Chapitre 304
Le groupe, qui avait brièvement séjourné dans le Royaume démoniaque, retourna bientôt sur Terre.
« Alors, c’est la ville natale du Nécromancien, paraît-il. »
Le ciel était dégagé.
Le soleil déversait ses rayons et le vent soufflait. On entendait des oiseaux chanter quelque part.
Sous le ciel sans nuages, des bâtiments de verre et d’acier s’élevaient, serrés les uns contre les autres. Des gens arpentaient l’artère principale.
Ils riaient, bavardaient et regardaient de petits appareils.
Tout était paisible.
Les yeux couleur de crépuscule d’Olivia parcoururent lentement le paysage.
« Pitoyable. »
Le mana circulait à peine.
Elle ne sentait même pas les résidus de puissance qui flottaient dans l’air. Parmi tous ces gens, pas un seul ne pouvait représenter une véritable menace.
Tout était pitoyablement faible.
Voilà tout ce que lui inspirait cet endroit.
« En attendant que je te demande quelque chose, vis comme tu veux. Mais ne fais pas de vagues. Et prends ça. »
Kim Minwoo lui tendit un objet.
Une plaque carrée.
Sa surface était lisse comme du verre.
Elle était un peu plus grande que la paume de sa main.
Au dos, un motif représentant une tête de mort était dessiné.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Un téléphone portable. Il te permet de contacter les gens. »
« … »
Olivia retourna l’objet dans tous les sens.
Un bloc de métal froid qui n’émettait pas plus de mana qu’une crotte de nez.
Ça sert à contacter les gens ?
Alors qu’elle penchait la tête, Merhen, qui s’était approchée sans qu’elle s’en rende compte, lui arracha son téléphone.
— Je vais t’apprendre !
Son doigt glissa sur l’écran. Une lumière clignota et des caractères inconnus apparurent.
— Tu appuies juste là. C’est une conversation de groupe.
« Une conversation de groupe ? »
— Oui. Un endroit où tout le monde peut discuter ensemble.
Des messages défilaient sur l’écran.
Cédric, Vulcan, Merhen. Et Kim Minwoo.
Olivia plissa les yeux.
« … Il y a vraiment de tout. »
Elle n’avait pas l’air particulièrement impressionnée.
— Bon, retiens bien.
Merhen posa un doigt sur son front.
Le mana vibra et des souvenirs lui furent transmis.
Les lettres, la langue, le bon sens.
La vie moderne s’insinua dans l’esprit d’Olivia comme un cours d’eau.
« Alors voilà le genre de monde que c’est. »
— Exactement. C’est ce genre de monde. Allez, on s’entraîne !
Tap. Tap tap.
Les doigts de Merhen bougèrent si vite qu’on ne les distinguait plus.
Dring !
Le message de Merhen apparut.
[Olivia ! Tu as mangé quelque chose de bon, dernièrement ?]
Olivia appuya lentement sur les lettres.
[Non. Tu le sais bien. Je n’ai pas besoin de manger.]
À la lecture du message, Merhen tressaillit des sourcils et se retrouva devant elle en un éclair.
— Olivia. Tu ne peux pas être comme ça.
Elle avait l’air grave. Olivia ne lui avait jamais vu ce regard, même après des centaines d’années passées ensemble.
« Qu’est-ce que je ne peux pas faire ? »
— Il y a tellement de bonnes choses à manger dans ce monde. Tu gâches complètement ta vie. Ça ne va pas du tout !
Peu après, Merhen lui saisit fermement le poignet.
— Allez, on sort.
« Pour aller où ? »
Au lieu de répondre, Merhen l’entraîna.
Peu après, les deux femmes s’envolèrent dans le ciel.
La rue baignée de soleil.
Les passants.
Les voitures qui roulaient.
Les enseignes lumineuses.
— C’est ici !
Merhen atterrit devant une boutique et appela Olivia. Des choses colorées étaient exposées derrière la vitrine.
— Mon adresse préférée pour les desserts !
Les yeux bleus de Merhen pétillèrent.
Olivia leva les yeux vers l’enseigne, impassible.
« Des desserts ? J’en ai déjà mangé. »
— Mais pas ceux de la Terre.
« C’est pareil partout. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire de bon sur une planète aussi médiocre ? »
Olivia avait vécu longtemps.
Des centaines d’années.
Au fil du temps, elle avait goûté à tout ce que la gastronomie pouvait offrir. Elle avait fait rôtir et mangé des cœurs de dragon, et bu du vin de fruits elfique millénaire. Des truffes dorées réservées aux empereurs, des œufs de sirène remontés des profondeurs marines.
Elle avait tout goûté.
Et tout oublié.
Les mets qui lui plaisaient étaient extrêmement rares. Non, à vrai dire, elle avait perdu jusqu’à la sensation même d’aimer quelque chose.
