Chapitre 1 266
L’univers répondit à la plainte d’Ogras avant même que Zac en ait eu le temps. Un hurlement inhumain, qui lui fit voir double, secoua toute la tour. Zac aurait perdu le contrôle de son noyau si sa moitié Draugr n’était pas restée dans la poche spatiale isolée. Le cri provenait du pilier de foudre, au loin, qui assombrissait l’éclat vacillant de la foi.
Alors, l’espace sembla se déchirer, et un immense enchevêtrement de vrilles gravement brûlées fut projeté dans la fournaise céleste. La Malédiction du Cœur n’eut même pas le temps de résister : elle fut arrachée et réduite à néant. Ce rejet n’avait rien à voir avec l’érosion absolue des Quatre Désolations. C’était le rejet de sa propre voie, le Grand Dao qui vous tournait le dos.
Voilà le danger d’une Confirmation du Dao ratée. On risquait tout pour prouver la validité de sa voie. C’était la divinité ou la mort. Un être au sommet de la Monarchie était en quelque sorte l’avatar de son Dao ; se le faire arracher revenait donc littéralement à se perdre soi-même.
La colonne vacilla puis disparut, mais Zac la voyait encore, imprimée sur sa rétine. Il sentit une fluctuation spatiale familière, et les Cieux jubilaient — tout le contraire de la colère qu’il ressentait toujours après avoir survécu à une percée.
« Les nuages se dissipent », fit remarquer Ogras en essuyant le filet de sang qui lui coulait du nez.
Zac acquiesça. « Les fluctuations spatiales doivent être des fragments d’un Monde intérieur effondré. »
« Je n’arrive pas à croire que j’ai participé à une mission visant à tuer le général sans le savoir. » Ogras rit, un sourire avide s’étirant peu à peu sur son visage. « Pourquoi faut-il attendre des heures avant que les points de contribution soient mis à jour ? Mes efforts devraient bien valoir quelques millions, non ? »
« Ce n’est pas fini, dit Zac. Le pape est un hérétique qui maîtrise le Dao du Sacrifice. Il pourrait s’agir d’une ruse pour se cacher des Cieux. »
« Tu crois qu’il a sacrifié sa Malédiction du Cœur pour s’échapper ? » Ogras hocha lentement la tête. « C’est possible. Qu’en penses-tu ? Les tiens s’y connaissaient mieux. »
« Aucun de nous n’a jamais survécu à cette étape, soupira K’Rav en apparaissant depuis la manche du démon. Ces énergies spatiales proviennent bien de son Monde intérieur. Même si ce vieux machin a survécu, il a dû sacrifier une bonne partie de sa cultivation. Ne pas tomber dans le coma serait un miracle. »
« S’il a perdu un ou deux stades, il ne représentera plus une menace pour le Secteur Zecia. Il mourra probablement avant d’avoir guéri de ses blessures, sans parler de retenter sa chance en Monarchie divine », ricana Ogras.
« Espérons que les Cieux ont achevé le travail. Un Monarque mourant et rancunier qui rôde dans les parages resterait une menace énorme pour nous », dit Zac avant de jeter un regard curieux à K’Rav. « C’était toi, tout à l’heure ? Qui a lancé une attaque faite de corruption ? »
« Un petit tour de passe-passe. » K’Rav avait l’air plutôt satisfait de lui. « Le goût de cette substance violette diffère légèrement de ce dont j’ai l’habitude, mais les techniques de Ra’Lashar fonctionnent très bien avec. Tu veux apprendre ? Ça pourrait t’être utile pendant l’épreuve, et mes tarifs sont tout à fait raisonnables. »
« Ne l’encourage pas, ce petit bâtard, ou on finira tous en fantômes vengeurs, dit Ogras. On a déjà absorbé beaucoup trop de cette saloperie. »
« Pas de tripes, pas de gloire », lança le gobelin spectral avec mépris.
« Célèbres dernières paroles… Hé, qu’est-ce qu’ils fichent, ces gros tas ? »
Zac suivit le regard d’Ogras et fronça les sourcils, perplexe. Les Gardiens éternels attiraient à eux la lumière du soleil et la foi dorée pour former une immense rune entre eux. Zac ne la reconnaissait pas du tout. Elle ne faisait pas partie des consignes élémentaires qu’il leur avait implantées en les éveillant, et ne ressemblait à rien de ce qu’il avait vu lors de son interaction avec la Balise du Centurion.
Le sigil semblait insatiable : il en aspirait toujours davantage. La perplexité de Zac ne fit que croître lorsqu’il se mit à absorber les innombrables déchirures spatiales. Réparaient-ils le sous-espace ? Il ne savait pas si c’était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Même si la Base du Centurion survivait, il n’avait aucune chance de la conserver : elle finirait donc entre les mains de quelqu’un d’autre.
