Chapitre 77
[Relecture – Gun]
Chapitre 77 : Seconde trahison (3)
Les deux directeurs de l’académie, Wellington et Arnold, étaient en pleine discussion animée.
Au bout d’un moment, Wellington se tourna vers Cairn, une pointe de désespoir dans le regard.
« Cairn ! Tu as dit que tu voulais rejoindre le département de magie ! »
« Si je le rejoins, je peux organiser mon emploi du temps comme je veux ? »
« Eh bien, pas exactement. Le programme de l’École de la Mort est assez exigeant. »
« Ah bon ? En fait, maintenant que j’y pense, je ne suis pas sûr d’avoir vraiment besoin de rejoindre le département de magie. »
Wellington comprit alors que cet étudiant audacieux le dressait, Arnold et lui, l’un contre l’autre.
Le directeur du département d’escrime était furieux, prêt à lui tomber dessus.
« Ha ! Wellington n’a pas l’air très intéressé. Dans ce cas, je suppose qu’on peut le prendre. »
« D’accord, très bien ! Tu peux organiser ton emploi du temps comme tu veux ! »
Wellington répliqua, comprenant qu’il était sur le point de laisser passer sa chance.
« On te laissera sécher tous les cours ! Tu garderas simplement ton inscription au département d’escrime et tu suivras les cours que tu veux ! Je m’assurerai que tout soit approuvé au plus haut niveau ! »
« Je peux aussi suivre des cours du département de magie ? »
« Bien sûr ! Absolument ! J’ai ce genre d’autorité. »
« Et si je choisis moins de cours ? »
« Alors tu pourras passer le reste du temps à t’entraîner à l’épée ! Tu n’auras même pas besoin de te présenter : je te mettrai excusé et je te donnerai la note maximale ! »
C’était une occasion à ne pas laisser passer.
Cairn pouvait désormais choisir les cours qui l’intéressaient, sans aucune obligation d’assister aux autres.
Une véritable aubaine.
« Bon, si tu en es sûr. »
Cairn répondit en feignant l’hésitation pour maintenir la pression.
« Ha ! Excellent choix ! »
Arnold rit, puis lui tapota l’épaule d’un air triomphant.
Wellington avait l’air abattu, comme quelqu’un qui venait de perdre son bien le plus précieux face à un vendeur roublard.
Cairn lui adressa un adieu poli.
« Ce fut un plaisir, professeur Wellington. »
« Ah… »
Il passa devant Wellington et se plaça à côté d’Arnold, qui affichait un grand sourire.
« Merci, directeur Arnold. »
« Mais je t’en prie, je t’en prie ! Envoie-moi l’emploi du temps qui te conviendrait, et je l’approuverai sur-le-champ »,
répondit Arnold, toujours rayonnant après sa victoire.
* * *
Merhen.
Elle était en deuxième année au département de magie.
Elle se spécialisait dans les sorts d’eau.
Grâce à l’accord passé avec Arnold, Cairn put assister à ses cours sans le moindre problème.
Il termina son inscription aux cours, puis s’assit à côté d’elle pendant une leçon.
Merhen avait les cheveux bleu vif et une aura aristocratique.
« Salut, je peux m’asseoir ici ? »
« … D’accord »,
répondit Merhen dans un souffle. Elle lui jeta un bref coup d’œil avant de se replonger dans ses notes.
Cairn s’assit près d’elle et observa la jeune fille de plus près.
« Un peu timide, hein ? »
Elle avait tout l’air d’une jeune noble réservée.
Sans en avoir l’air, il lâcha un mot-clé qui provoquait habituellement une réaction.
« Seigneur de la Mort. »
« Hein ? »
« Tu ne connais pas les Épreuves ? »
« De quoi tu parles ? »
C’était bizarre.
En temps normal, le mot-clé « Seigneur de la Mort » aurait provoqué une réaction quelconque, mais elle semblait vraiment ne pas en avoir entendu parler.
Comme s’il venait de dire quelque chose au hasard.
Cairn en resta interdit : faisait-elle semblant de ne pas savoir, ou ignorait-elle vraiment de quoi il parlait ?
« Qu’est-ce qui se passe ? »
En entrant dans cet espace, Cairn avait cru que ce serait comme lors de sa première rencontre avec Cédric, quand l’esprit l’avait reconnu sur-le-champ.
Cédric avait compris la nature cyclique de l’Épreuve et l’avait rapidement identifié comme un participant.
Mais Merhen était différente.
Elle semblait n’y rien comprendre ; son regard innocent ne révélait rien.
Si elle jouait la comédie, elle méritait un Oscar.
Pourtant, elle était très probablement sincère : elle ignorait qu’elle deviendrait un jour la Reine des Banshees.
Avait-elle été ramenée à une époque antérieure à tout cela ?
Quoi qu’il en soit, Cairn devait découvrir ce qui lui inspirait des regrets dans cet espace.
Plus vite il comprendrait son histoire, plus vite il pourrait avancer dans l’Épreuve.
