Chapitre 1 209
Des rugissements furieux ébranlèrent le dojo, et l’aura oppressante des combattants força les observateurs alignés le long des murs à lutter pour rester debout. L’intention meurtrière fondit sur Tavza dès qu’elle franchit le seuil. Les Abysses l’engloutirent avant qu’elle ne puisse l’atteindre, sans troubler l’esprit de Tavza.
« Qu’est-ce que c’est ? » lança froidement Tavza en brandissant le jeton de communication, sans prêter attention aux spectateurs.
Pour toute réponse, on n’entendit que le bruit sourd de poings s’abattant sur une peau coriace et de griffes raclant l’os et la pierre. Trois cercles de ténèbres absolues apparurent sans un bruit et formèrent un réseau autour du Roi des bêtes qui se débattait. Trois éclairs désintégrèrent la tête du simien de rang D supérieur avant qu’il ait le temps de réagir, mettant prématurément fin au combat.
« Pauvre gars », dit une voix étouffée sous la carcasse décapitée, avant que celle-ci ne soit projetée de côté. « Je lui avais promis qu’il pourrait vivre s’il réussissait à m’immobiliser. »
« Qu’est-ce que ça signifie ? » répéta Tavza.
« Ce n’est pas évident ? répondit Kator. J’ai réorganisé notre groupe. »
« Tu m’as écartée de la mission pour me remplacer par l’un de tes lèche-bottes. »
« Mon bras droit, mais oui, dit Kator en appliquant une pâte sur son armure pour en effacer les éraflures superficielles. Tu es restée si longtemps enfermée dans ta crypte que je ne savais pas si tu en sortirais à temps. »
« Je m’entraînais pour notre mission. »
« Et j’apprécie ton dévouement. J’ai toutefois compris que nous embarquer tous les deux sur le vaisseau de ce gamin était une mauvaise idée. Que deviendrait notre mission si quelque chose tournait mal ? De cette façon, notre entreprise gardera une chance d’aboutir si je tombe au combat. — Tu as beau être aux commandes, il s’agit d’une opération conjointe. M’écarter, c’est rompre notre accord. N’oublie pas que tu es toujours sur le territoire des Draugr. »
« Réaffectation. Quelqu’un doit mener nos porteurs de sceau et les candidats restants jusqu’au cimetière. Tu as beaucoup d’expérience dans ce domaine : ton parcours dans le Territoire des Millions de Portes fait de toi la personne idéale pour cette mission. Bien sûr, tu peux rester ici si tu estimes que cette tâche est indigne de toi. »
« Si l’un de nous seulement peut rester auprès d’Arcaz Umbri’Zi, ce devrait être moi. Ta relation tendue avec l’atout est de notoriété publique. »
« Nous n’avons pas besoin de nous entendre pour travailler ensemble. C’est plutôt toi qui es trop proche de lui. Comment être sûr que tu ne vas pas t’enfuir avec ce petit bâtard ? » Kator éclata de rire. « Je ne suis pas convaincu que ta loyauté envers l’Empire passe avant celle envers ton lac. Alors c’est moi qui veillerai à ce qu’il termine sa quête et accomplisse son sceau. »
« Tu oses parler de loyauté en ce moment ? C’est toi qui… »
« Tu ne devrais pas croire toutes les rumeurs que tu entends, dit Kator en secouant la tête. Quoi qu’il en soit, ma décision est définitive. »
« Je vais… »
« Oh, j’ai apposé un sceau sur Kavista. Cette mission est d’une importance capitale pour notre cause. Nous ne pouvons pas risquer que des informations tombent entre les mains de nos ennemis. »
« Alors, c’est comme ça ? » dit Tavza, les Abysses au fond de ses yeux s’assombrissant.
« C’est comme ça, Draugr », gronda Kator tandis que des motifs se dessinaient sur ses Ossements de guerre.
« J’espère que tu t’étoufferas avec tes ambitions. »
Tavza tourna les talons et s’en alla, refusant de rester une seconde de plus avec cet insupportable Reaver. Céder à l’envie de le mettre en pièces ne lui apporterait rien. Ses chances de l’emporter étaient minces, et cela ne changerait rien. Malgré tous ses efforts, le Cœur n’avait toujours donné aucun signe de vie. Kator dirigeait toujours la mission, créée par le seigneur Primo et ratifiée par les quatre races.
