Chapitre 1 274
Les alentours explosèrent dans un chaos mêlant Foi et espace. Zac s’en tira indemne et se retrouva au milieu d’un cratère peu profond de cinquante mètres de diamètre. Au-delà s’étendait une mer orangée, ponctuée de neuf piliers qui semblaient vouloir saisir l’infini. Le nouvel environnement s’accompagna de l’afflux de souvenirs qu’il avait espéré. Son état partagé avec Terea Wendimar avait pris fin, remplacé par son existence jumelée habituelle.
Malgré tout, le chagrin de perdre son « père » persistait. Il s’intensifia même lorsque les souvenirs furent transférés à son côté Draugr pour qu’il les vive à son tour. Impossible de ne pas être touché par l’amour et l’inquiétude dont Kristvan Wendimar avait fait preuve. Cela lui rappela son vrai père — Robert Atwood, pas son père biologique dont Leandra avait parlé.
Un petit livre apparut dans la main gauche de Zac. Comme il était fait de matériaux mortels, il ne dégageait pas la moindre trace de spiritualité. C’était le journal qu’il avait trouvé à Greenworth, où Robert avait consigné ses derniers jours. Ses bords étaient désormais usés et ce n’était qu’une question de temps avant que ses pages ne jaunissent. Le garder dans un Anneau spatial ne pouvait pas arrêter complètement le passage du temps.
Zac soupira et rangea le journal. Il avait du mal à croire que des décennies s’étaient écoulées depuis qu’il avait vu son père pour la dernière fois. Son image était encore vive dans son esprit, mais pour combien de temps ? La plupart de ses souvenirs d’avant l’intégration étaient devenus flous, comme un rêve au réveil. Robert Atwood allait-il s’effacer comme son livre, rompant un autre lien avec la mortalité ?
Il reporta son attention sur l’objet qu’il tenait dans l’autre main. C’était le sceau du Clan Wendimar, et son existence soulevait des questions auxquelles il était difficile de répondre. Il était bien réel au toucher et dégageait une aura profonde, impossible à méconnaître. Le Destin impérial. Zac pouvait se représenter les générations successives de chefs du Clan Wendimar portant le sceau, chaque héritier ajoutant à sa spiritualité par sa conviction et son dévouement.
Le sceau résonna avec quelque chose à l’intérieur de Zac. Une sphère lumineuse jaillit de sa poitrine et grandit jusqu’à prendre le visage d’une femme au port assuré, qui partageait plus d’un trait avec Kristvan Wendimar. Pourtant, elle différait légèrement de la Terea Wendimar dont Zac se souvenait.
Son regard portait une antiquité qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez un Hégémon, ni même chez un Monarque. Comme la lumière ne dégageait aucune aura, Zac soupçonna que cette Terea avait vécu après la scène dont il avait été témoin. Qu’elle avait survécu à la calamité et atteint des sommets transcendants. Zac sourit. Le souhait de Kristvan Wendimar semblait s’être réalisé.
« Merci… » dit Terea d’une voix éthérée qui semblait venir d’un passé lointain.
« Je suis heureux d’avoir pu t’aider », répondit Zac, qui savait exactement de quoi elle parlait.
À la fin de la vision, la tension liée au partage d’identité avec Terea avait considérablement augmenté. La principale raison en était l’intensité de ses émotions lorsqu’elle avait vu son père empalé, mais ce n’était pas la seule. On aurait dit que la ligne temporelle s’était scindée en deux au moment où la Chambre de cultivation avait été éventrée. À l’origine, Terea n’était pas sortie pour massacrer les ennemis avant de s’enfuir. Elle était en train de franchir le seuil de l’Hégémonie suprême et ne pouvait pas se permettre de faire travailler simultanément deux corps sur son noyau. Ajoutez à cela la dégradation de son état mental après avoir vu son père sacrifier son Monde intérieur, et il n’était pas étonnant qu’elle n’eût pas terminé lorsque le temps était venu à manquer. La racine avait percuté la tour alors qu’elle reconstruisait encore son noyau, lui faisant perdre le contrôle de sa percée.
Kristvan était parvenu d’une manière ou d’une autre à contenir ses énergies déchaînées avant qu’il ne soit trop tard, mais son âme avait ainsi franchi le point de non-retour. À court de temps, Kristvan fit exploser la terrifiante arme qu’il portait dans la poitrine. Dans son dernier souffle, il déposa le sceau du clan dans la main de Terea et la projeta dans une déchirure spatiale. Il n’y avait pas eu le temps de se dire adieu ni d’utiliser la rune d’évasion. Pendant tout ce temps, Terea n’avait même pas réussi à ouvrir les yeux.