« Je vais commencer par l’observer. »
À première vue, c’était une jeune fille très timide.
S’il se montrait trop pressant, il risquait fort de tout gâcher.
Surtout que ce Cairn était connu pour être un sale type.
S’il s’y prenait trop brusquement, il ne ferait que lui laisser une mauvaise impression.
Il passa son temps à suivre tranquillement les mêmes cours qu’elle.
Ainsi, il apprit quelques détails.
Des jeunes nobles qui lui lançaient sans cesse des boulettes de papier à la tête à la bande qui ricanait, il comprit vite ce qui se passait.
« Elle se fait harceler ? »
Merhen semblait être la cible de brimades.
À l’évidence, elle n’avait pas de proches : elle suivait une routine monotone, entre les cours, la bibliothèque, les repas en solitaire et le coucher.
À l’inverse, Cairn vivait un rêve éveillé.
On le reconnaissait comme un prodige issu d’une prestigieuse famille noble, et les rumeurs sur ses exploits se répandaient rapidement.
On racontait qu’il avait surpassé plusieurs professeurs en escrime, tout en s’intéressant aussi à la magie : un mélange intrigant.
Au bout d’une seule journée, de nombreux élèves du département de magie vinrent à sa rencontre, impatients de se lier d’amitié avec lui.
Parmi eux se trouvait un étudiant bavard du nom de Marlon.
Cairn décida de tâter le terrain.
« Marlon, je peux te poser une question ? »
« Bien sûr, Cairn. Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Pas besoin de parler avec autant de formalités. On a le même âge. »
« Peut-être, mais toi, tu viens de la maison Demorin, alors que moi, je ne suis issu que d’une famille de barons. »
« Tous les élèves ne sont-ils pas censés être égaux ici ? »
« Si, mais le dire ne suffit pas à en faire une réalité. »
Cairn hocha la tête. Il comprenait.
« Surtout quelqu’un comme toi, avec une famille puissante et un talent naturel : les gens vont forcément graviter autour de toi. »
Cairn balaya le compliment d’un geste.
Il désigna Merhen, assise seule.
« Et elle ? »
« Merhen ? »
« Raconte-moi tout ce que tu sais sur elle. »
« Tu l’aimes bien ? C’est pour ça que tu demandes ? »
« Réponds juste à la question. »
Marlon sourit, comme s’il avait compris quelque chose.
« Tu sais que l’empire envoie des inspecteurs dans chaque district, pas vrai ? »
« D’accord… »
« Oui, ils sont censés dénicher les talents cachés. Bref, Merhen était un cas rare : une roturière devenue mage. »
« Une roturière ? »
« Oui. Autrement dit, elle n’a aucune relation. »
« Elle pourrait être la fille d’un marchand ou quelque chose comme ça. »
Marlon ricana.
« Non. D’après ce qu’on raconte, ses parents sont métayers. Elle n’a personne pour la soutenir. »
« Alors pourquoi ces filles la harcèlent-elles ? Elles sont jalouses de son talent ? »
« Non. Elle n’a aucun talent. »
« Comment une roturière peut-elle entrer ici si elle n’a pas de talent ? »
« Techniquement, elle a des aptitudes, mais elle est incapable de lancer correctement le moindre sort. »
« Elle ne sait pas utiliser la magie ? »
« Exactement. On ne le découvre qu’en commençant à l’étudier. Au final, elle n’a pas les capacités nécessaires, et sa réputation s’est effondrée. »
[Relecture – Gun]
« C’est fréquent ? »
Marlon secoua la tête.
« Très rarement. En général, quand on a de fortes aptitudes magiques, on maîtrise plutôt bien la magie. Elle, elle n’a vraiment pas eu de chance. »
L’académie accueillait surtout des nobles, mais une roturière avait réussi à y entrer.
Pourtant, elle n’avait aucun talent.
Pas étonnant qu’on la harcèle : elle devait être une cible facile.
« Cela dit, pour quelqu’un qui n’a aucun talent, elle porte des bijoux qui ont l’air coûteux. »
La raison pour laquelle Cairn avait pris Merhen pour une noble au premier abord, c’était ses bijoux et ses accessoires, qui semblaient assez luxueux.
« Oui, elle a probablement emprunté de l’argent ou quelque chose du genre. Il n’est pas rare que les roturiers s’habillent comme des nobles pour essayer de s’intégrer. Sinon, on les traite comme des moins que rien. Même avec de beaux vêtements, ça ne change pas ce qu’ils sont. »
« Elle a emprunté de l’argent ? »
« Il y a des prêteurs qui travaillent avec les élèves de l’académie, mais les taux d’intérêt sont plutôt élevés pour les roturiers. »
« D’accord. Et cette fille ? »
Cairn désigna la jeune fille qui menait le groupe harcelant Merhen.
« Oh, elle… enfin… »
Marlon hésita, visiblement nerveux à l’idée de répondre.
Il finit par se pencher vers Cairn et lui chuchoter à l’oreille.