Se déchaîner n’était pas différent d’enfreindre les lois fondamentales de l’Empire, tant que ses ordres restaient raisonnables. Ils n’avaient plus d’autre choix. Tavza arriva bientôt dans son bureau, où Laz l’attendait déjà.
« Il ne cédera pas. »
« Je m’en doutais. Ce casse-cou a utilisé l’Acte de Primo pour établir un blocus ; il doit donc être prêt à en assumer les conséquences. S’ils préparent vraiment quelque chose, il ne fait que s’enfoncer davantage. »
« C’est un faible prix à payer pour la Phalange du Ciel blanc si cela leur permet d’atteindre leurs objectifs. Il n’y a aucun moyen de contourner le sceau ? »
« Pas pour quelqu’un qui est lié par les commandements. »
« Toujours aucune nouvelle de chez nous ? » demanda Tavza.
« D’après le dernier rapport, le Lac reste scellé, et nous n’avons eu vent d’aucun changement majeur à l’extérieur. Les garnisons proches de nos empires voient toujours affluer sans cesse des soldats des races communes. »
« Les races inférieures n’oseraient jamais agir de leur propre chef », dit Tavza.
« C’est vrai. Et pourtant, aucun règlement ni aucune loi ne permettent de leur reprocher de tels mouvements. »
« Tu crois qu’ils oseraient vraiment attaquer ? »
« S’ils en voient l’occasion ? Absolument, répondit Laz. Pour l’instant, ils ne devraient faire que nous mettre sous pression. Agiter leurs lances et passer à l’attaque, ce sont deux choses très différentes. Ils veulent que nous rejoignions leur camp ou, à tout le moins, que nous restions neutres. »
« Les autres ont-ils fait connaître leur position ? »
« Non. La Phalange de la Mer serpentiforme continue d’ignorer les agissements de sa race. Si quelque chose, elle a intensifié sa guerre contre le Conseil primordial. Le Progéniteur du Sang reste silencieux, et la Cour éternelle semble divisée en deux camps. Qui sait ce que les Eidolon mijotent ? »
« Ils agissent de concert, soupira Tavza. Les Esprits de la Ruche ont dû leur donner une garantie quelconque pour que deux Phalanges et la moitié de l’aristocratie Sanguine osent lever les armes. »
« Il n’y aura pas forcément de guerre, dit Laz. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Même les Rivages abyssaux ont participé à des opérations similaires par le passé. »
Les paroles de Laz se voulaient rassurantes. Malheureusement, tous deux savaient que cette fois, la situation était différente. Depuis plusieurs générations, on voyait de moins en moins souvent Primo. Son véritable corps ne s’était même pas montré pour officier lors du départ des Suprématies impériales pour leur ultime voyage.
Les rumeurs autrefois indicibles se répandaient désormais ouvertement parmi le peuple. La Mort véritable avait enfin rattrapé Primo. Son Cœur du Dao ne supportait plus l’éternité qu’on lui avait imposée. Le Cœur de l’Empire l’avait finalement vaincu, et l’heure était venue d’ouvrir un nouveau chapitre pour l’Empire des morts-vivants. Plus d’empereurs, plus de guerres futiles, mais une ère de prospérité.
À présent encore, Primo gardait le silence, jetant de l’huile sur le feu. Sa réticence avait placé les Rivages abyssaux dans une position délicate. C’était le pire moment possible pour une guerre civile. Son ancêtre approchait de ses limites, et personne n’était prêt à reprendre le flambeau. Pire encore, l’absence de la branche manquante constituait une faiblesse flagrante, jusqu’à ce qu’elle ait eu le temps de mûrir.
Un seul ordre de Primo aurait pu rallier les Rivages abyssaux à sa cause : il lui aurait suffi de la laisser ramener le fils d’Eoz et achever leur lignée. Même lui rendre le commandement de la mission aurait suffi. Primo n’avait fait ni l’un ni l’autre. Sa position était-elle vraiment si affaiblie qu’il n’osait pas s’opposer à la prise de contrôle du Reaver ? Était-il incapable de communiquer avec le monde extérieur, comme certains le soupçonnaient ?
Tavza sentit le poids écrasant du commandement peser sur elle. Aussi difficile que ce fût à admettre, elle n’avait pas les talents de dirigeant de Kator. Sa voie était différente. Elle pria pour que cela lui permette d’éviter le désastre.
« Nous n’avons pas le choix. Je vais accomplir le rituel. »
« Tu as réussi à le terminer ? » s’exclama Laz, stupéfait.
