Chapitre 1 269
— Alors ? demanda Ilvere en voyant Tamira entrer dans la salle de réunion.
— Toujours rien. Notre liaison nous a dit que le conseil enquêtait encore sur « notre revendication ». Aucune de nos sources indépendantes ne signale de mouvement ni de préparatifs secrets.
— Inutile ! Little Bolt abattit rageusement la main sur la table. — Nous leur annonçons que le chef de la Kan’Tanu est mort et leur fournissons l’enregistrement d’un deuxième chapitre réduit en cendres. Et ils ne font rien ? Lord Atwood doit mettre tout le culte à genoux pour qu’ils se bougent ?
— Ce n’est pas tout, soupira Tamira. Nous avons reçu plusieurs rapports signalant la présence de Seigneurs du Monde et d’élites des chapitres sur les fronts de bataille du secteur. Ils poussent fort.
— Des rats qui quittent le navire avant qu’il coule, cracha Ilvere. Ça fait presque un jour que le Chapitre du Dieu brisé est tombé. Les nouvelles au sujet des Gardiens éternels ont dû se répandre parmi les élites de la Kan’Tanu. Je parie que les plus malins dépensent tout leur Mérite de faction pour s’enfuir par les fronts de bataille.
— Lord Atwood a-t-il dit si les géants poursuivraient leur route vers Zecia après avoir réglé leurs affaires à Zurbor ? demanda Carva.
— Je n’en sais pas plus que ce que disait le rapport et les ordres que j’ai déjà transmis. Mark Marshall secoua la tête. — Mais j’en doute. D’après ce que j’ai compris de notre bref échange, Lord Atwood s’est contenté de leur transmettre des ordres très simples : tuer les Dieux étrangers, puis semer le chaos à Zurbor. Ils ne sont pas capables de réfléchir par eux-mêmes au-delà de ça. J’imagine qu’ils s’arrêteront ou tenteront de revenir quand ils ne trouveront plus de cible à portée.
— Et jusqu’où portent leurs ordres ? demanda Ilvere.
— Aucune idée, répondit Mark. Mais ils semblaient au moins capables de sentir la présence des autres chapitres. Je suppose que c’est pour ça qu’ils ont pulvérisé toutes ces étoiles afin de se frayer un chemin, sans se soucier du continent ni de ses habitants.
Ilvere frissonna. Il avait encore du mal à croire ce qu’on lui avait montré une heure plus tôt. Les deux Empereurs jumeaux et leurs porteurs de sceau n’avaient rien voulu révéler sur leur mission, si ce n’est qu’elle pourrait changer le cours de la guerre. Quel euphémisme ! Ilvere avait vu un seul coup de poing annihiler quatre Monarques, sans rien laisser derrière eux. Un autre avait tué le Maître de chapitre et déchiqueté le dieu démoniaque qu’il avait invoqué au moyen d’un Grand Réseau. La bataille entre les deux géants et le chapitre de la Kan’Tanu avait duré moins de cinq minutes. Les Gardiens éternels avaient imposé un verrouillage spatial par leur seule force physique, puis avaient frappé jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un cratère. Pas de discussion, pas de pitié. Sitôt leur tâche accomplie, ils étaient partis vers la cible suivante, sans la moindre égratignure.
Mark Marshall avait eu de la chance de s’en être tiré. Le vaisseau qu’il pilotait avait été frôlé deux fois par des énergies errantes pendant le verrouillage, mais avait évité de justesse un impact direct. Il avait profité du vide de pouvoir pour conduire son appareil endommagé jusqu’au front de bataille actif le plus proche. Ils avaient rapidement éliminé le Seigneur du Monde local à coups de bombardements orbitaux, et les combattants zéciens s’étaient fait un plaisir de leur offrir le passage du retour en échange du Vaisseau cosmique.
— Outre les ordres, il y a aussi la question de l’énergie, intervint Boje. Je n’imagine même pas la quantité nécessaire pour téléporter une marionnette de la taille d’une planète d’un secteur à l’autre. La distance est peut-être des millions de fois supérieure à celle de leur saut précédent. Vous devriez comprendre le coût que cela représente, quand on voit que les factions établies n’envoient que leurs meilleurs éléments.
Cette simple évocation fit bouillir le sang d’Ilvere. La mission secrète de leur seigneur avait mieux fonctionné que prévu et porté un coup dévastateur à la Kan’Tanu. Qui sait ? D’autres chapitres avaient peut-être été démantelés depuis. Et qu’avaient fait les dirigeants de l’Alliance de l’occasion que leur offraient les élites de l’Empire Atwood au péril de leur vie ? Rien.