À l’inverse, Zac avait déjà achevé sa percée lorsque l’attaque avait eu lieu. Il aurait pu sortir de la tour une demi-journée plus tôt, mais avait choisi de ne pas le faire. Aussi exaspérante que fût la scène qui se déroulait sous ses yeux, Zac ne gâcherait pas sa percée pour protéger une illusion. Le noyau ne restait malléable que pendant un temps limité, offrant une dernière occasion de corriger certains des revers qu’il avait subis.
En intervenant au dernier moment, il avait tout de même pu réécrire la fin. Il avait donné à Terea la possibilité de dire adieu. C’était la raison de la gratitude qui brillait dans les yeux de l’esprit. Même si ce n’était pas réel, Zac avait aidé la lanterne mémorielle à apaiser les regrets de Terea. L’avatar spirituel façonné par la Foi se sublima, et Zac haussa les sourcils en sentant le Destin impérial qui l’imprégnait, ainsi que le jeton des Wendimar, gagner en puissance.
Terea s’effaça, sa Foi et son Destin se fondant dans le monde. Seule une infime parcelle revint à Zac, se changeant en traînée lumineuse qui pénétra dans sa main gauche. En baissant les yeux, il vit brièvement quatre séries de lignes apparaître, formant ensemble une version rudimentaire du Sceau du Palais impérial de gauche. Il les connaissait bien. C’étaient les lumières qu’il avait vues en absorbant des fragments de son sceau, sauf qu’elles ne contenaient aucune compréhension.
La lumière de l’âme de Terea remplit l’une des séries de lignes, la transformant en marque permanente, tandis que les autres s’effaçaient. La même marque apparut sur l’autre corps de Zac, mais il n’eut pas le temps de l’examiner. Un cri d’alerte retentit, accompagné d’un grondement sourd, tandis que le sol se soulevait. Dans le même temps, les arbres antiques qui entouraient le cratère se penchèrent vers Zac comme des prédateurs fixant leur proie. Leurs feuilles orangées s’assombrirent jusqu’à prendre une teinte ocre profonde, qui vibrait de malveillance.
Le bruissement des feuilles murmurait d’anciens secrets, générant une pression immense qui faisait craquer les os de Zac et trembler son âme. C’était un domaine puissant, qui n’était que le prolongement de quelque chose d’encore plus effrayant, remuant sous terre. Zac activa [Frappeciel] et se transforma en une lame de vie tranchante comme un rasoir, qui fendit les restrictions tandis qu’il jaillissait du cratère. [Morsure de Verun] éclata, et l’un des arbres fut nettement sectionné.
La vue brouillée, Zac profita de l’ouverture qu’il avait créée pour s’extirper du piège. Il maintint sa technique de déplacement et traversa la forêt à toute vitesse pendant plus de dix minutes. Tout ce temps, l’aura derrière lui ne cessa de gagner en puissance, jusqu’à surpasser celle d’un Monarque du Premier Stade. Alors, Zac désactiva sa technique de déplacement et se couvrit de [Zone du Vide].
Un cri désolé, porté par un vent invisible, réduisit toute la forêt au silence. Zac n’y échappa pas et fit tout son possible pour se fondre dans le décor. Un balayage chargé de malveillance passa sur lui, comme la lumière d’une torche faite de haine pure. Il parcourut la zone encore et encore, avant de renoncer à contrecœur. Zac expira, mais garda son aura dissimulée et reprit prudemment sa fuite. Très loin derrière lui, un bras de plus de cinq cents mètres venait de surgir du sol.
Sa main comptait plus d’une centaine de doigts, pliés selon des angles impossibles et tous braqués sur le sol. Déjà, les doigts se détournaient de la terre pour pointer vers le ciel. Le bras s’enfonça de nouveau dans le sol, et la forêt poussa un soupir collectif. Peu à peu, les chants des oiseaux et les rugissements des bêtes reprirent.
Zac n’avait aucune idée de la créature qu’il avait accidentellement dérangée, ni si elle avait été attirée par lui ou par les fluctuations provoquées par son arrivée. À en juger par son intense haine, il soupçonnait qu’elle avait senti la Foi impériale, la marque indéniable de son ennemi juré. Sans rien prendre pour acquis, Zac mit le cap sur une chaîne de montagnes au loin.
