Chapitre 35
Alice regarda le tentacule s'écraser sur le pont et rouler jusqu'aux pieds du capitaine, la vitalité quittant rapidement la chair. Au même instant, le monstre se replia sous l'eau avant de plonger et de disparaître totalement de la vue du Vanished. À voir la vitesse à laquelle il s'éloignait, on aurait pu croire qu'il fuyait.
La poupée leva ensuite les yeux et vit les épais nuages sombres qui couvraient le ciel se dissiper à une vitesse anormale. Ce n'était pas le plus important, mais plutôt la forme qu'ils prenaient. Tout comme l'ombre qui rôdait dans l'eau, ils ressemblaient étrangement à cette créature, si ce n'était une projection d'elle-même.
Ses pensées furent interrompues par le crépitement des flammes sur le bord du pont. En se tournant, elle vit le capitaine avoir repris son apparence habituelle, loin du brasier de flammes vertes. Il lui fit signe de s'approcher d'un geste de la main.
« Regarde, j'ai attrapé un gros poisson ! » Duncan donna un coup de pied dans la créature hideuse et inerte sur le pont avec un sourire radieux.
« Un… un gros poisson ? » répondit Alice, hébétée, en fixant le tas de chair et les yeux ensanglantés sur le plancher.
Peu importe ses efforts, elle n'arrivait pas à associer ce terme à cette chose dotée de dents acérées et d'yeux menaçants. Pire encore, le coup de pied fit cligner la moitié de ces yeux, ce qui terrifia la poupée.
« Oui, un gros poisson, » dit Duncan joyeusement en sautillant comme un enfant, « tu vois, il m'a fallu beaucoup d'efforts pour ramener ça à bord. »
Bien qu'elle ne soit qu'une marionnette, Alice sentit comme des « muscles » se contracter au coin de ses yeux. Sa bouche bougea pour protester, mais elle ne savait tout simplement pas comment corriger le capitaine au sujet de ce « poisson » à ses pieds.
Certes, cela ressemblait à un poisson maintenant qu'il était découpé, mais la peau grisâtre et trouée restait répugnante.
Il y avait aussi les nombreux « petits poissons » éparpillés sur le pont.
Alice perdit toute contenance en fixant la scène, les yeux écarquillés. La poupée n'avait pas assez d'expérience de la vie pour comprendre ce que signifiait « douter de la réalité », mais si elle l'avait su, cela aurait parfaitement correspondu. Qu'un tentacule de monstre se transforme en une ribambelle de poissons, tout cela était insensé !
Son hébétement fut sans doute trop visible, car Duncan remarqua immédiatement l'anomalie. « Qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Je… » Alice ouvrit la bouche, mais au moment de parler, le souvenir des règles de la tête de bouc lui revint en mémoire.
Sur le Vanished, le capitaine Duncan détient l'autorité absolue, et ses paroles sont des « faits » absolus — si le monde réel contredit les paroles du capitaine Duncan, alors le jugement du capitaine prévaut.
« Aucun problème ! » Alice changea rapidement de ton et de sujet, « Au fait, Capitaine, cette tempête à l'instant était terrifiante… »
« Une tempête ? Tu parles de cette vague ? » Duncan regarda la poupée avec scepticisme, « Cette vague était certes assez grosse, mais loin d'être une tempête… d'ailleurs, as-tu déjà vu une tempête auparavant ? »
Alice : « … Vous avez raison. »
Si le capitaine Duncan qualifiait la tempête qui couvrait presque toute la mer de « vague », alors c'était une vague. S'il qualifiait un tentacule géant avec des crocs de « poisson », alors c'était un poisson. Peu importait ce qu'elle voyait ou pensait.
« …… J'ai l'impression que tu es un peu nerveuse. Tout va bien ? » Duncan sentait toujours que quelque chose clochait dans le ton d'Alice et s'inquiéta pour elle, « Est-ce le mal de mer ? Mais est-ce que tu peux avoir le mal de mer ? »
« Je vais bien. C'est juste que le navire a un peu secoué… » Alice regarda le capitaine avec une expression préoccupée. Elle ne savait pas si elle devait se sentir rassurée ou plus effrayée par cet homme, « Au fait, ces… qu'allez-vous faire de ces "poissons" ? »
« Est-ce qu'il faut vraiment poser la question ? » Duncan éclata de rire, « Bien sûr, je vais les manger ! »
L'expression d'Alice se figea un instant : « … Les manger ? »
« Quoi d'autre ? Tu ne trouvais pas les réserves du Vanished trop fades ? » Duncan semblait manifestement satisfait de lui-même, « Je vais en préparer un tout de suite. On peut les faire mijoter, griller, ou même sécher les plus petits avec du sel… »
Il exposa joyeusement son plan pour les « poissons ». Malgré son assurance, il n'avait aucune idée s'il réussirait ses prouesses culinaires. Après tout, il n'avait mangé que des nouilles instantanées toute sa vie. Demander à un tel homme de cuisiner un plat aussi complexe était beaucoup demander.