Probablement un ennemi, vu leur position. Le pape n’était pas le seul à craindre. Zac avait senti quelqu’un l’espionner auparavant. Cette présence avait disparu, mais elle rôdait sans doute toujours dans les environs. Et il n’avait pas oublié que d’autres membres de Kan’Tanu et de la Secte du Cœur Noir devaient se trouver dans les parages. Il n’avait repéré le pape qu’au moment où il s’était connecté à la base, mais cela ne signifiait pas qu’une armada n’attendait pas à l’extérieur.
La stabilisation de la base ralentirait toutefois le compte à rebours de sa quête, et le temps lui manquait cruellement. Sa précédente percée avait pris moins de vingt jours : les trente jours affichés par le compte à rebours de sa quête auraient donc suffi, en théorie, même si sa situation était plus compliquée cette fois. Mais, au rythme actuel, ils auraient de la chance s’ils obtenaient dix jours, ce qui ne suffirait certainement pas.
« Quoi qu’ils fassent, il faut qu’on soit prêts », dit Zac.
« On s’en occupe. Ils viendront nous chercher dans dix minutes. Peut-être plus tôt, maintenant que tes marionnettes réparent les dégâts dimensionnels », répondit Emily en sortant de la salle de contrôle. Puis elle baissa la voix. « Ça va ? Qu’est-il arrivé à ton autre moitié ? Et à ce salaud ? »
« Ça va. Arcaz est dans le Vide », répondit Zac, perplexe. « Et Kator est mort. Tu n’as pas reçu d’Énergie meurtrière ? Tu as participé au combat. »
« Non, rien », dit Emily. Ogras confirma qu’il n’avait rien reçu non plus.
Zac sentit que cet indice était important. L’Énergie meurtrière était un élément fondamental du Système, qui fonctionnait partout dans l’Espace intégré. Les Royaumes mystiques, les Plans inférieurs et le Vide spatial ne faisaient pas exception. Pourtant, la poche qu’il avait réussi à créer échappait non seulement à l’emprise des Cieux, mais aussi à celle du Système.
Ce ne fut qu’alors qu’il se rendit compte que Kator n’avait jamais libéré son Sceau du Danseur de sang. Il avait été si occupé par le reste qu’il l’avait complètement oublié. Il ressortit le corps, mais le sceau ne s’était toujours pas manifesté. Peut-être apparaîtrait-il lorsque sa moitié Draugr aurait regagné la dimension principale.
Zac ne voyait pas encore à quoi pourrait lui servir directement un espace entièrement dissimulé aux univers, mais il savait que cette particularité avait des implications majeures. Il soupçonnait fortement que le phénomène était lié au Destin autant qu’au Vide ou à son lignage. C’était un espace dépourvu de Destin cosmique et de Destin impérial, où sa Voie du Vide servait de ciment à la réalité.
Une telle chose pourrait avoir de lourdes conséquences sur le fonctionnement des Lois et du Dao dans le Royaume du Vide. Elle rejoignait en partie l’aperçu de vérité qu’il avait entrevu dans la lumière d’Ultom. Les détails lui échappaient de nouveau, mais il comprenait mieux le rapport entre le Destin et les autres fondements du Cosmos. Le Destin donnait une direction.
Et ce n’était même pas là la révélation la plus importante. Le Destin se distinguait des Lois et du Dao par un aspect crucial : il n’était pas immuable. Après son expérience dans le Trône de la Tribulation, Zac avait déjà compris dans les grandes lignes qu’il pouvait se créer. L’illumination du jour lui avait fait entrevoir pourquoi c’était important, lorsqu’il avait observé l’affrontement entre la foudre de tribulation et le domaine de Foi impériale.
Contrairement au Dao ou aux Lois, le Destin ne pouvait que croître ou changer. Il pouvait changer de propriétaire. Zac repensa à sa conversation avec Wal’Zo, avec le sentiment d’avoir franchi un nouveau pas vers la vérité. Même avec le plan de l’Éternel, le Multivers perdait probablement une partie de son énergie à chaque ère. Si l’Éternel n’avait pas trouvé de solution quand le Multivers était à son apogée, comment les générations plus faibles des ères suivantes auraient-elles pu y parvenir ?
La réponse résidait dans l’accumulation du Destin.
Zac pouvait se le représenter. Ère après ère, les êtres les plus puissants affûtaient leurs épées au Terminus, résolus à briser les chaînes de la mortalité. Ère après ère, ils échouaient, et leur providence était déchirée puis absorbée par le Destin cosmique éternel. La clé de l’Éternité était une croissance du Destin qui dépassait les pertes d’énergie. Plus l’accomplissement était grand, plus le Cosmos en tirait profit.