Tout en avançant, Zac passa en revue les souvenirs hérités de sa moitié Draugr afin d’éviter d’autres pièges. Seul son côté humain avait pénétré dans une vision. Esmeralda avait traîné son corps Draugr gelé directement jusqu’à ce royaume, où elle lui avait aménagé une grotte de cultivation provisoire pour qu’il puisse achever sa percée.
Ce que le Regard draugr de Zac avait pu apercevoir de son environnement différait grandement de ce que son côté humain voyait à présent. C’était un domaine maudit, où régnaient une pluie acide perpétuelle et des orages incessants, un endroit aussi hostile que possible. Or, Zac était certain de fuir la même forêt que celle de la vision : les Terres sauvages de Pangonia.
Impossible de confondre ses feuilles orange si caractéristiques. Même l’atmosphère générale était identique, à ceci près qu’elle s’accompagnait d’un nouveau sentiment de décalage qui lui rappelait le Phare du Centurion. C’était l’impression de se tenir dans un endroit enfermé dans une capsule temporelle depuis une éternité. Pourtant, la forêt ne dégageait aucun sentiment de mort ou de décomposition. Zac était stupéfait par la puissante pulsation de spiritualité chaotique qu’il percevait dans les arbres.
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N’importe quel arbre des Terres sauvages de Pangonia serait considéré comme un trésor par la plupart des factions de rang D du Secteur Zecia, et ils s’étendaient à perte de vue. Il l’avait déjà compris grâce aux souvenirs qu’ils partageaient, mais les énergies ambiantes étaient tout simplement stupéfiantes. Elles n’étaient pas forcément beaucoup plus denses que celles qu’il avait connues à Kavista. La différence tenait à leur plénitude et à la clarté de leur sens.
Même Zac pouvait sentir à quel point le Dao était proche et accessible. Il dégageait aussi une aura brute et primordiale, comme s’il portait encore la marque des temps anciens. Zac ne serait pas surpris que certains participants aux épreuves franchissent le pas sur-le-champ, surtout les habitants du Secteur Zecia, qui n’avaient jamais connu que le Dao creux des confins. Après tout, Zac voyait bien que l’épreuve ne se déroulait pas dans une Chambre temporelle.
Le Dao n’était pas la seule chose à porter la marque de l’antiquité. L’énergie, elle, n’était pas vraiment pure. D’abord, des traînées du Dao corrompu d’Ultom traversaient la région, en quantités toutefois bien moindres que ce à quoi Zac s’était attendu. Il ne parvenait pas à s’implanter dans un environnement aussi béni par la spiritualité. Étonnamment, l’Énergie cosmique contenait aussi de petites quantités de souillure terrestre.
Le Système avait transformé la cultivation de plus d’une manière. La plupart des gens avaient une idée des difficultés auxquelles les cultivateurs anciens avaient dû faire face, mais rares étaient ceux de la génération de Zac à connaître l’un des plus grands accomplissements du Système : l’élimination complète et absolue des impuretés de l’Énergie cosmique. Autrefois, même les meilleurs environnements, renforcés par des formations, contenaient toujours des souillures, et apprendre à composer avec cette réalité faisait partie des épreuves de tout cultivateur.
Zac se souvenait encore de sa deuxième vision de lignée, où Karz avait rejoint la Secte de la Source bleue. La cour qu’il avait choisie était restée déserte pendant des siècles, car elle se trouvait sur un site où l’énergie était extrêmement impure. Tout cultivateur ordinaire qui s’y serait entraîné se serait fait du mal, comme quelqu’un qui soutient sa cultivation à coups de pilules. Les impuretés se seraient accumulées jusqu’à former un goulet d’étranglement infranchissable.
Heureusement, le Système ne comptait pas faire subir aux participants aux épreuves toutes les difficultés des cultivateurs anciens. Une petite quantité d’impuretés s’infiltrait constamment dans le corps de Zac, avant de s’évanouir comme si elle n’avait jamais existé.
Tout le terrain d’épreuve était une capsule temporelle datant de l’époque de l’Empire Sans-Limites, tout comme le souvenir qu’il venait de revivre. En voyant à quel point les alentours correspondaient parfaitement à l’illusion, Zac se demanda si le reste de l’épreuve était identique. Dommage que les souvenirs qu’ils avaient partagés fussent extrêmement fragmentaires et ne contiennent aucune carte. Cela dit, impossible de manquer sa destination.
Au loin, un immense pilier de lumière s’élevait jusqu’au ciel. Il dépassait la portée des sens de Zac, qui ne pouvait donc pas en saisir correctement les dimensions. Des halos de runes lumineuses l’entouraient, et Zac distingua le sceau de la Cour de l’Indomptable. Huit autres piliers semblables étaient répartis à égale distance dans toutes les directions. Il était facile de deviner qu’ils servaient de balises pour les autres participants aux épreuves.