Les réserves de Dao de la moitié des membres de l’Alliance avaient déjà été évacuées, notamment celles de la Dynastie Dravorak et du Clan Allbright. La situation était encore pire au sein de l’Alliance marchande de Zecia, qui avait plus ou moins provoqué un effondrement logistique. Ces salauds sans volonté avaient vidé leurs coffres et filé en douce comme des voleurs dans la nuit.
L’Empire Atwood serait resté dans l’ignorance de cette trahison, comme la plupart des habitants de Zecia, sans le vaste réseau de leur seigneur. Même à présent, l’Alliance faisait comme si de rien n’était : elle appelait à l’unité et exhortait tout le monde à tenir bon. Elle se servait des plus démunis pour couvrir sa fuite et gagner le temps nécessaire à l’évacuation des richesses de Zecia.
— Peut-être reviendront-ils, maintenant que la situation a changé, dit Ciru Volor. Le pape est mort, au moins deux chapitres ont été anéantis et la plupart n’auront pas les moyens de payer le passage par les fronts de bataille. Avec des forces aussi limitées, ils ne pourront pas conquérir tout le secteur. Je m’attends à ce qu’ils se retrouvent dans la même situation que la Province Kavriel, autrefois.
— Revenir ? Pour quoi faire ? Régner sur des ruines ? Mener une longue guerre sectorielle contre la Kan’Tanu qui a réussi à passer ? Brazla éclata de rire. Cette épreuve leur a permis de nouer des liens avec des organisations qui, d’ordinaire, ne leur auraient même pas accordé un regard. Ces Monarques préféreraient être les larbins de factions de rang B plutôt que de se coltiner ce casse-tête.
— Il a raison. Il y a peu d’intérêt à rester maintenant que le Système s’apprête à tout conclure. Au mieux, ils laisseront derrière eux quelques puissances pour maintenir une voie d’approvisionnement en ressources, dit Ilvere.
Tous ceux qui avaient des yeux avaient compris depuis un moment dans quel sens le vent soufflait. Les avis ajoutés à l’Échange de mérites quelques jours plus tôt n’avaient fait qu’enfoncer le dernier clou dans le cercueil. Le Mérite ne serait plus attribué à partir d’un mois, et toutes les quêtes de désignation en cours devraient être achevées dans ce délai pour rapporter leurs récompenses.
Les Cieux impitoyables en avaient fini avec la guerre. Il restait possible qu’ils déclenchent la prochaine manche, mais Ilvere en doutait. Tous les cultivateurs encore en vie le sentaient. C’était comme si les Cieux avaient tourné le dos au secteur entier, et le Dao s’éloignait de jour en jour. Boje pensait que les Cieux impitoyables réaffectaient leurs ressources après leur défaite, et Ilvere avait tendance à partager son avis.
Ilvere avait envie de hurler contre les Cieux, tant tout cela était injuste. Ils avaient combattu, saigné, triomphé. Leur seigneur avait accompli l’impossible, deux fois. Et pourtant, le Fleuve du Destin continuait à les entraîner vers la ruine.
Non. Ilvere refusait d’abandonner le foyer qu’ils avaient bâti. Et tout n’était pas nécessairement perdu pour l’Empire Atwood. Ilvere s’accrochait à une information cruciale : rien n’indiquait que l’Échange limité allait fermer. Au contraire, l’avis annonçait une dernière mise à jour de ses offres à la fin de la guerre. L’une d’elles devrait leur ouvrir une issue, et ils avaient plus qu’assez de Mérite de faction à dépenser.
— Nous ne pouvons pas placer tous nos espoirs dans ces deux géants. Pas plus que nous ne pouvons faire confiance à Zecia. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes, dit Ilvere en rassemblant ses idées. Je propose de fermer tous nos fronts de bataille, sauf un, afin de préserver nos forces.
— Tu veux te terrer ? demanda Brazla, sans tenir compte du regard agacé de Ciru Volor.
— Non, c’est tout le contraire, répondit Ilvere. L’empereur Atwood nous a dit de nous fier à notre jugement pour nos projets d’expansion. Alors, commençons tout de suite.
— Intendant, vous proposez d’améliorer de nouveau notre monde ? demanda Rhubat en se penchant en avant, visiblement intéressé.
— Oui, acquiesça Ilvere. Et je pense que nous devrions aussi acheter au moins une douzaine de mondes nourriciers. Grâce aux Empereurs, nous avons largement plus de cent millions de Mérite de faction. Par prudence, nous devrions en dépenser une partie avant la mise à jour.
