonne voie. La volonté du patron agit de façon mystérieuse. »
« La fortune des cieux est limitée », dit Iz. « Et si la réalisation de mes objectifs faisait échouer vos projets ? »
« Je ne pense pas qu’on en arrivera là. La quête du patron disait qu’il pouvait former plusieurs cycles. Mais si votre réussite dépend de l’échec des plans du patron… » Carl sembla réfléchir longuement à la question. « Alors, je dirais que vous êtes sur le point de découvrir les montagnes russes du destin version Atwood. »
Iz observa l’étrange archer quelques secondes. Elle voyait bien qu’il n’ignorait pas son statut. Il savait qu’elle était Porte-Flammes et descendante d’une puissante faction, que sa force surpassait probablement celle de son « patron ». Et pourtant, il ne doutait pas un instant que le Chaos inné de Zac pouvait se déployer à travers le temps et l’espace pour façonner les événements à son avantage.
Carl Elrod était plutôt intéressant. Il possédait aussi quelque chose qui lui manquait : une conviction qui dépassait la raison. Durant son expédition de plusieurs mois au Cimetière impérial, elle avait suivi les règles à la lettre, s’appuyant sur ses connaissances et ses ressources supérieures. Et pourtant, elle n’y avait rencontré qu’une succession de revers.
Elle avait échoué dans la plupart de ses objectifs, qu’il s’agisse de traquer l’élémentaire agaçant ou de former un cycle complet de Porteurs de sceau. Elle avait failli perdre la vie aux mains de cultistes de province après avoir complété son sceau. Salou avait même dû se sacrifier pour ouvrir une voie de sortie. Iz savait qu’elle n’avait commis aucune erreur au vu des informations dont elle disposait à l’époque.
Une part d’elle estimait pourtant que ces pertes auraient pu être évitées si elle avait seulement cru. Cru en elle-même et en ses disciples, cru qu’ils pouvaient d’une manière ou d’une autre changer les conclusions inévitables tirées de l’immense savoir et de l’expérience de sa famille. Si seulement elle avait possédé cette folie qu’elle voyait chez Carl Elrod, cette foi inébranlable qui rejetait si farouchement la réalité qu’elle finissait par la changer.
« Alors voyons ce que le destin nous réserve », dit Iz. Le disque doré se mit en mouvement et ne tarda pas à laisser loin derrière lui les créatures fumantes. « Carl Elrod. Vous avez dit que vous aviez une épouse ? »
Le visage de l’archer s’illumina et quelque chose qui ressemblait à une invention selvari apparut entre ses mains. Iz voulait lui poser la même question qu’à Zac : les liens mortels avaient-ils aidé ou entravé sa quête du Dao ? Mais avant qu’elle en ait le temps, une succession d’images d’une démone et d’un enfant métis apparut.
« Oui. Lissa, et voici notre fille, Ella. Dieu merci, elle a hérité du visage de sa mère. J’espère qu’elle a aussi reçu mon flair infaillible pour la survie. »
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Le cocon qui le retenait fondit, et les narines de Rhubat furent aussitôt envahies par l’odeur du sang frais. Rhubat regarda autour de lui pour se repérer. Quatre jours s’étaient écoulés depuis sa défaite écrasante et sa capture, et on l’avait trimballé comme un bagage depuis. Le cocon avait parfaitement isolé ses sens, et le paysage n’avait plus rien à voir avec celui d’avant.
La ravisseuse de Rhubat avait choisi un grand nid d’oiseau comme campement. Il faisait plusieurs centaines de mètres de diamètre et était constitué d’arbres entiers qui retenaient les énergies intenses. L’épais matelas était fait d’une mousse étrangère qui libérait un voile nourrissant pour le corps de Rhubat. Au milieu du nid s’élevait un gros tas de Trésors naturels. L’agencement était grossier, mais Rhubat devait reconnaître qu’il surpassait toutes les chambres de cultivation conçues par les Zhix.
Cela n’avait pas sauvé les propriétaires du nid de la violence de leur ravisseuse.
Six grandes carcasses d’oiseaux inconnus gisaient sur le côté, étendues sur un lit de plumes violettes. L’une d’elles était plus grosse que toutes les autres réunies. C’étaient un parent et ses petits. L’adulte dégageait l’aura féroce d’un Roi des bêtes de rang supérieur, et pourtant, aucune trace de lutte n’était visible. Il avait été tué rapidement et proprement, afin de ne pas endommager le campement.
Rhubat ne prit pas la peine de chercher une issue. Des dizaines d’insectes, pas moins puissants que le Roi des bêtes tombé au combat, se trouvaient dans le nid. Certains fouillaient le tas de trésors, tandis que les autres se régalaient de chair d’oiseau. Rhubat savait qu’au moindre mouvement brusque, ils se jetteraient sur lui.
Quant à leur maîtresse, Rhubat ne parvenait même pas à envisager de lutter. Elle était assise non loin, jouant nonchalamment avec une plume ensanglantée. Elle était plus insectoïde que les Zhix ; seuls ses traits vaguement humains indiquaient qu’elle n’était pas un Roi des bêtes. Elle dépassait Rhubat de sept mètres, même avant sa transformation.