Aucun dixième et dernier pilier ne signalait le Sceau du Palais impérial de gauche. Il n’y avait pas non plus d’instructions pour expliquer les règles, comme lors de la Chasse au Trigramme oriental ou de l’Ascension du Crépuscule. Son intuition disait à Zac que les conditions nécessaires pour exhumer le Sceau du Palais impérial de gauche n’étaient pas encore réunies. Prendre la place de Terea Wendimar et la marque sur ses mains constituaient ses premiers indices sur la manière dont le Système avait organisé l’épreuve.
Comme par hasard, sa compagne venait de regagner leur cachette, de l’autre côté de l’épreuve.
« Tu n’as pas peur de provoquer une déviation en planant comme ça ? » lança Zac avec ironie en repoussant l’énorme tête d’Esmeralda. Elle rôdait juste à côté de lui, observant la nouvelle marque sur sa main.
« Je ne suis pas stupide. Ton aura s’est stabilisée il y a un moment. Je suis restée là parce que je me suis dit que tu avais quelque chose à faire », répliqua Esmeralda avec ironie. « Mais qu’est-ce que c’est ? Ça sent comme ces lumières maudites. »
« Je suppose que tu ne l’as pas trouvée ? »
Zac n’avait pas beaucoup vu le crapaud depuis le début de l’épreuve. Elle était partie chercher la lanterne mémorielle dès qu’il avait été installé, et ne revenait qu’une fois tous les un ou deux jours. Son expression profondément agacée suffisait à Zac pour comprendre comment se passait la chasse.
« Rien du tout ! » Esmeralda tapa du pied, furieuse. « Et puis, ça ne changerait rien. Il y a des lumières partout, mais je ne peux toujours pas toucher à ces trucs. On dirait que tu as compris quelque chose ? »
« Je crois », répondit Zac en partageant avec elle les expériences de son corps humain.
« Tu as pris la place de la personne à l’origine de la lanterne mémorielle ? » réfléchit Esmeralda en examinant la marque. « Quelle chance tu as. Imagine si on avait déposé ton corps gelé directement dans la forêt. Tu aurais dû finir ta percée dans le ventre d’un Empereur des bêtes. »
« Quelle chance, hein ? » marmonna Zac.
C’était une hypothèse raisonnable. Zac aurait lui aussi tout mis sur le compte de sa chance exceptionnelle, s’il n’y avait pas eu l’indice évident que la lanterne mémorielle avait été envoyée jusqu’à lui. Il n’avait absolument aucune idée de la façon dont Leyara avait appris sa situation, ni de comment elle avait réussi à lui faire parvenir une illusion aussi adaptée. Mais la marque qu’elle avait laissée sur le fragment ne trompait pas.
Zac savait qu’il était arrivé quelque chose d’étrange à Leyara. Il n’avait plus eu de ses nouvelles depuis qu’il avait rencontré la mystérieuse nonne cachée à bord du vaisseau du Monarque Everfast, et l’attitude du Monastère du Vide à son égard avait complètement changé après les événements du Phare du Centurion. Peu importait qu’il s’agisse d’une pièce d’un plan plus vaste ou d’une véritable tentative de lui venir en aide.
Il avait choisi de faire confiance à Leyara, et il avait eu tout à fait raison. S’il en avait l’occasion, Zac tenterait de lui rendre la pareille.
« Ce que tu as vécu n’a certainement rien d’un simple paysage mental ou d’une illusion. As-tu perçu des traces d’Énergie temporelle ? »
« Rien », répondit Zac. « Mais j’ai remarqué quelque chose vers la fin. Plus mes actes s’éloignaient du scénario d’origine, plus le monde semblait s’effacer. Comme si la modification de la ligne temporelle vidait l’illusion de sa substance. »
« Le vidait de quoi ? » demanda Esmeralda, le visage grave.
Zac réfléchit un instant. « De Foi, je suppose ? Je crois que toute la vision était maintenue par la Foi impériale, même si je ne comprends pas comment. »
« Le passé et le présent qui divergent… » Esmeralda ouvrit de grands yeux, comprenant soudain. « Voilà donc pourquoi nous sommes juste au-dessus du Fleuve du Temps. Changer l’avenir en modifiant le passé… Quel fou ! »
« De quoi tu parles ? »
Zac resta bouche bée lorsqu’Esmeralda lui décrivit le continent installé au-dessus du Fleuve du Temps, et comment elle l’avait vu se transformer en autel avec neuf bougies. Les bougies devaient être les immenses piliers de lumière, représentant les Cours inférieures. Ce qui signifiait que le calice était le Sceau du Palais impérial de gauche ou Ultom. Pouvait-il s’agir de celui qu’il avait vu lorsqu’il avait été choisi comme Fils saint du Calice empyréen ?
