Chapitre 32
Alors que la nuit s'estompait et que la pâle cicatrice occupant le ciel se dissipait, Duncan se tenait sur le pont arrière, le regard tourné vers le haut pour ne manquer aucun détail de ce cycle jour-nuit.
D'après ses observations, la cicatrice devint d'abord transparente et illusoire, tel un rêve s'évanouissant, puis la lumière gris-blanc se fondit dans l'horizon jusqu'à disparaître totalement. Durant tout le processus, la position de la « cicatrice » ne changea jamais.
Est-ce le signe que cette balafre là-haut n'est pas un objet astronomique lointain ? Mais plutôt une illusion « imprimée », projetée depuis la Mer Sans Limites ?
Ou est-ce parce que la planète (si c'en est une) est synchronisée avec elle ? Ou peut-être que la cicatrice bouge, mais semble immobile parce que je ne l'observe qu'avec mes yeux ?
Toutes sortes de conjectures se bousculaient dans son esprit. Pourtant, Duncan n'était pas assez fou pour prendre ses hypothèses pour des faits. Tant qu'il n'aurait pas de preuves suffisantes et de vérifications expérimentales fiables, cela resterait de la spéculation.
Puis le « soleil » se leva.
D'abord, l'éclat doré émergea de la mer, suivi par l'immense structure lumineuse qui fit lentement surface.
Le soleil s'éleva majestueusement sous le mouvement fluide des runes en cercle, et ce processus grandiose sembla s'accompagner d'un bruit dans l'air — un murmure sourd, puissant, résonnant dans l'esprit de Duncan. Mais lorsqu'il voulut se concentrer pour écouter, le son s'évanouit soudainement.
Il fronça les sourcils, déconcerté, se demandant s'il avait eu une hallucination auditive. Pourtant, le souvenir du son était si vif qu'il ne pouvait le nier.
Est-ce... est-ce l'annonce du soleil au monde alors qu'il se lève ? Ou n'est-ce qu'une des nombreuses illusions que la Mer Sans Limites génère ?
Personne ne pouvait répondre aux doutes de Duncan, et la vaste Mer Sans Limites gardait ses secrets, comme toujours.
La colombe était accroupie confortablement sur l'épaule de Duncan, comme à son habitude, puis elle se redressa brusquement pour battre vigoureusement des ailes. « Frites ! Des frites ! »
Duncan ne put s'empêcher de rire en jetant un coup d'œil à cet étrange oiseau. Pour la première fois depuis leur rencontre, il trouva du réconfort dans la présence de ce volatile, car il lui rappelait le foyer de Zhou Ming.
« Dommage qu'il n'y ait pas de frites à bord », dit-il en caressant distraitement le bec de la colombe avant de se diriger vers la cabine du capitaine, « mais tu as raison sur un point, il faut qu'on mange quelque chose. »
Quelques instants plus tard, le capitaine du Vanished avait préparé un petit-déjeuner traditionnel, tel qu'on pouvait l'attendre sur un vaisseau fantôme.
Duncan n'avait pas de table à manger, alors il utilisa la table de navigation. Au menu ce matin : le sempiternel mélange de viande séchée, de fromage et d'eau. C'était son quotidien depuis quelques jours.
En drapant soigneusement une serviette autour de son cou, avec la tête de bouc assise en face de lui, Duncan s'assura d'accomplir ce rituel avec sérieux. Bien sûr, sans oublier Alice, assise à sa gauche, venue le saluer dès le matin. Quant à Ai, la colombe perchée sur la table à sa droite.
Cet arrangement plaisait intérieurement à Duncan, malgré son insistance à se voir comme un capitaine fantôme. La tête de bouc représentait son côté maléfique, et la colombe agissait comme son savoir. Quant à la poupée maudite, il finirait bien par trouver comment définir son statut ici. Quoi qu'il en soit, c'était agréable d'avoir de la compagnie pour une fois...
Il ne restait qu'un tout petit problème : la nourriture sur le Vanished.
Duncan soupira en fixant son assiette. Contrairement aux grands films de pirates d'Hollywood, l'expérience culinaire réelle sur un vaisseau fantôme n'était rien de moins que déplorable.
En saisissant le fromage avec son couteau de cuisine pour le couper, il manqua de vomir à cause de la texture sableuse qui grinçait sous sa langue. Puis il piqua la viande séchée avec sa fourchette, trouvant impossible de la mâcher tant elle était dure.
Alice observait la scène avec curiosité et finit par demander : « Capitaine, c'est le même repas qu'hier ? »
« Et ce sera le même demain », répondit Duncan en levant les yeux vers la poupée maudite. « Tu veux goûter ? »
Alice réfléchit et saisit un morceau de viande séchée. Mais après un bref croquement, elle le recracha immédiatement avec dégoût : « Ce n'est pas bon du tout ! »
« De toute façon, tu ne peux pas manger. Tu as même un estomac ? » Duncan haussa un sourcil en jetant un regard vers son ventre. « Je suis surtout surpris que tu aies osé essayer. »
Cela dit, il fixa à nouveau la nourriture peu ragoûtante dans son assiette, plus déprimé que jamais.
