Chapitre 1 225
Zac n’eut pas le temps de réagir qu’une chaîne, miroitant de l’éclat doré du Système et d’une dense aura d’Ordre, reliait leurs bras, ceux de Zac et de Kator. La chaîne illusoire ne se manifesta qu’un instant avant de disparaître, laissant une marque sur sa main gauche. Son Sens du danger resta silencieux, tout comme son Noyau de spécialité et sa lignée.
C’était prévisible, puisque Kator ne l’avait pas attaqué. Zac jura en contemplant la marque familière, ce qui fit rire Kator. Son rire fut brusquement interrompu quand la jambe de Zac s’écrasa contre sa poitrine avec la force d’un train lancé à pleine vitesse. Le Reaver s’écrasa contre le mur d’en face, qu’il enfonça profondément. Zac grogna et recula lui aussi d’un pas, avec l’impression d’avoir reçu un coup en plein cœur.
« Toi… ! » lança Kruta, le corps déjà enflammé tandis qu’il se précipitait à travers la porte.
« Tout va bien », dit Zac en se rasseyant sur sa chaise et en se massant la poitrine.
« Juste un échange amical », ajouta Kator en titubant jusqu’au canapé.
« Tu en es sûr ? » demanda Emily, qui reçut un signe affirmatif de la tête.
Zac n’avait pas vraiment prévu de se battre avec Kator. Il devait confirmer ses soupçons, et rouer de coups le Reaver exaspérant lui avait semblé la méthode la plus satisfaisante. Une deuxième confirmation lui parvint sous la forme d’un flot d’énergie chaleureux qui nourrit son âme épuisée. Emily et Kruta repartirent après avoir lancé un regard d’avertissement au squelette imposant.
« Et voilà que nos destins sont liés. »
« Espèce de taré », lâcha Zac, vaincu. « Je n’arrive pas à croire que ce soit toi qui aies acheté le[Lien de solidarité]. »
Le[Lien de solidarité]était un trésor spécial de l’Échange limité, qui coûtait la somme astronomique de 750 000. Zac s’en souvenait parfaitement, car il avait lui-même envisagé de l’acheter. Il avait été surpris de le voir disparaître un jour, compte tenu de ses inconvénients considérables. Et il l’était encore plus de découvrir que Kator était l’acheteur. Depuis le début de la guerre, Kator s’était délecté des massacres. Il avait débusqué plusieurs porteurs de sceaux et réclamé leurs primes, et ce n’était que le début de ses nombreux exploits. Après son avancée, il avait grimpé à la deuxième place du classement de rang D supérieur, malgré une concurrence féroce. L’Hégémonie tardive réunissait des dizaines de générations des plus grands prodiges de Zecia, et les plus puissants étrangers se trouvaient eux aussi dans cette catégorie.
Même ainsi, cet achat avait dû engloutir une part considérable des réserves de Kator. Il ne l’utilisait même pas comme prévu, et le Reaver semblait subir un contrecoup plutôt sévère. Après tout, le coup de pied de Zac n’était pas assez puissant pour blesser réellement Kator au point de faire fluctuer son aura de façon erratique.
« Pourquoi pas ? » ricana Kator. « J’ai su qu’il fallait que je l’obtienne dès qu’il est apparu dans l’échange. J’avais l’impression que c’était le destin, que le Système l’avait mis là rien que pour moi. Je cherche quelque chose de semblable depuis que j’ai compris à quel genre de salaud j’avais affaire. Je comptais le garder pour l’épreuve, mais je pense qu’il me sera plus utile pendant cette mission. »
« Nous devons traverser un environnement incroyablement instable pour rejoindre la base des Centurions. Une seule anomalie spatiale, et nous sommes fichus », dit Zac en lui lançant un regard noir.
« Pas si nous restons ensemble. » Le Reaver éclata de nouveau de rire en voyant Zac s’agacer. « Allez, ne fais pas cette tête. J’ai parlé d’un boulet, mais tu ne vas pas t’en tirer sans rien y gagner. Je ne suis pas en train de t’aider généreusement, là ? »
Le[Lien de solidarité]était un trésor unique destiné aux Compagnons du Dao qui avaient choisi d’avancer et de reculer ensemble. Il créait un lien extrêmement puissant, semblable à la[Symbiose adaptative]. Mais au lieu du Dao de la Vie, le lien se forgeait par l’intermédiaire du Pic de l’Impulsion. Il était même stabilisé par un serment imposé par le Système et fondé sur l’Ordre.
Accepter le lien présentait des avantages considérables. Il avait deux fonctions principales. La première accordait un bonus équivalent à un titre de rang D de premier ordre tant que les deux liés combattaient côte à côte. La seconde permettait un transfert de dégâts extrêmement puissant.