« Allumer les bougies et remplir le calice de puissance. » Zac commençait à avoir un mauvais pressentiment. Comme si les ennuis frappaient à sa porte. « C’est un rituel ? Que se passera-t-il s’il est achevé ? »
« Je crois… que cette épreuve est une mesure de précaution. Les lanternes mémorielles sont plus que des souvenirs immortalisés. Ce sont peut-être des balises liées au passé, avec la Foi impériale et le Fleuve du Temps pour pont. L’Empereur Sans-Limites joue avec la causalité. »
« Les lanternes mémorielles peuvent vraiment changer le passé ? C’est impossible », dit Zac.
En vérité, « impossible » n’était pas le bon mot. Zac avait vu Leviala Cartava utiliser ses Yeux temporels pour renvoyer des souvenirs à son ancienne version, ce qui lui avait permis de changer le cours des événements. Il se souvenait aussi des terribles conséquences qu’elle avait subies, alors qu’elle n’était remontée que de quelques secondes.
Plus récemment, Eoz avait traversé le temps pour l’aider lors de son éveil de lignée. Eoz était une Suprématie d’une puissance extraordinaire, mais il avait à peine réussi à vaincre la pression des Cieux en posant la main sur le Lac abyssal. Zac n’osait même pas imaginer le contrecoup cosmique que provoqueraient d’innombrables paradoxes temporels.
« S’il y a quelqu’un qui en est capable, c’est l’Empereur Sans-Limites », dit Esmeralda avec un mélange de révérence et de crainte. « Bien sûr, je ne pense pas que tu aies vraiment changé le passé. Si ma théorie est juste, il serait plus exact de dire que tu changes le souvenir du passé. »
« Le souvenir ? Celui de qui, et dans quel but ? » demanda Zac.
« Le souvenir du Multivers, évidemment ! Et tu as déjà vu pourquoi. Tu as dit que le Destin impérial émanant de cette baronne avait gagné en puissance après que tu l’avais aidée, non ? Tes actes ont créé une ligne temporelle hypothétique où elle a échappé aux démons mentaux et à une percée ratée. Son destin s’en trouverait donc renforcé. »
« Et quelque chose sur ce continent est capable de canaliser ce Destin impérial hypothétique et de le rendre réel. »
Aussi tirée par les cheveux que cela paraisse, Zac soupçonnait Esmeralda d’être sur la bonne voie. Modifier le souvenir du Multivers ? Cela ne ressemblait-il pas aux étranges capacités de Laondio, que Karz semblait être le seul à remarquer ? Ou à la façon dont l’identité de Karz avait été effacée du Fleuve du Destin, la rendant taboue ? Le cœur de Zac s’emballa de plus en plus tandis qu’il en mesurait les conséquences.
Tout cela était-il un plan de Laondio pour raviver les flammes mourantes du Destin impérial ?
« Regarde-toi. Pourquoi tu trembles comme ça ? » Esmeralda leva les yeux au ciel en voyant à quel point Zac était tendu. « Quoi ? On a toujours su que cette épreuve était liée à l’orientation de l’Ère. C’est normal que le grand patron veuille avoir son mot à dire, non ? Et surtout, qu’est-ce que ça peut nous faire ? Tu veux t’aventurer dans ces eaux troubles ou piller les lieux et filer comme un bandit ? »
Zac cligna des yeux quelques secondes, puis éclata de rire. « Tu as raison. Ça n’a sans doute aucune importance. Il nous suffit de découvrir les autres règles pour mettre la main sur le butin. Ce qui arrivera ensuite ne nous concerne pas, même si l’Empereur lui-même surgit de nulle part. »
« Voilà qui est mieux », dit Esmeralda avec un grand sourire. « Que pourrait-il arriver de mal si Esmeralda mène la danse ? En fait, j’ai déjà trouvé l’endroit idéal pour recueillir des renseignements. »
« Tu l’as trouvé ? s’exclama Zac. Les ruines de l’Empire Sans-Limites ? »
« Mieux encore. J’ai découvert une ville remplie de cultivateurs anciens. »