Chapitre 78
[Relecture – Gun]
Chapitre 78 : Seconde trahison (4)
Il s’assit à côté de Merhen, sans prêter attention aux murmures des étudiants derrière lui.
« M-Merci… »
« Tu manges encore ce drôle de déjeuner, aujourd’hui ? »
« Euh… oui ? »
« Tu sais, celui avec juste une pomme de terre nature. Tu manges vraiment ça ? »
Merhen rougit jusqu’aux oreilles.
« C-Comment tu as… ? »
« Je l’ai vu. Par hasard. »
Même s’il y avait une cafétéria à part, elle prenait toujours ses repas en cachette.
Alors il l’avait suivie et observée.
La voir avaler de force de simples pommes de terre nature était assez pitoyable.
« Mangeons ensemble, aujourd’hui. Je t’invite. »
« Oh, non, ça va… »
« Mais si. Il faut bien manger pour vivre correctement. Viens, tout simplement. »
Après un instant d’hésitation, elle le suivit en silence jusqu’à l’entrée du restaurant.
Parmi les panneaux du menu, on exposait de nombreux modèles de plats.
« Choisis ce que tu veux. N’importe quoi à plus de cinq pièces d’argent. »
Une pièce d’argent équivalait à peu près à dix dollars.
Heureusement, Cairn semblait avoir pas mal d’argent, même s’il n’en avait pas sur lui.
On pouvait toujours vendre des objets de son inventaire contre de l’argent ou de l’or.
Les nobles étant les principaux clients, le prix des repas grimpait vite à mesure qu’ils devenaient plus raffinés.
Pourtant, il était rare de voir des nobles choisir les plats les moins chers.
C’était une façon de préserver leur dignité.
« J-Je vais vraiment bien… »
« Tu aimes la viande, non ? Et celui-là ? »
Il désigna un copieux ragoût de bœuf rempli de morceaux de viande.
Gloups.
Il l’entendit déglutir.
Comme prévu.
Il était rare de trouver quelqu’un qui n’aimait pas la viande.
Merhen ne faisait pas exception.
Ils passèrent commande.
Après une courte attente, le ragoût arriva, débordant de viande comme sur le modèle.
Et il y avait en prime une bonne quantité de légumes, pour la santé.
« Régale-toi. »
Il porta d’abord une cuillerée de ragoût à sa bouche.
La viande, tendre et savoureuse, emplit son palais.
« Délicieux. »
En le voyant manger, Merhen s’attaqua à son tour au ragoût.
Un sourire heureux éclaira son visage : le plat était à son goût.
Enfin, c’était quand même mieux que de simples pommes de terre nature.
Alors qu’ils avaient presque fini leur ragoût, il lui demanda :
« La vie à l’académie est si difficile que ça ? »
« Hein ? Euh, o-oui ? »
« Je te demande si c’est dur. »
« C’est… euh, ça va. »
« À te voir, on ne dirait pas. »
« … »
Elle contempla le ragoût en silence.
Puis Merhen releva la tête et demanda :
« C’est pour ça que tu m’as aidée ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« … Cairn fait ça pour se moquer de moi, non ? Il m’achète à manger comme si j’étais une mendiante à plaindre, juste pour m’humilier ? »
« Ce n’est pas pour me moquer de toi. »
« … Alors pourquoi tu me poses ces questions ? »
Ses yeux, qui brillaient encore de plaisir quelques instants plus tôt, s’étaient assombris. Elle avait l’air de penser qu’il mentait.
« Si je te dis que j’ai du mal, ça changera quelque chose ? »
« Oui. Beaucoup de choses. »
« Non. Rien ne changera. Au mieux, je ne suis qu’une moins-que-rien par rapport aux autres. »
Le parrainage.
Il avait entendu dire que les élèves de l’académie étaient encouragés à chercher des parrains.
En général, plus les parents nobles avaient un statut élevé et plus l’élève était talentueux, plus il recevait de parrainages.
De ce point de vue, Merhen n’avait aucune chance d’en obtenir un.
Une roturière et une mage de pacotille.
C’était comme jeter de l’argent dans la rue.
« Tu es superficielle. »
« … Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Je n’ai pas un orgueil inébranlable, mais je ne l’ai pas non plus complètement abandonné. Je n’ai pas renoncé à devenir mage, mais je ne m’y investis pas non plus corps et âme. »
« … »
« Je ne sais peut-être pas tout de toi, mais il y a une chose dont je suis sûr : quand on ne vit pas selon sa propre volonté, on finit par n’être rien. »
Merhen serra les lèvres et demanda :
« Qu’est-ce que tu sais de moi… ? »
« Si tu étais prête à renoncer à ton orgueil, tu m’aurais demandé de l’aide parce que tu n’en pouvais plus. Si tu tenais à le préserver, tu n’aurais même pas accepté ce repas. »
Il lui parlait comme s’il avait mis le doigt sur ce qu’elle n’arrivait pas à exprimer.