Ses proportions différaient de la norme : son torse faisait deux fois la longueur de celui d’un humain. Quatre longs bras élancés dissimulaient une puissance incompréhensible. Elle avait soumis Rhubat sans le moindre effort, repoussant d’un geste de la main toutes les techniques lancées contre elle. Leur duel, si l’on pouvait appeler cela ainsi, aurait été terminé en une seconde si elle n’avait pas voulu éprouver ses capacités.
Les instincts de Rhubat hurlaient qu’elle était un être exalté. La Reine des Élus, un être destiné à régner. Rejeter ses ordres revenait à renier la nature inscrite dans le cerveau de chaque Zhix. Était-ce pour cela que Rhubat se sentait si calme malgré sa mort probable ?
Peut-être valait-il mieux mourir. Rhubat savait que son identité de Briseur de chaînes approchait d’un territoire tabou. Cela risquait de retarder la quête des Zhix pour un avenir sans maîtres, voire de la faire dérailler complètement.
« Allez-vous encore essayer de vous battre contre moi ? »
« Je ne peux pas vous vaincre. »
« Ce n’est pas une réponse », dit l’étrangère avec un sourire. « Je suppose que vous tenterez de mourir de ma main selon la raison pour laquelle je vous ai capturé. »
Rhubat garda le silence. Elle avait raison, et un guerrier ne mentait pas.
« Je n’ai pas encore mérité de nom. Vous pouvez m’appeler Wrani, comme ma mère », dit l’insectoïde. « Je ne vous tuerai pas, sauf si vous m’y forcez. Vos semblables sont probablement les seuls autres cultivateurs insectoïdes de cette épreuve.
« J’ai fouillé vos affaires ces derniers jours, poursuivit la reine, sans se laisser troubler par le silence de Rhubat. Votre peuple s’appelle les Zhix ? Une espèce eusociale intégrée au Multivers il y a moins de vingt ans. Dire qu’il y en a non pas un, mais deux de votre espèce dans cette épreuve. Très intéressant. C’est prometteur. »
Rhubat hésita un instant, puis dit la vérité. « Nous ne sommes là que grâce à une faveur qui nous a été accordée. »
« Oui. Zachary Atwood. L’un des neuf Porte-Flammes », dit-elle en penchant la tête vers lui. « Ça ne marchera pas, vous savez. »
« Lord Atwood m’a dit que son objectif n’était ni le Sceau du Palais impérial de gauche ni l’Héritage qu’il renferme. Je n’ai aucune raison de douter de ses paroles. Il n’est pas votre ennemi. »
« Intelligent. Même s’il en avait la force, ce dont je doute, il n’aurait pas les appuis nécessaires pour lutter pour le grand prix », dit-elle en souriant. « Mais ce n’est pas de ça que je parle. Je parle de vous. Des Zhix vivant sous le toit d’un humain. Ça ne se termine jamais que d’une ou deux façons. Vous finirez par les exterminer. »
« Ou bien ? »
« Ou bien vous en ferez vos esclaves », répondit-elle, une lueur de colère dans les yeux. « Les humains sont individualistes. Certains sont généreux à l’excès. D’autres sont égoïstes. Certains sont des loups solitaires qui traversent la vie seuls. Les humains n’accordent pas autant d’importance à la communauté que les nôtres. Ils prennent notre stricte hiérarchie sociale pour de la stupidité et exploitent notre cohésion. Tant qu’un humain peut contrôler le chef d’une ruche, il prend le contrôle de toute la population. C’est presque ce qui est arrivé aux traîtres de votre espèce, non ? »
Rhubat ne pouvait pas la contredire. Des milliers d’années de souffrance sous la tyrannie des Dominateurs découlaient effectivement des manigances d’un humain cupide. Si Zachary Atwood avait révélé aux Zhix l’infinie capacité des humains au bien, Voridis A’Heliophos leur avait montré leur potentiel au mal.
Sacrifier des mondes entiers, y compris d’innombrables âmes de leur propre espèce, pour franchir un palier de cultivation ? Ce concept était étranger à Rhubat et à tous les autres Zhix. Le chemin parcouru par un Zhix sur la voie de la cultivation n’avait aucune importance. Faible ou fort, chacun œuvrait au bien de la ruche. La force individuelle n’avait aucune valeur.
Rhubat n’en aurait pas voulu aux générations à venir d’avoir un chemin plus facile, ni à leurs futurs dirigeants d’atteindre des sommets plus élevés. C’était l’ordre naturel des choses. La mort de Rhubat serait une faiblesse en moins pour la ruche, et son travail sur le Système de cultivation des Zhix serait poursuivi par son successeur. Cette mentalité avait permis aux ruches de rester unies face aux changements du monde. Les humains s’étaient retournés les uns contre les autres dès que l’ordre s’était effondré, devenant une menace pour leur propre survie.