Une partie des dégâts était répartie entre les deux liés, comme avec certaines anciennes compétences de Zac. Et ce n’était pas un simple partage. Le lien cherchait l’équilibre : le plus blessé transférait davantage de dégâts, tandis que celui qui était en meilleur état en gardait une plus grande part. Avec un être aussi résistant que Kator à l’autre bout, Zac pouvait détourner des quantités extrêmes de dégâts si nécessaire. C’était comme avoir une deuxième vie.
Le lien fonctionnait même avec des choses comme la Vigueur, l’Énergie mentale et l’Énergie cosmique. Cette énergie était aussi bien plus facile à absorber que n’importe quelle pilule de récupération. C’était ce que Zac ressentait en ce moment. Kator était sorti presque indemne de la bataille précédente, alors le lien fournissait déjà de l’Énergie mentale à Zac. Il examina le flot avec méfiance, mais il s’agissait bel et bien d’énergie pure, sans aucun danger caché. Le lien l’avait même transformée, la rendant sans propriétaire et dépourvue de caractéristiques distinctives.
Zac avait autrefois pensé que cet objet pourrait lui convenir, en ajoutant un deuxième lien. Le transfert d’énergie ne lui servirait à rien, mais les attributs et le transfert des dégâts seraient très utiles. Au bout du compte, il avait estimé que les inconvénients étaient trop importants, et il ignorait si le lien fonctionnerait correctement sur une seule personne.
Le prix à payer pour un lien aussi puissant était de quoi faire hésiter n’importe qui. Le plus important était qu’il n’imposait aucune limite au transfert des dégâts, même si les effets de guérison, eux, étaient limités. Il ne pouvait pas faire repousser un membre perdu, par exemple. Ainsi, si l’on perdait un bras, les dégâts se transmettaient sans arrêt à travers le lien, jusqu’à ce que le bras du Compagnon du Dao pourrisse à son tour.
Si l’un devenait infirme, l’autre aussi. Si l’un tombait, l’autre tombait avec lui. Comme son nom l’indiquait, c’était un véritable lien de solidarité. Cet aspect ne suffisait pas à effrayer Zac, puisque sa situation était déjà à peu près la même. C’était le deuxième inconvénient qui l’inquiétait davantage : les deux liés ne pouvaient pas rester longtemps séparés.
Si le lien se rompait, l’autre partie considérerait que son compagnon était mort. Elle s’autodétruirait pour tenter de faire entrer les deux compagnons ensemble dans l’au-delà. Zac et Kator survivraient peut-être grâce à leur constitution exceptionnellement résistante, mais ils auraient de la chance s’ils retrouvaient leur pleine capacité de combat avant un an ou deux.
C’était ce qui avait empêché Zac de l’acheter. Si le lien ne fonctionnait pas grâce à sa connexion quantique, il aurait été obligé de garder ses corps ensemble en permanence. Cela aurait compromis beaucoup de ses projets, et les avantages ne valaient pas le risque.
Et dire qu’il avait tout de même fini par tomber sur cet objet. L’intention de Kator était évidente. Il aurait tout aussi bien pu s’attacher à Zac avec une véritable chaîne. Impossible de tuer ou de se débarrasser du Reaver tant que Zac ne pourrait pas rompre le lien.
« C’est une assurance pour nous empêcher tous les deux de dévier du droit chemin », dit Kator. « Mes exigences ne sont pas excessives. J’ai pris un énorme risque en t’aidant, et j’attends un retour sur investissement. Tu m’emmèneras à la base de l’Empire Sans-Limites sans tenter de me jouer un tour, et tu ne m’empêcheras pas de toucher une part des contributions de guerre que ces choses vont générer.
— Tu m’aideras aussi à terminer la quête de ma dernière pièce, mais seulement si nous en avons l’occasion en chemin. Nous nous séparerons une fois qu’Ultom aura été réglé. »
« Nous séparer ? » dit Zac. « Tu aurais dû y penser avant de te lier à moi. »
« Inutile de prétendre que cette contrainte est permanente. Le[Lien de solidarité]n’est pas conçu pour être utilisé contre la volonté de quelqu’un. Il ne s’est pas complètement fixé, parce que nous n’avons ni amour ni lien fraternel. Il s’érodera de lui-même en quelques mois. »
Kator avait raison. Le serment ne pouvait pas se former correctement sans véritable lien affectif entre les deux utilisateurs. C’était probablement pour cette raison que Zac ne ressentait aucun bonus d’attribut lié au lien. Le transfert d’énergie prouvait toutefois qu’il était au moins partiellement fonctionnel. Et cela rendait leur situation encore plus précaire. Qui savait ce qu’il faudrait pour faire s’effondrer un lien aussi fragile ?