« Si tu voulais renoncer à devenir mage, tu serais déjà partie ou tu aurais choisi une autre voie. Et si tu étais passionnée, tu aurais risqué ta vie pour éveiller tes pouvoirs. Mais tu n’as fait ni l’un ni l’autre. »
C’était typique de quelqu’un de son âge.
Tout était à moitié fait.
Autrement dit, elle était incapable de choisir et de se concentrer.
« … C’est étonnamment cher, pour un simple repas. »
« Non. En fait, c’est moi qui te paie. »
Kim Minwoo prit un air grave.
« Tu t’endettes à force de t’inquiéter n’importe comment pour les autres, de te laisser exploiter n’importe comment et de t’accrocher n’importe comment à tes rêves. Alors, ta vie s’est-elle améliorée par rapport à la mienne ? »
« Et je suis censée faire quoi, alors ? Je ne suis qu’une roturière de pacotille, sans aucun talent ! Résister aux nobles ? Abandonner l’académie où j’ai à peine réussi à entrer ? »
« À ta place, j’aurais déjà réussi à éveiller mes pouvoirs ou je serais mort en essayant. Et je me serais battu avec les nobles depuis longtemps. »
« Ha ! Plus facile à dire qu’à faire. »
« Ce n’est pas facile, justement. C’est pour ça qu’il faut le faire. Pourquoi est-ce que tu te laisses toujours marcher dessus ? Parce que tu es roturière ? Parce que tu manques de talent ? Ce ne sont que des excuses. »
« Je te l’ai dit. Je ne sais même pas lancer un seul sort. »
« Mais tu peux quand même te battre, non ? »
Merhen s’interrompit.
« Tu crois qu’ils vont te tuer si tu ripostes ? Qu’on va t’expulser de l’académie parce que tu as gâché la vie d’une roturière ? Non ? Si tu avais toute ta tête, tu ne ferais pas ça, hein ? Tout au plus, tu te casserais un ou deux bras. »
« … »
« Tu ne crois pas qu’il vaut mieux passer pour une folle qui se déchaîne que pour une idiote inutile qui reste assise sans rien faire ? »
« Tu es noble, toi aussi, alors tu sais bien. Si je résiste, ma famille sera en danger… »
Kim Minwoo eut un petit rire.
« Tu es vraiment restée silencieuse pour ça ? Pas juste parce que tu avais peur ? »
« Pourquoi en es-tu si sûr ? Et si c’était vraiment le cas ? »
« Si tu te taisais vraiment pour protéger ta famille, tu ne vivrais pas aussi sottement. Les gens comme ça ont le regard plein de venin. Ils auraient risqué leur vie pour éveiller leurs pouvoirs. »
Merhen se mordit la lèvre.
En réalité, Kim Minwoo le savait aussi.
Il était difficile d’attendre une telle réaction d’une fille de l’âge de Merhen.
« Alors, à quoi bon ? »
[Relecture – Gun]
Il n’avait pas à comprendre ça.
Aider Merhen ?
Franchement, c’était trop facile.
Lui verser de l’argent pour la parrainer, se montrer excessivement prévenant, la protéger du harcèlement, devenir son ami et passer du temps avec elle.
Voilà tout.
La voie facile.
Mais pouvait-on espérer une belle récompense en faisant quelque chose que n’importe qui pouvait faire ?
Au moins, Chasseur de Portails n’était pas un jeu aussi absurde.
On récoltait ce qu’on semait.
C’était la loi de ce monde.
La voie facile et la voie difficile.
Kim Minwoo était un joueur qui choisissait généralement la seconde, sauf en cas d’absolue nécessité.
Cette fois encore, il fit de même.
Il aurait beau l’encourager, rien ne changerait fondamentalement.
Et si c’était ce qu’il faisait, elle finirait par disparaître.
Ce n’est qu’un bonheur passager, comme des bulles qui s’évanouissent dans les airs.
Pour que Merhen change vraiment, il fallait que cela vienne d’elle, pas des autres.
Elle devait retrouver l’estime d’elle-même, réfléchir et prendre les devants.
C’était la seule vraie façon de trouver le bonheur.
Pour changer les choses à la racine, elle devait bouleverser son for intérieur.
C’était pour ça qu’il avait lâché ces paroles.
« On va s’arrêter là pour l’instant. Tu vas tout mesurer comme ça ? Je ne crois pas. »
« … Le repas m’a plu. Je m’en vais. »
Merhen se leva brusquement et sortit du restaurant.
Il ne chercha pas à la retenir.
Maintenant qu’il avait lancé le sujet,
il était temps d’observer la suite.
* * *
Merhen marchait d’un pas vif.
Elle s’était mordu les lèvres si fort que le sang menaçait d’en couler.
Cairn.
Il était vraiment odieux.
Mais ce qui la rendait folle de rage, c’était son incapacité pitoyable à lui répondre comme il le fallait.
À quel moment sa vie avait-elle déraillé à ce point ?
Quand elle était née roturière au lieu de naître noble ?
Quand elle avait passé le test d’aptitude dans son village ?
Quand son éveil avait échoué et qu’elle avait sombré dans le désespoir ?
Quand elle avait commencé à s’endetter, s’efforçant de préserver un semblant d’orgueil ?