Ce n’était pas sa langue qui s’était émoussée. C’était son âme.
Et puis, le corps d’un vampire n’avait pas besoin de nourriture.
Même affamé, il ne mourait pas.
Même en mangeant, il ne se rassasiait pas.
Alors, avec le temps, l’appétit lui-même était devenu une émotion floue.
Les paroles de Merhen ne suscitèrent donc rien de particulier en elle. Elles l’ennuyaient juste un peu.
— Allez, viens !
Dring !
À peine la porte ouverte, une odeur sucrée les assaillit.
Un parfum étrangement envoûtant, mêlant beurre et sucre.
« Vous voilà, dame Merhen. »
Le propriétaire accourut pieds nus et s’inclina.
Tous les regards se tournèrent vers elles.
Une banshee et une vampire.
Leur apparence unique, mais étonnamment belle, n’y était pas pour rien. De plus, Merhen était une célébrité si connue à Séoul que ceux qui ignoraient qui elle était passaient pour des espions.
— Oui. Comme d’habitude, aujourd’hui aussi. Ah, préparez-en un pour elle également. Le même que le mien.
« Bien compris. »
Pendant que le propriétaire s’empressait d’aller chercher les desserts, Merhen se planta devant la vitrine et en désigna un du doigt.
— Celui-là. Un cookie moelleux de Dubaï. Il est super tendance sur Terre, en ce moment.
Les yeux couleur de crépuscule d’Olivia examinèrent le cookie.
Un amas informe recouvert de chocolat.
« Ça a l’air vulgaire. »
— Il ne faut pas juger à l’apparence.
Merhen en commanda deux.
Elle prit les cookies que l’employé lui tendait et en proposa un à Olivia.
— Goûte.
« Je n’ai pas besoin de… »
— Mange.
Elle ne plaisantait pas.
Olivia soupira.
Si elle ne mangeait pas, Merhen risquait de ne pas la lâcher.
Et puis, comme elle entretenait des liens assez étroits avec Merhen, continuer à refuser aurait été fatigant.
« … D’accord. »
Finalement, incapable de résister à son insistance, elle croqua dans le cookie moelleux.
Croque. Croque.
À cet instant,
ses yeux couleur de crépuscule s’agrandirent légèrement.
La croûte croustillante se brisa et un chocolat moelleux s’écoula de l’intérieur.
La douceur enveloppa sa langue.
Le goût de noisette du beurre et le sel se mêlèrent en une harmonie étrange.
Elle cessa de mâcher.
Merhen l’observait d’un air plein d’espoir.
— Alors ?
Silence.
Olivia prit lentement une deuxième bouchée. Puis une troisième, une quatrième.
Avant même qu’elle s’en rende compte, le cookie avait disparu.
« … »
— C’est bon, pas vrai ?
Olivia regarda le chocolat qui lui collait aux doigts.
Et, très légèrement,
elle hocha la tête. À peine.
« … Mmh. »
Ce fut tout.
Mais Merhen le vit.
Une lueur très faible qui effleura ces pupilles mortes depuis des centaines d’années.
— Pas vrai ? Il y a plein de choses comme ça sur Terre.
Merhen sourit de toutes ses dents.
— Le pain au sel, le malatang, le croffle, le tanghulu, le latte au yakgwa, le thé aux perles et au sucre brun, le poke au saumon, le tteokbokki à la rosé, le cheesecake basque, l’udon à la crème, les macarons…
Après avoir énuméré plus d’une centaine de plats, Merhen poursuivit avec enthousiasme :
— La Terre, c’est le vrai berceau de la gastronomie ! Olivia, tu n’as jamais mangé tout ça, hein ?
Olivia baissa les yeux vers sa main vide.
« … Un autre. »
— Hein ?
« Achètes-en un autre. »
Les yeux de Merhen s’arrondirent.
Puis, un instant après, ils s’épanouirent comme un tournesol.
— Bien sûr !
Ni la mort, ni la fin.
Une simple bouchée sucrée.
Voilà tout ce qui occupait les pensées d’Olivia en cet instant.
Merhen courut jusqu’au comptoir.
L’employé ouvrit de grands yeux. La femme aux cheveux argentés qui désignait les cookies avait l’air beaucoup trop sérieuse.
— Donnez-moi tout ce que vous avez.
Merhen leva soudain son téléphone bien haut.
— Olivia ! On fait un selfie !
« Un selfie ? »
— Oui. Une photo ! On prend nos visages en photo.
Olivia fronça les sourcils. Mais Merhen se colla à elle avant même qu’elle ait le temps de refuser. Leurs cheveux argentés et noirs apparurent côte à côte sur l’écran.
Clic.
— Elle est réussie ! Olivia, tu es jolie.
« … Évidemment. »
Elle répondit d’un ton détaché, mais son regard restait fixé sur l’écran. C’était la première fois que son visage était immortalisé de cette façon. Rien à voir avec un portrait.
