Chapitre 23
Alice ne connaît pas grand-chose de ce monde, mais elle a au moins acquis, à travers les murmures de ceux qui la gardaient, une conscience suffisante pour savoir qu'il faut se méfier des « choses surnaturelles ».
Si un événement est manifestement irrationnel tout en s'inscrivant dans la réalité, la première règle de sécurité consiste à analyser la situation tout en gardant ses distances.
Puisque la tête de bouc affirme qu'il n'existe que six règles d'équipage, soit. Quant à la septième, rien ne l'empêche de la garder en mémoire également.
Mais elle a encore des doutes : « À l'instant, j'ai essayé de pousser la porte de la cabine du capitaine. Pourquoi ne s'ouvre-t-elle que vers l'extérieur et pourquoi est-ce souligné dans les règles ? »
La tête de bouc fixe Alice en silence. Après deux secondes pleines, il répond d'un ton si grave et concis qu'il en est choquant : « Parfois, elle peut s'ouvrir vers l'intérieur. »
« Ça… »
« Si tu vois la porte s'ouvrir vers l'intérieur, n'entre pas. Car sur tout le Disparu, seul le capitaine est qualifié pour le faire. »
Alice est surprise par l'attitude extraordinairement solennelle de son interlocuteur. Cependant, le ton de la tête de bouc change brusquement dès la phrase suivante : « Très bien, l'introduction nécessaire pour le nouveau membre d'équipage est terminée. Parlons d'autre chose… Oh oui, Madame, quel est le but de votre venue dans la cabine du capitaine ? Si vous n'êtes pas familière avec les installations du navire, il n'est pas nécessaire d'importuner le Grand Capitaine Duncan. Mais vous êtes au bon endroit si vous cherchez quelqu'un à qui parler. Je suis très doué pour trouver des sujets et je connais d'innombrables histoires formidables sur ce navire… Les exploits de ce dernier ne vous intéressent-ils pas ? Je peux aussi vous présenter les plats les plus célèbres de la Mer Sans Limites, et je m'y connais un peu en cuisine aussi… »
Alice tente plusieurs fois d'interrompre la tête de bouc durant son long monologue, et il est déjà trop tard lorsqu'elle réalise que quelque chose cloche.
L'Anomalie 099, la poupée Alice, fait face aujourd'hui à la deuxième plus grande horreur du Disparu, juste après le Capitaine Duncan.
Au même moment, dans la chambre séparée d'eux par un simple mur, Duncan écoute calmement le remue-ménage venant de la salle de navigation.
Il vient tout juste de se réveiller lorsque la conversation a commencé, alors il n'a pas interrompu le duo. Heureusement, sinon il n'aurait jamais entendu parler des « codes d'équipage » et de la porte de sa chambre s'ouvrant vers l'extérieur.
Alors… Le « vrai Capitaine Duncan » du navire poussait lui aussi la porte de la cabine du capitaine pour se diriger vers un mystérieux « monde » ? Et cela arrivait plus d'une fois, au point que la tête de bouc considère cela comme une évidence ?
C'est une bonne nouvelle pour Duncan : cela signifie qu'il n'aura pas à s'inquiéter de retourner de l'autre côté plus tard. Ainsi, cela ne paraîtra pas étrange quand d'autres membres d'équipage arriveront.
Mais d'un autre côté, Duncan nourrit une inquiétude inévitable, liée au code d'équipage « 6+1 » que la tête de bouc a délibérément mentionné.
Que signifient exactement ces codes ? En apparence, ils semblent grotesques, dangereux, voire contradictoires. Pourtant, la vérité est tout autre. Ils sont clairement destinés à restreindre le comportement de l'équipage à bord afin qu'ils puissent survivre dans un environnement dangereux.
Duncan fronce les sourcils, tentant de situer sa propre place parmi ces codes. Il est sans aucun doute l'arbitre de certains de ces risques et semble jouir de la plus grande liberté sur le vaisseau… Mais c'est sous réserve qu'il soit le vrai Capitaine Duncan.
C'est la partie la plus préoccupante.
Mais il se souvient soudain de sa propre exploration du Disparu, et du fait qu'il déambule dans la cabine à sa guise. La tête de bouc ne lui a jamais rappelé le code d'équipage et le considère comme le vrai Capitaine Duncan.
Sur la base de ce fait, les dangers mentionnés par la tête de bouc ne sont peut-être pas nécessairement vrais pour lui.
Duncan expire doucement et continue d'écouter la conversation, regrettant seulement, une demi-minute plus tard, de ne pas pouvoir couper ses oreilles.
Le premier round de la bataille entre la poupée idiote et la tête de bouc agaçante commence ; qui va submerger l'autre ? D'abord, le bavardage insensé d'Alice sur le vent et les vagues, puis les jappements agaçants de la tête de bouc en retour. Peu importe à quel point Duncan a besoin d'informations, une telle attaque sur sa conscience n'est pas une bonne chose.
Cependant, juste au moment où il s'apprête à sortir de sa chambre pour les arrêter, il s'immobilise. Duncan vient de terminer un miraculeux voyage spirituel, et il a beaucoup d'informations à trier et à synthétiser. Pourquoi devrait-il intervenir alors que les deux parties semblent clairement apprécier la compagnie de l'autre ? Cela lui donne une excuse pour rester dans sa chambre sans prêter attention.
Présentant silencieusement ses excuses à Mademoiselle la Poupée, Duncan déplace son attention vers sa main droite et se fige.
La boussole en laiton, légèrement plus grande qu'une montre de poche, a disparu sans qu'il s'en aperçoive !
Les yeux de Duncan se troublent un instant ; c'est la première fois qu'il relâche sa vigilance depuis son arrivée sur cet étrange vaisseau fantôme, une erreur qui aurait pu lui être fatale.
La seconde suivante, il fait claquer ses doigts pour libérer une bouffée de flamme verte. Il veut utiliser sa connexion avec le navire pour scanner toute entité anormale se cachant dans sa chambre, mais à l'instant même où il se lève, une connexion subtile émerge du fond de son cœur. Par réflexe, il lève les yeux et voit plusieurs plumes illusoires tomber du ciel.
Ébahi par cette découverte, Duncan fixe le vide plus intensément et voit ce dont il s'agit : une silhouette fantomatique émergeant rapidement du néant. Trois secondes plus tard, le spectre noir est devenu une créature d'un blanc immaculé…
Plus précisément, une colombe avec la boussole manquante suspendue à son cou. Un nouveau couteau en obsidienne repose également, silencieux, près des pattes de l'oiseau.