Elle n’en savait rien.
Une chose était certaine, pourtant.
Sa vie s’était emmêlée comme une pelote de laine si serrée qu’elle ne parvenait plus à la démêler.
— Quelle amateur.
Les paroles de Cairn lui transpercèrent le cœur comme un poignard.
Il avait raison.
Elle n’avait vraiment rien de spécial.
Juste une fille roturière qui avait eu de la chance, rien de plus, rien de moins.
Puis, lorsqu’elle avait compris que cette chance n’était qu’une illusion, elle s’était effondrée comme une idiote.
Avait-elle assez travaillé pour mériter ça ?
Non.
Elle suivait simplement les cours comme tout le monde et pleurnichait à la bibliothèque.
Si cela pouvait passer pour des efforts, peut-être. Mais certainement pas pour « se tuer à la tâche ».
— Juste parce qu’elle avait peur ?
Oui, elle avait peur.
Sa famille ?
Cinquième enfant, elle n’avait même pas droit à un traitement convenable de la part de ses frères et sœurs.
Elle n’était qu’une marchandise à vendre.
Son père paysan avait les yeux brillants à l’idée de la vendre à un vieux noble.
Sa mère ne valait pas mieux.
Si elle n’avait pas passé le test d’aptitude, Merhen aurait sans doute déjà été vendue comme concubine à quelque gros noble.
Avait-elle enduré tout ça pour sa famille ?
Merhen eut un sourire amer.
Quelle idiote je fais.
Elle n’était pourtant pas si inutile.
Elle avait ses raisons d’agir ainsi, ou du moins avait-elle le sentiment de devoir se justifier auprès de Cairn, comme s’il pouvait lire dans ses pensées.
Elle savait déjà qu’elle avait touché le fond.
Aujourd’hui n’avait fait que le lui rappeler.
Mais pourquoi cela lui faisait-il si mal ?
Elle n’arrivait pas à le comprendre.
C’est alors que cela arriva.
« Hé, la paysanne. »
Une voix familière résonna quelque part.
En se retournant, elle reconnut un visage familier.
Dolores.
Et sa suite.
Cinq filles s’approchaient d’elle, mais Dolores, surtout, la fixait d’un regard dur et accusateur.
« Si tu ne sais pas faire de magie, tu n’as qu’à disparaître en silence. L’expulsion approche. Tu as décidé de t’accrocher à un homme pour te sauver, maintenant ? Hein ? »
« Oh, Votre Altesse. Le sang vulgaire ne part jamais, pas vrai ? »
« Ouais, c’est ça. Tu veux séduire un homme pour conjurer ton mauvais sort ? Il est célèbre, tu sais. On connaît déjà la suite. »
Comme pour faire écho à Dolores, les filles de sa suite reprirent ses propos en la raillant à demi-mot.
Dolores s’approcha alors et lui enfonça un doigt dans la poitrine.
À chaque fois, Merhen reculait.
Il avait fallu qu’elle la croise aujourd’hui, évidemment.
Tout l’agaçait.
Dolores devant elle, et ces idiotes qui gloussaient à ses côtés.
Qu’est-ce que j’essaie de supporter, au juste ?
Puisqu’elle ne savait de toute façon pas faire de magie et qu’elle devrait bientôt partir pour de bon, à quoi bon ?
Sa vie valait-elle vraiment tant que ça ?
Après tout, si elle quittait l’académie, une vie misérable l’attendait.
En y réfléchissant bien, elle comprit qu’elle n’avait absolument aucune raison de continuer à endurer ça.
Non.
Si elle était expulsée après avoir tout supporté, elle le regretterait sûrement jusqu’à la fin de ses jours.
« Espèce de misérable ! Qu’est-ce que je vais faire de toi ? Je devrais faire tuer toute ta famille ? Hein ? Si j’en parle à papa… »
« … Fais-le. »
« Quoi ? »
« Si tu veux le faire, fais-le. Tue-les tous. Espèce de chienne ! »
Soudain, Merhen agrippa les cheveux fraîchement coupés de Dolores.
Elle secoua violemment le bras, faisant ballotter la tête de Dolores comme un ballon.
« Aah ! »
« Votre Altesse ! »
« Cette folle a perdu la tête ? Lâche-moi ! »
Toutes les femmes présentes étaient sûrement des mages.
Mais aucune ne songea à utiliser la magie.
Elles ne s’étaient jamais attendues à ce que Merhen, si discrète depuis si longtemps, fasse une folie pareille.
Il était interdit d’utiliser la magie sur autrui en dehors des cours.
Les filles nobles avaient déjà pris l’habitude de respecter cette règle.
Mais, au bout du compte, ce fut la main la plus familière de Merhen qui agit.
Elle tira Dolores par les cheveux et s’agrippa à son corps comme une folle.
« Crève, espèce de salope ! »
« Lâche-moi ! Aaaah ! »
Les six femmes s’emmêlèrent dans une bagarre.
Il ne fallut que quelques instants pour que des étudiants et des professeurs accourent afin de les séparer.
[Relecture – Gun]