« N’oublie pas que j’ai vu tes méthodes, poursuivit Kator. Les prétendues capacités d’Eoz que tu as montrées sont la némésis de tout Dao. Tu devrais pouvoir éroder le sceau avec elles. Reste à savoir si tu peux le faire sans que je m’en aperçoive ou sans provoquer de contrecoup, bien sûr. »
Zac garda un visage impassible, s’efforçant de ne rien laisser paraître.
« Ah, quoique… Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter, après avoir vu les vents du destin que tu as déclenchés. Quelqu’un m’a un jour prévenu de ne pas aller trop loin, au risque de me faire entraîner par les courants. J’espère que ce petit bibelot m’aidera à garder la tête hors de l’eau. »
Zac fixa en silence l’objet posé sur la table pendant quelques secondes, les cheveux dressés par l’intense sensation de danger qu’il dégageait. En outre, une série d’alarmes s’était déclenchée à bord de l’Yphelion. Le vaisseau tenta de le téléporter à l’extérieur de lui-même, mais le trésor était solidement ancré sur place. Non, pas un trésor. Une bombe.
« Quel beau salaud tu fais. »
« Beaucoup de mes cousins m’ont dit la même chose quand je leur ai arraché cette occasion des mains brisées », dit Kator. « D’une certaine façon, je leur ai rendu service. Ces imbéciles tout raides se seraient fait avaler puis recracher par toi depuis longtemps. Et qui sait ? Ça nous aidera peut-être à ne pas dévier du droit chemin, jusqu’à ce que chacun obtienne ce qu’il veut. »
Zac contempla l’engin sinistre, en essayant d’en comprendre le mécanisme d’une complexité incroyable. La seule chose qu’il parvint à déduire, c’était qu’il semblait sceller une cicatrice instable d’où émanait le Dao du Pic terrestre. Si la bombe explosait, une faille menant aux Plans inférieurs déchirerait probablement l’Yphelion.
Sa lignée n’avait aucun moyen de contenir ou d’éradiquer les énergies emprisonnées à l’intérieur. Il serait comme une fourmi face à un char. Pire encore, l’engin semblait endommagé, à en juger par les deux runes brisées sur sa face avant.
« Ah, ce sont les sceaux », expliqua Kator en suivant le regard de Zac.
« Laisse-moi deviner. Si le troisième sceau se brise… »
« … tu auras droit à un spectacle extraordinaire, oui », dit Kator dans un soupir. « Mes subordonnés et moi devions être d’accord pour activer ce jouet. Un seul dissident aurait suffi à empêcher son activation. Maintenant, je dois porter ce fardeau tout seul. »
Zac observa encore quelques secondes l’engin apocalyptique, puis expira lentement et se leva. « Bienvenue dans l’équipe. »
Il n’y avait rien d’autre à dire. Zac savait qu’il ne pouvait pas se débarrasser de Kator pour l’instant. Le reste attendrait qu’il soit en meilleur état. Et il craignait de faire une bêtise s’il restait plus longtemps en compagnie de ce maniaque.
« Ravi d’être des vôtres », dit Kator tandis que Zac se dirigeait vers la porte. « Je ne suis pas déraisonnable, alors je vais laisser ce truc ici. Tu peux l’examiner et le désamorcer si tu veux. Souviens-toi seulement que chaque acte a ses conséquences. »
« Je m’en souviendrai », dit Zac au moment où la porte s’ouvrit. « J’ai hâte de voir quelles conséquences le destin te réserve. »
« Moi aussi, Draugr. »
Deux minutes plus tard, les principaux membres de son groupe s’étaient réunis dans une autre partie de l’Yphelion. Kator avait été conduit dans ses quartiers, et le salon avait été isolé par plusieurs barricades.
« Où en est la situation ? » demanda Zac, le visage dur.
« Ils ont cherché des sources de disharmonie semblables à celle qu’a provoquée la section non évoluée, dit Joanna, dont toute l’attitude empestait la soif de sang. Il n’y en a aucune. Galau procède encore à un examen plus approfondi, mais il semble que nous soyons à l’abri pour l’instant. »
« À l’abri », marmonna Zac avec un sourire de travers.
« Alors, comment s’est passée ta discussion avec le squelette ? demanda Emily. C’était quoi, cette chose que nous avons scellée ? »
« Pas terrible. Avec lui, j’ai toujours le mauvais rôle », grimaça Zac avant de leur expliquer la situation.
« Il t’a utilisé le truc du boost de couple ? s’étonna Emily. J’aurais fait une blague si ce n’était pas aussi tordu. »
« Il est aussi retors que les fugitifs hérétiques que j’ai traqués, mais il dispose des moyens d’une faction ancienne », souffla Ogras.