On aurait dit qu’un instant éphémère avait été figé tel quel.
— Je devrais la mettre dans la conversation de groupe !
Le doigt de Merhen glissa sur l’écran.
Tap.
[Merhen : Je mange un dessert avec Olivia !]
[Merhen : (Photo)]
Les réactions ne tardèrent pas.
[Cédric : Encore des desserts. Tu ne manges que ça, tous les jours.]
[Vulcan : Waouh. Les vampires mangent aussi des trucs sucrés ?]
[Merhen : Elle adore ça !]
[Cédric : … Tant mieux. Mange bien.]
[Vulcan : Cédric boude ou quoi, mdr ? C’est parce qu’elle ne t’a pas emmené dans son tour gastronomique ou je sais pas quoi ?]
[Cédric : Qu’est-ce que tu racontes ? Espèce de Balrog ignorant.]
[Vulcan : Ouais, mais je reste mieux qu’un squelette, hein ? Et je suis beau gosse, pas vrai ?]
.
.
Olivia baissa les yeux vers l’écran.
Les messages défilaient en temps réel.
La conversation se poursuivait sans qu’ils soient face à face. C’était étrange. Mais ce n’était pas désagréable.
— Allez, au suivant !
Merhen bondit sur ses pieds.
« Qu’est-ce que tu comptes encore manger ? »
— Du pain au sel ! C’est vraiment gâcher sa vie que de ne pas y goûter.
Olivia soupira. Mais ses pieds s’étaient déjà mis en mouvement, suivant Merhen.
* * *
La deuxième boutique était petite.
On apercevait des pains fraîchement cuits derrière la vitrine. De la vapeur s’en échappait doucement.
— C’est ici !
Merhen ouvrit la porte. Une délicieuse odeur de beurre chatouilla le bout de leur nez.
« … »
La pointe du nez d’Olivia tressaillit légèrement.
L’odorat d’un vampire était particulièrement développé. Il lui permettait de sentir le sang. Mais ce qu’elle sentait à présent, ce n’était pas du sang. C’était de la farine fraîchement cuite, du beurre et du sel.
— Deux pains au sel, s’il vous plaît ! Tout juste sortis du four !
Merhen passa commande.
Le pain que l’employé lui tendit avait à peu près la taille d’une paume. Sa croûte était dorée et brillante, piquée de gros grains de sel.
— Goûte !
Olivia prit le pain.
Il était encore chaud. Elle sentit sa chaleur contre le bout de ses doigts.
Elle mordit dedans.
Craque.
L’extérieur était croustillant. L’intérieur, lui, était différent. Du beurre s’écoulait de la mie moelleuse et humide. Le sel rehaussait le goût sucré.
« … »
Elle ralentit sa mastication.
— Alors ?
« Pas mauvais. »
Une appréciation laconique. Mais sa deuxième bouchée fut plus grosse que la première. La troisième fut encore plus grosse.
Merhen lui adressa un sourire radieux.
— Tu peux dire que c’est bon, si c’est bon.
« … Tu es bruyante. »
Tu m’empêches de savourer.
Olivia détourna la tête.
Mais sa main ne s’arrêta pas.
Le pain disparut en un instant.
— La prochaine fois, je te ferai goûter le malatang. Ah, il y a aussi l’udon à la crème et le tteokbokki à la rosé…
Merhen continua de parler gaiement.
Olivia regarda par la fenêtre, sans vraiment l’écouter.
Le soleil déversait ses rayons.
Les gens allaient et venaient. Ils riaient, bavardaient et se réjouissaient de choses insignifiantes.
Je trouvais ça pitoyable.
Elle essuya le beurre qui lui restait au bout des doigts.
Un grain de sel s’était collé à son doigt.
… Enfin, ils ont au moins une chose qu’ils savent faire.
Elle avait vécu des centaines d’années.
Elle n’avait vu que la mort.
Elle n’avait bu que du sang.
Elle avait enduré l’éternité dans les lueurs du crépuscule.
Elle pensait que la vie se résumait à cela.
Et pourtant…
— Olivia ! Qu’est-ce que tu veux manger ensuite ?
Merhen le lui demanda, les yeux pétillants.
Olivia regarda par la fenêtre.
Un ciel sans nuages. Une douce lumière. La bonne odeur du pain.
« … Comme tu veux. »
Sa réponse fut détachée.
Mais les coins de sa bouche se relevèrent à peine. Vraiment à peine.
En dehors de la mort,
il semblait qu’il y avait beaucoup de choses à faire dans ce monde.
— Alors, on va manger du malatang !
Merhen sourit de toutes ses dents et saisit Olivia par le poignet.
Olivia ne la repoussa pas.
Sous la lumière du soleil,
deux ombres marchèrent côte à côte dans la rue.