— Si nous allons de l’avant, je propose de recruter davantage de gens du coin, dit Little Bolt. Le désespoir gagne du terrain chaque jour, et même les gens du peuple commencent à comprendre que quelque chose cloche. Les cultivateurs errants ne sont plus les seuls à venir nous voir. Des clans entiers espèrent s’installer ailleurs pour échapper à la Kan’Tanu.
— Faire appel à des renforts extérieurs pourrait être utile si nous comptons augmenter le nombre de nos mondes. Nous avons besoin d’aide, et cela pourrait aussi servir de test, dit Alyn. C’est également l’occasion d’acquérir des héritages dans les domaines où nous sommes en retard.
Presque tous les participants approuvèrent cette orientation générale. Impossible de savoir comment la situation évoluerait, maintenant que l’occasion mystérieuse qui avait attiré les étrangers avait été avancée. Ils devaient en profiter pour consolider leurs forces et leurs fondations avant qu’il ne soit trop tard. À tout le moins, faire passer la Terre au rang D supérieur offrirait à toute leur population une occasion de progresser.
Des désaccords subsistaient sur la somme à dépenser avant la mise à jour et la vitesse à laquelle agir. Le groupe examina chaque point et se rapprocha peu à peu d’un consensus, jusqu’à ce que leur réunion soit interrompue.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi faut-il que j’apprenne par hasard que des membres de l’expédition sont revenus ?
Ilvere fronça les sourcils lorsque Petrus et Serzo firent irruption dans la salle. Son mal de tête se transforma en stupeur quand il aperçut autour de Petrus le même miroitement que chez Rhubat. Le vieux conseiller militaire était un porteur de sceau ? Comment était-ce possible ? Son aura était clairement… jeune ? Depuis quand son énergie était-elle aussi vibrante ?
« Intendant, active le réseau. »
« Tu… »
« C’est un subordonné du traître. »
Ilvere serra les dents et obéit à Rhubat. Des milliers de runes, jusque-là dissimulées sur les murs, le sol et le plafond, s’illuminèrent avant que les deux nouveaux venus puissent réagir et les immobilisèrent. Rhubat était déjà debout, une petite lance rayonnant de brutalité et de droiture à la main.
— Je craignais que les Cieux m’aient abandonné quand je n’ai pas pu participer à la mission du Maître de guerre. Qu’ils aient abandonné les Zhix. Je comprends maintenant que je devais rester pour une raison, dit Rhubat en s’arrêtant devant Petrus. La réponse que je cherche se trouve ici, sur notre sol.
Une vague de destruction meurtrière jaillit soudain de Petrus, poussant les défenses soigneusement disposées à leurs limites. Pourtant, l’onde de choc s’effondra brusquement sur elle-même, révélant la scène qu’elle dissimulait. La lance de Rhubat avait déjà transpercé le front de Petrus. Sa foi et son intention meurtrière expulsèrent la mort par les innombrables ouvertures de son corps.
— Pourquoi ? demanda Serzo d’un ton calme, tandis que Petrus s’affaissait sans vie au sol. Vos actes vont déclencher une guerre.
— Déclencher une guerre ? C’est trop tard pour ça, ricana Ilvere en lui lançant un cristal d’information. Serzo l’attrapa sans effort, libéré des entraves du réseau endommagé. Lis par toi-même.
Quelques instants plus tard, Serzo inspira brusquement. — C’est impossible ! Des Autarques qui pénètrent dans Zurbor, une guerre civile dans les Terres du Cœur ? Kator nous a trahis et il est mort ?
— Je comprends mieux pourquoi les communications étaient restées coupées, haussa les épaules Ilvere. Bref, notre patron sait faire la part entre rancune et reconnaissance. Il a dit que votre maîtresse l’avait aidé, alors nous vous traiterons équitablement. Seulement…
— Seulement quoi ? demanda Serzo.
— Comment savoir si tu es toujours du côté des Draugr et pas un autre espion de ce squelette ?
Serzo resta immobile quelques secondes, puis soupira. — Je vous donnerai la liste de tous les agents connus ou soupçonnés.
— Bien, dit Rhubat, dont l’aura vibrait d’une détermination farouche. Nous commencerons par purger les espions, puis nous passerons aux nouveaux mondes. Il ne restera aucune menace quand les Cieux m’appelleront.
Ilvere soupira intérieurement. Il ne contredit pas le Zhix, bien qu’il sache quel genre de tempête ils allaient déclencher. Des fleuves de sang couleraient avant qu’ils aient terminé. Tant pis. Ilvere n’avait aucun scrupule à se salir les mains pour protéger ce qui lui appartenait. Surtout maintenant qu’il avait une cause plus grande à défendre.