Zac avait espéré que la rencontre se passerait mieux, mais il était soulagé d’avoir été la cible principale du complot de Kator. Il avait craint que le boulet de Kator ne concerne ses subordonnés, voire la Terre. Si la situation empirait, il pourrait simplement faire monter ses gens à bord d’un autre vaisseau, puis rester avec Kator et la bombe.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda Ogras.
— Pour l’instant, maintenir la paix, répondit Zac. Heureusement, j’ai un peu d’expérience avec les faux amis retors et les marques encombrantes. »
« Hé… »
Zac sourit devant le regard noir d’Ogras, puis fronça de nouveau les sourcils.
« Pour l’instant… dit Joanna. Nous allons riposter ? »
« Bien sûr, répondit Zac. C’est une bombe à retardement, au sens propre, et ses objectifs changent sans cesse. Nous devons nous débarrasser de lui. Il faut seulement trouver un moyen qui ne nous tue pas au passage. Pas le droit à l’erreur. »
« Ça ne sert à rien de démonter la bombe tant que le squelette rôde dans le coin, dit Emily. Il peut en sortir une autre ou prendre des otages. »
« Ça ne sera pas facile. Il ne baissera pas sa garde », ajouta Ogras.
« Nous avons le temps de trouver mieux, dit Zac. Je viens de vérifier la balise. Le signal est confus, mais il nous faudra au moins deux mois pour atteindre notre destination. Je vais m’occuper du lien de mon côté. Je ne sais pas si je pourrai le vaincre, mais je devrais pouvoir maîtriser Kator à l’approche de la cible. »
« Nous examinerons l’appareil à distance. Il semble sûr de lui, puisqu’il l’a laissé à découvert. Cette confiance pourrait bien causer sa perte », dit Ogras avec une lueur sinistre dans les yeux. « Nous nous en sortirons encore cette fois. »
« J’ai besoin de me reposer, alors je vous laisse prendre le relais. Suivez le plan initial, dit Zac. Prévenez-moi si Vilari se réveille ou si quelque chose d’important arrive. »
La réunion prit fin, et Zac dut presque se traîner jusqu’à ses quartiers. Sa vision se brouillait, mais il se força à rester éveillé et tourna son regard vers l’intérieur. Certaines choses ne pouvaient pas attendre qu’il se soit reposé.
Cinq brasiers fumants de puissance ancienne persistaient dans son corps, imprégnant leur environnement de vérités étrangères. C’étaient les vestiges sans propriétaire, presque vidés de leur énergie après avoir formé l’Aperçu du Chaos. Comme auparavant, ils puisaient de l’énergie dans le vide, à la manière d’une planète. Le processus était nettement plus lent, maintenant que des volontés emplies de désirs sans bornes ne le contrôlaient plus.
En temps normal, Zac aurait profité de leur état affaibli pour les repousser dans leur prison mentale. Ce n’était pas possible aujourd’hui. La prison avait disparu, tout comme son sous-espace. Tous deux s’étaient effondrés lors de la dernière évasion. De toute façon, Zac n’était pas sûr de pouvoir les reconstituer sans les endommager.
Les laisser tels quels n’était pas une option non plus. Ils étaient actuellement comparables à un noyau ou à une compétence récemment formés. L’Atavisme les avait rendus malléables, et la fenêtre d’opportunité se refermait. Il devait au moins poser les bases de leur avenir avant de s’écrouler, et Kator lui avait déjà fait perdre une demi-heure.
Zac rassembla son Énergie mentale épuisée et combina celle-ci aux techniques de la[Forge cosmique]pour créer des instruments spirituels d’une grande précision. Des vrilles jaillirent de son Ouverture de l’âme, ciblant deux éclats et deux fragments. Des runes complexes furent rapidement gravées à leur surface, frémissant sous l’effet du Vide et des Daos de Zac.
Pendant que sa moitié Draugr s’occupait de Kator, son autre moitié avait fouillé la bibliothèque récemment obtenue avec l’aide de ses Daos améliorés. Il avait déjà un plan pour les vestiges, mais il y avait encore beaucoup à améliorer. Les réponses se trouvaient dans les notes exhaustives d’A'Zu et de Be’Zi, et les gravures qui apparaissaient sur les vestiges mêlaient des éléments nouveaux et anciens.
Les vestiges furent marqués l’un après l’autre, afin qu’ils continuent à lui apporter des bienfaits jusqu’à la formation de son Monde intérieur, au moins. La vision de Zac se rétrécissait à mesure qu’il puisait toujours plus d’Énergie mentale. Le cinquième ensemble fut bientôt achevé, et Zac le poussa dans son Espace quantique, où l’attendait son Noyau cosmique.
Zac souffla, soulagé, puis s’effondra. Il s’en était tiré sans encombre. Il contempla le tatouage sur sa main avant de sombrer dans un profond sommeil, une dernière pensée lui traversant l’esprit.
« Méfie-toi de ce que tu souhaites, salaud. »