La tumeur de l’égoïsme à courte vue avait subsisté après que Zachary Atwood eut rétabli l’ordre dans leur monde. Même les soldats agissaient de leur propre chef, ignorant parfois les ordres de leurs supérieurs. De nombreux guerriers de la Ruche de Kundevi avaient péri parce que de telles actions illogiques les avaient plongés dans une situation désespérée. Mais le changement était difficile, et son prix se payait dans le sang.
« Pourquoi nos différences ne pourraient-elles pas devenir notre force ? » dit Rhubat. « Les Zhix auraient péri sans l’aide de notre bienfaiteur, et sa faction aurait eu du mal à avancer sans notre force. Ensemble, nous avons atteint de nouveaux sommets pendant la guerre intersectorielle. »
« Tout ira bien tant qu’une menace extérieure vous forcera à rester unis », dit Wrani. « C’est lorsque votre faction arrivera à maturité que les fissures apparaîtront. Votre population croîtra plus vite que votre domaine, tandis que vos combattants les plus puissants auront besoin de ressources en quantité exponentielle. Ce que vous preniez autrefois à vos ennemis devra soudain sortir de la poche de vos compatriotes.
« Un empereur de l’humanité ne peut pas contrôler sa population comme nous. Il ne peut pas effacer la cupidité du cœur de ses subordonnés, ni surveiller le moindre problème dans son domaine. »
« Les Zhix peuvent apprendre à vivre avec d’autres espèces. »
« En sont-ils capables ? » Wrani secoua la tête et sortit un épais livre de l’anneau de Rhubat. C’était une version prototype des méthodes de cultivation des Zhix, qui intégrait les dernières intuitions de Rhubat après la création de son sceau. « Ça ne vaut rien. »
« Comme vous l’avez dit, les Zhix n’ont été intégrés que depuis vingt ans, répliqua calmement Rhubat. Ça s’améliorera. »
« C’est une impasse », dit Wrani. Le cœur de Rhubat se serra lorsque le tome s’embrasa. Rhubat fulminait de voir le travail acharné de son peuple ainsi balayé, mais ne pouvait rien y faire. L’immense insectoïde se pencha et gronda en plein visage de Rhubat. « Vous avez perdu votre voie. »
« Les Zhix stagnaient. Il nous fallait nous adapter à notre nouvelle réalité pour survivre ! »
« En intégrant la nature humaine à votre Héritage ? Pff ! » Wrani cracha et se redressa. « Même Zachary Atwood semble mieux comprendre votre voie que vous ! Les Zhix devaient changer pour que les cieux les acceptent ? N’importe quoi ! Les enfants Zhix ne naissent-ils pas sous les cieux ? Vous avez été aveuglés par la force d’un seul humain, au point de croire que son mode de vie était la seule réponse.
« Mais qu’en savez-vous ? Avez-vous vu les essaims inarrêtables qui se déchaînent dans la Tempête éternelle ? Avez-vous vu des éons d’efforts culminer avec la naissance d’un roi ou d’une reine dont le potentiel atteint les limites mêmes que tolérera le Cosmos ? Avez-vous vu les anciennes factions humaines trembler dans leurs bottes lorsque les seigneurs de l’essaim posent les yeux sur elles ? »
Tout au long de sa tirade, l’aura de Wrani ne cessa de croître. À la fin, Rhubat peinait à respirer. Qu’était-ce donc ? Comment pouvait-on vaincre un être pareil ? Il ne s’agissait pas seulement de la puissance brute et monstrueuse qui vibrait dans son corps. Elle portait en elle le destin de toute une race, au point de sembler aussi immense que le Dôme céleste.
« Les races insectoïdes n’ont pas à changer pour plaire aux cieux ! Nous incarnons la Voie du Ciel ! » déclara-t-elle, faisant trembler tout le nid.
« Que voulez-vous de moi ? » finit par soupirer Rhubat lorsque la pression retomba.
« Votre présence ici prouve que votre race possède des qualités précieuses. Pourquoi ne deviendriez-vous pas l’un de mes disciples ? Je vous aiderai à remettre votre espèce sur la bonne voie et à révéler son véritable potentiel », dit Wrani. « Je vous aiderai à rembourser votre dette envers cet humain. Plus tard, nous déplacerons vos ruches dans une région plus adaptée. »
Rhubat hésita. Il avait participé à cette épreuve pour découvrir un avenir pour son espèce. Était-ce là cet avenir ?
« Que voudriez-vous que je fasse ? »
Les mots avaient à peine quitté la bouche de Rhubat qu’une douleur aveuglante le foudroya. Rhubat gémit lorsque son bras gauche fut arraché. Mais cela n’était rien à côté du choc et de la confusion qui l’envahirent en voyant Wrani l’avaler tout entier. Rhubat vit son membre former une bosse dans la gorge de Wrani avant de descendre dans son estomac.
« Pas mal. Comme je le pensais, vos traits cachent quelque chose d’utile. Il faudra vous faire repousser les membres plusieurs fois pour que je puisse l’extraire entièrement. » Wrani se lécha les lèvres avec satisfaction. « Travaillez dur à votre rétablissement. Si j’arrive à intégrer vos gènes avant que nous atteignions la Cour des Liés, je vous laisserai goûter à la Primordial après l’avoir traquée. »