Son foyer.
Les chants graves firent remonter des années de souvenirs, et les voix s’entrelacèrent en une cage qui lui barrait toutes les issues. Résister revenait à rejeter l’univers, à renier l’ordre naturel. Des volutes invisibles de Dao et de Dharma tentaient de l’immobiliser et de lui faire accepter l’inévitable. Elle ne se laisserait pas faire.
Thea avait espéré ne pas en arriver là, sachant qu’elle devrait en payer le prix fort. Se rebeller contre la Sangha ne faisait que vous enchaîner davantage à son réseau karmique, où rancunes et sang vous ramenaient à son seuil. Pourtant, elle n’avait jamais été aussi sûre d’elle que lorsqu’elle avait sauvé ces enfants d’Onadar, avant le début de cette sordide affaire.
Abandonner le moi pour ne faire qu’un avec l’épée. Trancher toute distraction. Les chants ne l’atteignirent pas tandis que Thea entrait dans un état merveilleux ; la lame étincelante se moquait du mérite comme de la bienveillance. Elle n’avait qu’un seul but : trancher.
Le mouvement fut lent et délibéré, sans laisser deviner qu’il menaçait la nonne qui se tenait à plus de cinquante mètres. Il n’émit presque aucune énergie jusqu’à l’instant de frapper. Comme une lame acérée soudain tirée de son fourreau, une énergie meurtrière se condensa en un fil tranchant.
— Non !
La nonne retrouva ses esprits trop tard. Les chants furent tranchés, tout comme les liens karmiques qui tentaient de lui imposer leur volonté. Rien ne résista à l’éclat de la demi-lune, née et évanouie en un clin d’œil. Le monde demeura un instant figé, puis la réalité reprit ses droits. Les mains jointes en mudra tombèrent au sol, suivies de dizaines de morceaux de chair découpés avec netteté. Invisible à l’œil nu, l’âme même de la nonne avait été taillée en cubes, anéantissant toute chance de survie.
L’épée de Thea resta aussi immobile qu’une montagne après avoir révélé sa véritable essence. Pas d’artifice, pas de faste. Vitesse, tranchant et dévotion absolue : telle était sa conception du Dao de l’Épée et de sa voie. C’était la première leçon que lui avait enseignée Irei, et une vérité fondamentale qu’elle voyait chaque jour plus clairement.
Les jambes de Thea, elles, ne partageaient pas la conviction inébranlable de son Dao, et elle s’affala au sol. Le combat avait été bref, mais elle courait depuis un jour. Surtout, elle avait tout mis dans ce coup. Son cœur, ses convictions, son intention. Elle se sentait désormais vide et incomplète.
Un profond soupir l’empêcha de reprendre son souffle. Elle se tourna vers le bruit, et la colère remplaça le vide dans son cœur. Amanthi se tenait non loin, les yeux emplis de tristesse, fixés sur la nonne tombée. En balayant les alentours du regard, Thea ne vit personne d’autre de la Sangha, mais cela ne changeait pas grand-chose.
Thea avait réduit l’écart à force d’efforts incessants sur le champ de bataille et en réunissant deux fragments de son sceau, mais il était indéniable qu’il subsistait. En parfaite condition, elle aurait peut-être pu arracher la victoire contre Amanthi. Dans son état actuel, elle n’avait aucune chance. Heureusement, le délai de récupération de sa technique d’évasion touchait presque à sa fin ; il lui suffisait de gagner une ou deux minutes.
Et tant mieux, car elle avait plus d’une question à lui poser.
— Comment as-tu pu ? demanda Thea, les yeux brûlants des larmes qu’elle retenait à grand-peine. Tant de méfaits, et pour quoi ? Pour défaire tout ce que Zac a essayé d’accomplir ? Pour anéantir l’espoir pour lequel nous nous sommes tous battus ?
Thea était encore sous le choc de découvrir tout ce à quoi elle avait contribué sans le savoir ces dernières années. Elle avait failli former un Démon du Cœur, tant la frustration accumulée de voir Zecia si mal se débrouiller pendant la guerre était forte. Ce sentiment était devenu insupportable après que Zac eut réussi à démolir un chapitre entier de la Kan’Tanu et à semer le chaos dans ses rangs. Il avait renversé la table, sans aucun doute après avoir surmonté des obstacles insurmontables.
Et rien n’avait changé.