Quelqu’un comme Laondio avait dû être une bénédiction pour Wal’Zo. Zac ne pouvait imaginer la quantité de Destin qu’il avait engendrée avec son grand dessein, ni tout ce que le Système avait produit pour lui. Si rien ne changeait au cours de cette ère, la majeure partie serait absorbée et transformée en Destin cosmique.
Ces questions lointaines préoccupaient peu Zac, mais l’idée que le Destin puisse être malléable, si. C’était pour cela qu’il avait soupiré de regret en sacrifiant toute la Foi impériale restante. Son instinct lui avait soufflé que des fragments de Destin étaient devenus sans maître pendant l’affrontement. Et même s’il était de loin le plus faible des participants, il aurait peut-être pu en détourner une partie à son profit — s’emparer littéralement du Destin.
S’il avait réussi, il aurait peut-être pu faire progresser sa Voie du Vide, renforcer durablement le Royaume du Vide et améliorer son titre qui augmentait sa Chance. Malheureusement, l’occasion était passée. Zac secoua la tête et remit la question à plus tard. Il devait s’occuper de son noyau, et d’autres occasions se présenteraient maintenant qu’il était plus proche de comprendre la vérité.
« Je peux vous laisser vous occuper du reste ? Je dois me concentrer sur mon noyau », demanda Zac.
« T’en fais pas, occupe-toi de ça. Je ne bouge pas sans mon porte-bonheur », répondit le démon avec un sourire, avant d’envelopper le trésor volant d’un voile d’ombres.
Le monde devint silencieux, et le doux tourbillon gris permit à Zac de faire abstraction de tout ce qui le distrayait. Sa conversation avec Ogras ne lui avait pas pris beaucoup d’attention, et il avait sans arrêt utilisé des dizaines de vrilles mentales pour réparer des parties de son noyau. Malgré tout, chaque instant comptait quand on courait contre la montre.
Des flots d’énergies précieuses se déversèrent dans l’espace quantique de Zac. Chacun provenait d’un trésor qui aurait rendu fous les Hégémons des Frontières. Les bandes flétries de débris en rotation retrouvèrent rapidement leur éclat et émirent de puissantes vagues de Vie, de Mort et de Conflit. Tout se déroulait comme il l’avait prévu, sauf qu’il se rendit compte qu’il lui faudrait des heures pour atteindre un état satisfaisant.
Ce n’était pas grand-chose à l’échelle de l’ensemble, mais le noyau intérieur ne pouvait pas rester sans surveillance aussi longtemps. Il perdait déjà la chaleur et la malléabilité acquises lors de l’ignition. Dans quelques heures, il serait revenu à la case départ. Après avoir pesé ses options, Zac sortit une boîte qui ne parvenait pas à contenir parfaitement les vents de Vie déchaînés du trésor qu’elle renfermait. Il souleva le couvercle et découvrit ce qui ressemblait à un œuf doré frétillant, sur le point d’éclore.
Il s’agissait en fait d’un cristal qu’il avait échangé auprès de la Trésorerie de l’Alliance contre une partie des réserves presque inconcevables d’objets qu’il avait pillés pendant la guerre. Les trésors obtenus lors de sa visite au Phare du Centurion étaient les plus singuliers et, en moyenne, les plus précieux. Pourtant, leur valeur restait dérisoire face à la quantité pure et simple d’Anneaux spatiaux qu’il avait raflés sur les fronts et les lignes de bataille.
La plupart des Hégémons des Frontières étaient désespérément pauvres, mais Zac s’occupait toujours des chefs du camp ennemi. Qu’il s’agisse d’élites des Sept Chapitres ou de Seigneurs des Mondes, la plupart avaient mis de précieux trésors de côté. Quelques-uns d’entre eux avaient amassé des fortunes surprenantes.
Zac possédait déjà seize trésors de rang D supérieur, sans compter ce qui l’attendait dans l’Anneau spatial scellé de Kator, même si seuls deux d’entre eux servaient sa cultivation. Il possédait déjà plus d’une centaine de trésors de rang D tardif, et le trésor de l’Empire Atwood en contenait encore davantage. Tous ces matériaux provenaient de massacres, et ils s’étaient révélés aussi utiles que le Mérite.
Il était presque impossible d’acheter avec des Pièces de Nexus ou des Cristaux cosmiques les ressources dont un Hégémon de stade intermédiaire ou tardif avait besoin. À ce niveau, les échanges se faisaient presque exclusivement contre des trésors ou des faveurs. Sa déferlante lui avait permis d’obtenir par le troc presque tout ce qu’il lui fallait, même si quelques éléments ne se trouvaient que sur l’Échange limité.