Les seuls éléments comestibles sur le navire étaient ceux-ci : une viande séchée aussi dure que du bois de chauffage, saturée de sel. Le fromage était plus facile à mâcher, mais il s'effritait comme du sable et nécessitait de l'eau pour être avalé. Bien sûr, il avait essayé de faire bouillir le tout, mais cela n'avait rien changé au goût.
La bonne nouvelle était que ces aliments n'étaient ni empoisonnés ni mutés, mais la mauvaise était qu'ils restaient parfaitement immangeables. En fait, Duncan avait toutes les raisons de croire que ce fromage et cette viande étaient plus vieux que lui. Il n'avait jamais vu un fromage aussi granuleux ni une viande séchée pouvant servir d'arme de poing.
Certes, il n'avait pas à craindre le scorbut sur ce vaisseau fantôme, mais Duncan aspirait tout de même à une alimentation saine. Au moins, une nourriture aussi jeune que lui ferait l'affaire !
C'est alors que le projet de réapprovisionner le navire et d'explorer le monde refit surface dans son esprit. Malheureusement, ces deux objectifs n'étaient pas réalisables dans un avenir proche.
Duncan soupira et continua de découper le « bois de chauffage » dans son assiette avec la détermination d'un homme cherchant à se venger.
« Réserve de minerai cristallin insuffisante ? » Ai pointa soudainement son bec pour picorer la viande, produisant un son métallique.
Duncan haussa un sourcil, jeta un morceau de fromage à la colombe. Après l'avoir avalé, Ai se raidit brusquement et tomba raide morte, comme empoisonnée.
Ce numéro de clown ne dura pas plus de cinq secondes, mais ce fut assez pour que la colombe devienne folle. Battant des ailes frénétiquement, Ai se précipita vers l'étagère la plus proche avant de lancer d'une voix outrée : « Je préfère mourir de faim aujourd'hui plutôt que de manger ça... »
Cela faisait un peu mal, car c'était vrai. Peut-être que la remarque offensa la tête de bouc, restée silencieuse jusque-là, mais la statue avait clairement atteint ses limites et commença à émettre ce craquement de bois caractéristique.
« Vas-y, parle », céda Duncan en levant l'interdiction.
« Merci, Capitaine », dit la tête de bouc, enfin libérée de son bâillon. « Je voulais demander ça depuis hier. Cet oiseau que vous avez ramené s'appelle Ai, n'est-ce pas ? Pourquoi je ne comprends rien à ce qu'elle dit ? Cette histoire de recharger des pièces Q, qu'est-ce que ça veut dire ? »
Duncan haussa immédiatement un sourcil, surpris que la tête de bouc ait attendu si longtemps pour poser la question. Quelle retenue !
« Ne t'en soucie pas, sa logique est étrange, inutile d'essayer de comprendre. » Duncan ne ralentit pas son travail de découpe et récita l'excuse qu'il avait inventée durant la nuit. « Elle semble communiquer dans un langage qui n'appartient qu'à elle. Si tu l'écoutes plus souvent, tu finiras peut-être par deviner le sens approximatif. »
« Vraiment ? » La tête de bouc réfléchit. « Mais j'ai toujours l'impression qu'il y a une logique cachée dans ses mots... Comme s'il y avait un schéma cohérent derrière ce langage... Avez-vous découvert Ai lors de votre marche dans le monde des esprits ? Serait-ce une sorte de projection des profondeurs ? Vous le savez aussi bien que moi. Plus on s'enfonce, plus il est probable de croiser des projections d'un temps et d'un espace égarés. Cela peut inclure une civilisation perdue, un fragment du futur, ou même un monde totalement étranger au nôtre. »
Le couteau de Duncan s'immobilisa un instant, d'une manière imperceptible à l'œil nu, puis il reprit son travail d'une voix neutre : « Alors je te souhaite de réussir à résumer la logique derrière le langage d'Ai au plus vite. »
Les paroles de la tête de bouc n'étaient peut-être qu'une supposition, mais les informations révélées firent inévitablement des vagues dans l'esprit de Duncan !
Mon âme s'est rapprochée des profondeurs de ce monde... Plus je m'enfonce, plus je risque de rencontrer des projections d'espace et de temps. Certaines pourraient même provenir de chronologies différentes.
Duncan n'avait vu aucun « paysage d'autres époques » lors de ses voyages spirituels, mais la tête de bouc avait vu juste sur un point : Ai venait d'un endroit différent.
Alors... est-ce que le « Zhou Ming » de la Terre a apporté cette colombe dans ce monde, ou venait-elle des profondeurs de ce monde depuis le début, comme le prétendait la tête de bouc ?