« Je crois. »
« Tu crois ? La Mort est complètement différente de celle de l’époque de l’Empire Sans-Limites. La moindre erreur dans tes calculs, et… »
« Nous n’avons plus le choix. Nous ne pouvons pas rester là sans rien faire pendant que le monde avance, dit Tavza avec détermination. Je dois parler au seigneur. »
« Laisse-moi y aller, ou bien Sepravo. »
« Impossible. Tu n’as ni l’affinité nécessaire avec le Dao de la Mort ni les connaissances précises pour le canaliser. Il n’y a peut-être que dix personnes sur les Rivages qui aient une chance de faire parvenir un message, dit Tavza. Aide-moi à dissimuler ce que je vais faire, je t’en prie. »
« Bien sûr. »
Tavza acheva ses derniers préparatifs, puis activa un réseau dissimulé qui la transféra dans une autre pièce. Une série de déplacements, guidés par des motifs complexes et changeants ainsi que par sa lignée, la conduisit dans une chambre secrète au plus profond de Kavista, dont Tassar Kavriel lui-même ignorait l’existence. Elle regorgeait de Miasma, bien plus que les Terres sacrées locales ne pouvaient en fournir.
Une partie provenait des efforts de Tavza au cours des dernières années, l’autre du fait que la chambre se trouvait sur une veine cachée, puisant dans l’essence même du continent. Au centre de la caverne se dressait une sphère gigantesque, constituée d’un réseau complexe de milliers de fils. C’était l’un des réseaux les plus incompréhensibles qu’elle eût jamais rencontrés, l’aboutissement de ses efforts.
La destitution de son commandement l’avait tirée de son rêve confortable de supériorité. Elle savait qu’elle avait peu de chances de reprendre les rênes pendant la guerre : elle était historienne et Maître des réseaux, tandis que Kator était un général compétent et un combattant redoutable. Elle avait tout de même cru pouvoir atteindre ses objectifs en tant que vice-commandante, en gardant la graine du Vanguard à l’abri sur les lignes arrière.
C’était avant qu’elle ne comprenne pleinement la tempête qu’Arcaz avait déchaînée. Voir l’Étang abyssal exploser lui avait fait l’effet d’une gifle et avait pulvérisé ses dernières illusions de sécurité et de certitude. Même les Rivages abyssaux n’étaient pas à l’abri de la tempête qui approchait. Depuis, elle s’était tuée à la tâche : elle avait combattu, cultivé et fouillé les profondeurs du Territoire des Millions de Portes à la recherche de tout ce qui pourrait aider. Puis elle l’avait trouvé.
Un réseau créé par Primo lui-même, à une époque antérieure à la naissance du Système. Un cadeau laissé à un bienfaiteur qui lui avait tendu la main alors qu’il était au plus bas. Tavza ignorait les détails et n’avait pas osé creuser davantage, de peur de déclencher un mécanisme de sécurité dissimulé dans les commandements. Malgré tout, ce réseau était devenu un phare d’espoir, tandis que le Cœur se faisait de plus en plus distant.
« Quand toutes les options sont épuisées et que tu ne vois plus que les ténèbres, allume le bûcher. La Mort fera naître la vie. »
Ce message n’était pas une promesse en l’air. Une année de recherches lui avait permis de déduire que le réseau était imprégné de Loi. L’activer sans avoir rempli les conditions requises provoquerait un contrecoup assez puissant pour déchiqueter même des Monarques. Tavza croyait avoir coché toutes les cases, pourtant ses mains tremblaient lorsqu’elle mit le feu aux bûches de bois ancien.
Des flammes noires furent aspirées dans le réseau labyrinthique, et des millions de runes archaïques s’illuminèrent. Le Miasma alentour se tordit et se transforma, régressant à un état primordial. Le passé et le présent se rejoignirent par la tapisserie de la Mort, formant une porte illusoire. Tavza prit une profonde inspiration pour se donner du courage, puis la franchit.
Le Fleuve du Temps tenta de la déchiqueter. Elle s’accrocha avec obstination, son Abysses personnel la protégeant du contrecoup du paradoxe qu’elle avait créé. L’espace se stabilisa, et la folie se déchaîna. Elle se tenait sur une étendue désolée, sous un ciel totalement étranger. La décrépitude et la folie avaient envahi toute la réalité, déformant ses sens et sa perception. Rien d’autre n’y avait sa place, et Tavza aurait été instantanément remodelée par cette Mort étrangère si elle n’avait tenu dans ses mains une petite flamme noire.