« C’est Dolores, la fille du duc d’Ensian. »
« La fille d’un duc ? »
« Oui. Sa famille est aussi puissante que la tienne, voire plus. »
« Elle n’a rien de mieux à faire que de s’en prendre à une roturière ? »
Marlon se racla la gorge.
« Eh bien, Cairn, tu ne le sais peut-être pas, puisque tu es au département d’escrime, mais… »
Marlon baissa la voix.
« En première année, Dolores a perdu sa place de meilleure élève face à cette fille. »
« Je croyais qu’elle ne savait pas lancer de sorts. Comment a-t-elle pu finir en tête ? »
« Tu sais seulement à quoi ressemble le programme de première année ? Il est surtout composé de matières générales, et très peu d’élèves étudient vraiment la magie. Alors, la première place revient à ceux qui ont les meilleures aptitudes magiques. »
« Donc, elle devait avoir des aptitudes impressionnantes pour finir en tête de sa classe ? »
« Oui. À son arrivée, Merhen était assez connue. Elle avait des aptitudes dans les quatre éléments fondamentaux. La première place lui était donc pratiquement acquise. »
« Puis elle l’a perdue et Dolores lui en a voulu ? »
« Je n’irais pas jusque-là, mais ça lui est clairement resté en travers de la gorge. Et quand on a découvert que Merhen était incapable de lancer des sorts, eh bien, tu imagines la suite. »
Bon, il comprenait.
Merhen était une roturière qui avait eu les aptitudes nécessaires pour devenir la meilleure élève.
Elle avait dû entrer à l’académie avec de grands espoirs, avant de découvrir qu’elle était incapable de lancer le moindre sort correctement.
Son orgueil avait dû en prendre un sacré coup.
« Elle essaie probablement de compenser son manque de réussite avec ces babioles luxueuses. »
Elle avait aussi subi de subtiles brimades pendant longtemps.
« Ça doit être l’enfer. »
Sans même l’avoir vu de ses propres yeux, il n’était pas difficile d’imaginer le tourment qu’elle avait enduré.
Ses frais de scolarité étant financés par des emprunts, elle devait sans doute avoir l’impression de ne pas pouvoir partir, même si sa vie à l’académie était misérable.
Ses dettes pesaient probablement déjà sur son avenir.
« Quel est son plus grand regret ? »
Avoir contracté une dette énorme ?
Ne pas être devenue une mage compétente ?
Ne pas avoir pu profiter de son séjour à l’académie ?
Les possibilités ne manquaient pas.
« Commençons par quelque chose de simple. »
Cairn s’approcha de la meneuse du groupe qui tourmentait Merhen et la désigna du doigt.
« Ça suffit, le harcèlement. C’est gênant à regarder. »
« Qu’est-ce que ça peut te faire ? »
Dolores, la meneuse du groupe, s’avança avec un sourire assuré.
« Pour qui tu te prends, à te mêler de nos affaires ? Tu t’intéresses à cette roturière ? »
« Ça ne te regarde pas. »
« Qu’est-ce que tu vas faire si je ne m’arrête pas ? »
En général, quand on cherchait à maîtriser un groupe, il fallait d’abord s’occuper de sa meneuse.
Cairn tira sa lame maudite et, d’un geste rapide, trancha une mèche des cheveux blonds de Dolores.
Les mèches flottèrent jusqu’au sol, offrant un spectacle saisissant.
Dolores resta d’abord sous le choc, mais dès qu’elle comprit ce qui venait de se passer, elle hurla à pleins poumons.
« Q-Qu’est-ce que tu as fait à ses cheveux ?! »
« Elle les a laissés pousser pendant plus de dix ans ! »
Les autres jeunes nobles de son groupe paniquaient elles aussi.
Pour une noble, les cheveux étaient un symbole de beauté et de statut. À présent, ils jonchaient le sol.
« M-Monstre ! »
Ses yeux brûlaient de rage et son corps débordait de mana.
Elle semblait prête à lancer un sort, mais elle concentrait toute son attention sur l’attaque et négligeait sa défense.
Cairn la frappa à la tempe du plat de sa lame, et elle s’écroula en tas.
Elle venait d’une famille noble ; Cairn savait donc qu’il valait mieux ne pas la tuer.
Ça ne ferait que lui valoir l’expulsion, voire pire.
Mais l’assommer ?
Ça, c’était permis.
Les jeunes nobles poussèrent des cris, et certaines se précipitèrent auprès de Dolores.
« Emmenez-la. Elle n’est pas morte. »
« Barbare ! »
« Tu veux finir chauve, toi aussi ? »
« Aïe ! »
Les jeunes filles frissonnèrent et emportèrent précipitamment Dolores hors de la salle de classe, laissant Cairn au milieu des dégâts.
« Si vous recommencez, je vous rase toutes jusqu’à la dernière. »
« Partons ! Vite ! »
Elles détalèrent, craignant de le provoquer davantage.
Cairn tourna les yeux vers Merhen. Elle le regardait, les yeux écarquillés, complètement stupéfaite par ce qui venait de se passer.
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