Pour sa percée jusqu’au sommet de l’Hégémonie, Zac devrait probablement chercher au-delà du Secteur Zecia, à moins que la boutique de l’Échange du Système ne soit toujours là à son retour de l’épreuve. Les matériaux ne manquaient pas, mais trouver ceux d’une qualité suffisante et adaptés à ses besoins pouvait prendre des dizaines de millénaires, quand il fallait fouiller un secteur ravagé par la guerre et la pauvreté pour les dénicher.
Zac sortit son[Marteau cosmique]et commença à extraire les traînées de spiritualité inutiles du cristal accordé à la Vie. Il sentit le trésor volant bouger à mi-parcours et devina que l’immense Destructeur impérial était venu les récupérer. Il ne s’attarda pas là-dessus. Cette étape différait d’une simple infusion de spiritualité. La moindre erreur ruinerait le trésor destiné à son Noyau intérieur.
Il lui fallut vingt minutes pour extraire autant de spiritualité que possible sans déstabiliser le cristal. D’ordinaire, il aurait poussé l’opération un peu plus loin avant de le placer dans le raffineur, mais il ne le pouvait pas cette fois. Sa moitié Draugr était encore occupée à rassembler des matériaux dans le Royaume du Vide, ce qui l’empêchait de raffiner simultanément le trésor correspondant, accordé à la Mort.
Zac fit passer la boîte vaporeuse depuis son côté Draugr grâce à[Pureté du Vide], mais ne commença pas tout de suite le raffinage. Il étendit d’abord son Sens de l’âme au-delà du rideau d’ombres et constata que ses Réseaux de formation du Noyau avaient été déplacés dans un vaste hangar. Galau était en train d’installer autour de lui un réseau qui imitait sa grotte de cultivation. Emily se reposait tandis qu’un tourbillon de tomahawks dansait autour d’elle, ce qui perturbait l’infusion de Vie et de Mort de Galau.
Ogras se tenait un peu plus loin et discutait avec deux inconnus : Carl et ce qui ressemblait à un fantôme. Ils se disputaient. Zac dissipa donc les ombres. « Qu’est-ce qui se passe ? »
« Désolé, on t’a dérangé ? » Ogras grimaça tandis que le trio s’approchait. « Tu peux nous accorder un instant ? »
« Pas longtemps. Une minute ou deux. »
« C’est tout ce qu’il nous faut », s’empressa de dire Carl en se tournant vers le fantôme. « C’est lui. Comme vous le voyez, il est en pleine percée. L’interrompre davantage compromettrait notre grand dessein. »
« Notre grand dessein ? »envoya Zac par télépathie.
« Seigneur, jouez le jeu, je vous en prie. Nous n’avons toujours pas accès à la majeure partie du vaisseau, à moins que vous ne parveniez à convaincre cette tête de mule. Ça ne devrait pas être trop difficile. Il est un peu idiot, et notre éclat l’a déjà presque convaincu », expliqua Carl.
« Monsieur, veuillez présenter vos titres, ou je n’aurai d’autre choix que de vous emprisonner tous pour usurpation de l’identité d’un officier impérial », dit l’esprit à l’allure distinguée en s’inclinant légèrement.
Zac réfléchit un instant, puis sortit le[Jeton du Cycle de la Cour]. La rune de Foi impériale détruite que le Système lui avait transmise aurait été encore plus utile, mais il n’en eut pas besoin. L’esprit eut l’air frappé par la foudre de tribulation et recula, stupéfait.
« Salutations, Votre Éminence », dit l’esprit en s’inclinant bien plus bas. « Veuillez m’excuser pour cette réponse tardive. La Base du Centurion est scellée depuis trop longtemps, et je n’ai pas pu effectuer les vérifications d’usage. Votre valet m’a heureusement informé de votre arrivée, mais il ne m’a pas révélé votre illustre affiliation. »
« Ce n’est pas grave », répondit Zac en jetant un regard à Carl, qui secoua la tête, perplexe.
« Puis-je vous demander ce qui amène le Saint Fils du Calice empyréen à bord de mon humble vaisseau, et comment je peux vous aider ? »
Zac toussa en voyant les yeux de Carl s’écarquiller brièvement de stupeur, avant de reprendre une expression calme, mais mal à l’aise. Emily et Galau interrompirent eux aussi leur activité pour le regarder, surpris. Ils connaissaient trop bien l’Instructrice Rava et le Calice empyréen, mais Zac ne leur avait jamais raconté comment il était devenu leur Saint Fils par accident. Il s’était contenté de dire qu’il avait réussi l’épreuve de Rava, ce qui permettait aux autres d’utiliser ses installations.
Comment un ancien Ship Spirit avait réussi à découvrir son statut échappait à Zac, mais cela n’avait sans doute pas d’importance dans leur situation actuelle. Ce qui comptait, c’était qu’ils venaient de gagner un allié très puissant.