« Enfant d’Azol, tu n’aurais pas dû venir. »
La terre désolée trembla lorsqu’elle parla. Le sol se souleva, formant une sphère de roche-mère. Un œil après l’autre s’ouvrit dans la pierre poussiéreuse, jusqu’à ce qu’un million de regards se posent sur Tavza. Aucun ne ressemblait à un autre, à l’exception de la profonde Mort dont leurs pupilles étaient faites. Cette obscurité différait des ténèbres réconfortantes des Abysses, et n’avait rien de moins puissant.
Les yeux s’ouvraient et se fermaient, dessinant un motif qui embrassait le terme de toute vie. Les dimensions perdaient leur sens tandis que les yeux se courbaient et s’étendaient vers des dimensions que l’esprit de Tavza ne pouvait suivre. Cette attention indivise était aussi mortelle que la Mort déchue, qui continuait de murmurer à l’oreille de Tavza. C’était tout autre chose que les Fondateurs, ces homoncules façonnés à l’image mortelle de leur seigneur.
Elle se trouvait face à l’un des véritables aspects de Primo : Galgallim.
« Mon seigneur, je n’avais plus d’autre recours, et je ne vois que la Mort nous attendre, gémit Tavza en luttant pour ne pas se désagréger.
« Tu chemines sur un ancien Karma. Qu’est-il arrivé au propriétaire d’origine ? »
« Ses descendants ont péri au début des Âges sombres. Ils sont morts avant d’avoir pu achever la sphère. »
« Un destin hérité… et accepté. Parle. »
« Des troubles agitent le monde extérieur, et nous ne pouvions pas vous contacter. Nous avons craint qu’il ne vous soit arrivé quelque chose. »
« Le Cœur a été scellé. »
« Quoi ! »
Qui pouvait être assez puissant pour enfermer Primo dans le Cœur de l’Empire ?
« Peu importe. Le Cœur et l’Empire ne font qu’un. Les royaumes s’effondrent, les civilisations tombent. La Mort règne éternellement. »
Tavza retint un hoquet. Primo était-il heureux de rester dans sa cage, privant l’Empire de son seul moyen de riposter ? Sa population avait trop grandi pour survivre sans l’apport constant de Miasma de l’Héritage éternel. Même les colonies ne pouvaient se passer de ce don.
Cela conduirait à la catastrophe, surtout pour les Draugr. Le Lac abyssal était la deuxième source de Miasma de l’Empire. Les autres races ne pouvaient pénétrer dans ses profondeurs, mais ses rivages pouvaient leur offrir un refuge. Plus le Cœur resterait fermé, plus le danger grandirait.
« Seigneur, les Rivages abyssaux ne se sont pas dressés contre vous ! Pourtant, les autres races prennent pour cible le fils d’Eoz. Son destin est lié à celui de notre race. Si vous pouviez lui tendre la main, les Rivages abyssaux se tiendraient à vos côtés… »
« Je ne peux pas vous aider. »
Le cœur de Tavza se serra davantage.
« Son destin ne dépend pas de toi, ni de qui que ce soit d’autre. Il rassemble le Chaos ; la tapisserie est déjà corrodée. Je peux seulement sentir qu’il court un grave danger. »
« Puis-je faire quelque chose ? »
« Peut-être. Peut-être pas. Enfant d’Azol, es-tu prête à affronter l’inconnaissable ? Dans le Chaos, saisis la vie. »
« Je suis prête ! »
« Fort bien. Ainsi, le Karma meurt. »
Des runes d’un noir absolu jaillirent des myriades d’yeux, tissant une toile qui étendit l’espace à l’infini. La folie fut balayée, remplacée par la félicité pure de la Grande Tapisserie de la Mort. Tavza n’eut qu’un bref instant pour contempler le spectacle, avant de sentir une traction qui l’entraîna plus profondément dans la tapisserie, jusqu’à un nœud agité.
C’était un petit amas de Chaos, qui provoquait des changements imprévisibles se propageant dans la tapisserie. Tavza sentit qu’elle pourrait tout accomplir si elle s’emparait de ce pouvoir. Corriger le passé, sauver l’avenir. Elle secoua la tête, se rappelant son objectif. La clé de sa situation devait se trouver à l’intérieur. Elle s’en saisirait, quoi qu’il arrive.
« Souviens-toi : le destin n’est pas immuable, et ce qui est mort peut renaître. »
Une brèche s’ouvrit, et Tavza pénétra dans le sommet brisé.