Tout cela était délibéré, en fin de compte. Pendant des années, la Sangha avait parcouru Zecia, sauvant certains au hasard et abandonnant les autres. Sauf que rien n’était laissé au hasard. Elle avait infléchi le destin de tout le secteur avec une précision chirurgicale. Un papillon battait des ailes et un ouragan éclatait sur un autre monde.
Thea n’était pas aveugle. Elle savait que ces moines souriants n’étaient pas des altruistes et que chacun de leurs actes cachait un sens plus profond. Mais elle croyait que leurs agissements impénétrables visaient à découvrir d’autres sceaux. Apprendre que tout cela servait à pousser Zecia au point de non-retour était presque insoutenable. Ce qu’elle avait entendu sur l’ampleur de leurs manœuvres, surtout au cours du mois écoulé, l’avait bouleversée.
Ils avaient distribué des Jetons de téléportation et des Pièces de Nexus comme des bonbons, donnant le coup d’envoi à l’exode en cours. Et pour chaque Monarque qui acceptait, deux autres suivaient. Qui resterait pour se battre jusqu’à la mort après avoir vu ses pairs prendre la fuite ? Bien sûr, de nombreux guerriers étaient prêts à lutter jusqu’au bout, mais la Sangha avait aussi prévu un remède à leur intention : le génocide.
Rien n’était exclu : provoquer des conflits entre les voisins zéciens, ou dissimuler l’avancée des troupes de la Kan’Tanu jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Quand ces méthodes insidieuses échouaient, ils recouraient à l’assassinat ciblé de personnages clés. Thea ignorait combien de champions de Zecia étaient déjà tombés. Personne ne le savait. Qui savait mieux effacer ses traces que ces moines démoniaques ?
Thea serait restée dans l’ignorance, préparant tranquillement l’épreuve à venir, si Paix éternelle n’avait pas fini par écouter sa conscience à la dernière heure. Il lui avait révélé la vérité et aidée à échapper aux yeux toujours vigilants de la Sangha. Mais cela n’avait pas duré. D’abord Vénération immuable, et maintenant Amanthi.
C’était peut-être cela qui lui faisait le plus mal. Amanthi savait. Il avait toujours été au courant, contrairement à Paix éternelle, qui n’avait découvert toute la vérité que quelques semaines avant elle. Thea avait vu en Amanthi un mentor et un ami, un point d’ancrage raisonnable et stable au milieu de la fausse amabilité insupportable des acolytes.
— Le mal… Je suis sûr que c’est ainsi que tu nous vois. Et tu as peut-être raison, soupira Amanthi.
— Alors pourquoi…
— Sacrifierais-tu une vie innocente pour en sauver cent ? Pour en sauver un million ? demanda le Gardien dharmique. C’est ce que nous faisons. Telle est la mission de la Sangha. Nous porterons les peines du monde pour nous assurer que le Cosmos suive la bonne voie. Pour le bien de toute la création.
Thea ricana. Elle avait assez longtemps entendu les foutaises intéressées de la Sangha pour savoir qu’il ne servait à rien de discuter.
— Crois ce que tu veux. Zecia est devenue un pivot du Fleuve du Destin, dit Amanthi en levant les yeux vers le ciel nocturne. Son sort aura des répercussions jusqu’aux confins du Multivers. Zecia doit tomber pour que les Cieux puissent s’élever.
Cette confirmation lui fit plus mal qu’elle ne l’aurait cru. Peut-être avait-elle encore espéré qu’il y ait autre chose. Une explication qui atténuerait leurs actes — ou plutôt les siens. Toute espérance envolée, il ne lui restait qu’un calme venimeux. Thea se redressa et pointa son épée vers son ancien compagnon. — Tu vas m’arrêter ?
— Tu te méprends, répondit Amanthi après une brève pause. Personne n’a donné l’ordre de te ramener. Vénération immuable a agi de son propre chef. Tu peux deviner pourquoi.
Thea renifla et jeta un regard au Sceau du voleur d’âmes qui émergeait du cadavre. Pas étonnant que cette garce soit toujours restée près d’elle sur le champ de bataille. Elle avait attendu de pouvoir s’emparer des fragments qui lui manquaient.
L’arhat répandit une poussière scintillante sur le corps, qui se désintégra en traînées de sanskrit s’élevant vers le ciel. Après une brève prière, Amanthi fit apparaître un voile doré.
— J’espère te revoir. Et j’espère qu’avec le temps, les blessures que nous avons causées pourront guérir, dit Amanthi avec un sourire triste en entrant dans le Dharma. Que la paix soit avec toi.
Thea cracha au sol avant de filer vers le sceau. Elle ne connaîtrait pas la paix avant d’avoir réparé cette injustice. Ni elle, ni la Terre.