Mais il n'y avait qu'un seul moyen de savoir, n'est-ce pas ? Tant que cela ne lui retournait pas l'estomac, tout était permis.
Malgré sa joie d'avoir fait une telle prise, Duncan gardait un semblant de raison. Après tout, un poisson aussi laid pouvait être toxique. La solution la plus sûre serait de trouver un cobaye pour goûter en premier.
Parmi tous les candidats, il pensa d'abord à la tête de bouc dans la cabine du capitaine. Hélas, il écarta immédiatement cette option. Puis il jeta un coup d'œil à la poupée maudite en face de lui. Alice n'était pas non plus envisageable, puisqu'elle n'avait pas d'estomac.
Finalement, ses yeux se posèrent sur la colombe sur son épaule, qui répondit en penchant la tête.
Ai ne ressemblait pas à une créature normale, mais s'il devait y avoir un membre d'équipage avec de la chair et du sang sur ce navire, elle semblait être la seule restante.
Quelques instants plus tard, Duncan quitta le pont avec sa « récolte » — l'heure du déjeuner approchait, et il était impatient d'améliorer la qualité de la nourriture sur le Vanished.
Il fallut un moment, mais Alice finit par suivre le capitaine jusqu'à sa cabine. Elle n'avait pas l'intention de chercher la tête de bouc si tôt après avoir subi les remontrances du second. Si possible, elle ne voulait plus y retourner.
Mais ce qui s'était passé aujourd'hui était si étrange qu'elle se sentit obligée de consulter l'expérimentée tête de bouc pour savoir si c'était un phénomène normal sur le Vanished.
Elle n'avait pas enfreint le code de l'équipage. S'enquérir de la situation ne devait pas être tabou.
Après avoir hésité pendant dix bonnes secondes, Alice trouva enfin le courage de pousser la porte de la cabine du capitaine.
La seconde suivante, elle fut choquée de voir que la tête de bouc s'était déjà tournée vers l'entrée et la fixait intensément, comme s'il l'attendait.
« Que se passe-t-il dehors ? » La tête de bouc ouvrit la bouche de manière très concise.
Alice sentit que quelque chose clochait dans ce comportement inhabituel. Fermant rapidement la porte par réflexe, elle s'approcha de la table de navigation et raconta tout ce qu'elle avait vu. Une fois terminé, un silence extrêmement inconfortable et inquiétant tomba sur la pièce.
Bien que la statue en bois ne puisse pas exprimer d'émotion, Alice comprit clairement que la situation avait échappé au contrôle du « second ».
Se tendant alors qu'elle se penchait inconsciemment en avant : « N'est-ce pas un événement normal sur le Vanished ? Se pourrait-il que le capitaine vraiment… »
« Tout est normal sur le Vanished, » finit par répondre la tête de bouc, sortant de son silence. Le ton qu'il employait donnait l'impression que la statue avait colmaté une sorte de faille dans sa logique. « Écoute, le Vanished est normal, toujours normal, et le grand Capitaine Duncan est comme toujours ! »
« C'est que… je me suis basée sur votre réaction… »
« Les choses dépassent un peu mes attentes, mais c'est dû à mon manque d'imagination et de connaissances. » Les mots de la tête de bouc s'écoulèrent rapidement avec son débit habituel, « Oui, le grand Capitaine Duncan — il mérite d'être plus grand et plus fort ! Il n'y a rien d'anormal, Mademoiselle Alice. Écoute, c'est le cours normal des choses sur le Vanished ! Laisse le capitaine faire ce qu'il juge juste et ne discute pas du sujet… Souviens-toi juste de ce fait à partir d'aujourd'hui : il y a des poissons dans la cuisine du Vanished, et les poissons sont un ingrédient délicieux. »