Chapitre 293
Centre de radiodiffusion de Pyongyang.
Kim Minwoo traversa le couloir criblé d’impacts de balles et entra dans la régie. Les techniciens, plaqués contre le mur, tremblaient de peur.
« Préparez la diffusion. »
Un ordre bref.
Un technicien remua les lèvres.
« Q-que devons-nous diffuser… ? »
« Ce que ce monsieur va dire. »
Kim Minwoo fit un geste. On traîna Park Ildo, qui trébuchait, jusqu’au siège du présentateur.
Le prochain dirigeant de la Corée du Nord.
L’homme au sommet de la succession de la troisième génération.
Commandant suprême de l’Armée populaire et vice-président du Comité central du Parti.
Cette incarnation du pouvoir se tenait à présent là, les jambes violemment secouées de tremblements.
« Vous savez ce que vous avez à faire, j’imagine. »
Une remarque brève.
Pourtant, à peine eut-il fini de parler que…
Patatras !
Park Ildo s’agenouilla à la vitesse de l’éclair.
Son front toucha le sol froid de la station.
Il se prosterna pour demander pardon.
Les techniciens en restèrent bouche bée.
Les mains qui tenaient les caméras tremblaient de tous leurs membres.
« J-je… »
La voix de Park Ildo se brisa.
La morve lui coulait du nez. Des larmes ruisselaient sur ses joues. La dignité avait depuis longtemps déserté son visage.
« J’ai trompé le peuple. Pendant que les gens mouraient de faim, ma famille et moi étions les seuls à nous remplir le ventre. »
Il éclata en sanglots.
« J’ai menacé le monde avec mes armes nucléaires et piétiné des vies innocentes dans les camps de concentration. Je ne mérite pas d’être pardonné. »
Il enfonça davantage son front dans le sol.
Boum, boum.
Il se mit à se cogner la tête contre le sol.
« Pour assumer mes responsabilités… je vais… céder le pouvoir. Je remettrai toute mon autorité au camarade Kim Minwoo, renoncerai à tout et accepterai sans rechigner le prix de mes péchés ! »
Un employé de la station s’effondra.
Ses jambes ne le portaient plus.
Une existence déifiée depuis des décennies.
Un homme dont ils n’osaient même pas prononcer le nom à la légère.
Il confessait maintenant ses péchés en sanglotant, face à la caméra, sous les yeux d’un jeune inconnu.
Kim Minwoo regarda la caméra.
« Vous l’avez vu. »
Sa voix était calme.
« Voilà le vrai visage de celui qui vous a gouvernés. »
Kim Minwoo s’assit dans le fauteuil du présentateur.
Un voyant rouge s’alluma sur l’objectif de la caméra.
L’écran de la Télévision centrale coréenne changea.
« Peuple de Joseon. »
Un jeune homme aux cheveux noirs apparut à l’écran.
Son visage leur était inconnu.
Mais ceux qui se tenaient derrière lui étaient encore plus étranges.
Des chevaliers squelettes en armure noir de jais.
Une femme aux cheveux argentés, qui faisait flotter un cercle magique bleu.
« L’ère de la famille Park est désormais terminée. »
Sa voix était calme.
« À compter d’aujourd’hui, un nouveau système entre en vigueur. Cette terre ne fera plus qu’un avec le Sud. Il n’y aura plus de purges ni de représailles. Vous n’aurez plus à vivre chaque jour dans la peur. »
Kim Minwoo leva un doigt.
« Moi, Kim Minwoo, je mettrai fin à la famine. Je rétablirai l’électricité. Je vous protégerai des portails. À partir d’aujourd’hui, vos vies vont changer. »
La diffusion fut retransmise dans tout le pays.
* * *
Commandement des officiers de l’armée, centre-ville de Pyongyang.
Les officiers rassemblés devant la télévision fixaient l’écran, hébétés.
Un nom qu’on aurait encore été puni la veille pour avoir osé prononcer se répandait à présent en excuses, le visage laid et baigné de larmes.
« … C’est vraiment fini ? »
Quelqu’un marmonna.
Personne ne sut quoi répondre.
Le vacarme qui montait de l’extérieur en disait assez.
Les soldats rendaient leurs armes. Certains retiraient discrètement leur casquette pour la jeter.
* * *
Province du Hamgyong du Nord, village rural.
Ri Chunbok, accroupi sur le sol en terre battue, écoutait la radio. Le signal grésillait, mais la voix était claire.
« … L’ère de la famille Park est terminée. »
Le bol de bouillie de maïs qu’il tenait pencha. Du liquide tiède se répandit sur le dos de sa main, mais il ne sentit rien.
Il avait l’impression que son cœur s’était arrêté.
Non, peut-être s’était-il vraiment arrêté.
« Père, qu’est-ce que ça… »
Son fils lui posa la question.
Ri Chunbok ne sut pas répondre.
Ses lèvres seules tremblaient violemment.
Soixante-dix ans.
Ce nom qui avait écrasé cette terre pendant soixante-dix ans venait, à l’instant, de prendre « fin » ?
Ça lui paraissait impossible.
Mais cette voix qu’il venait d’entendre… c’était vraiment…
« C’était exactement celle de Park Ildo… »
Cette voix qui demandait pardon en sanglotant.
Est-ce que c’était réel ?
C’est alors que…
Le bruit de camions retentit à l’entrée du village.
Trois camions militaires.
Ri Chunbok sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Par réflexe, il repoussa son fils derrière lui.
Quand des camions arrivaient, rien de bon ne s’ensuivait.
La conscription, une perquisition ou un enlèvement.
Et, après une annonce pareille à la radio, le village risquait d’être massacré si les choses tournaient mal.
Pourtant…
Ce n’était pas l’emblème de l’Armée populaire.
Sur fond blanc, un motif qu’ils n’avaient jamais vu : un crâne noir.
Des gens descendirent des camions.
Ils portaient des robes noires.
« Nous apportons de la nourriture et des médicaments. »
Une femme en robe prit la parole.
Elle avait le teint pâle et les cheveux argentés.
Ses yeux ne semblaient pas appartenir à une personne de ce monde.
« Le Culte de la Mort vous les envoie. Prenez-les. »
Les villageois se figèrent.
Personne ne bougea.
C’est un piège.
C’est forcément un piège.
Si nous acceptons, on nous traitera de réactionnaires.
La peur, ancrée en eux depuis des décennies, leur clouait les pieds au sol.
Le regard de Ri Chunbok se tourna vers la benne du camion.
Il y avait du riz.
Du riz blanc.
Et des sacs entiers.
« Ç-ça… »
Quelqu’un laissa échapper un son étranglé.
La gorge de Ri Chunbok se dessécha complètement.
Des décennies s’étaient écoulées.
À une époque où même la bouillie de maïs était précieuse, du vrai riz blanc…
« C-c’est vrai… ? »
Ri Chunbok posa la question d’une voix tremblante.
« Vous nous le donnez vraiment ? »
Han Siah hocha la tête.
« Oui. Nous vous donnons tout. »
Ce n’est qu’alors que les villageois s’approchèrent avec prudence.
Un pas après l’autre.
Ils tâtaient le terrain comme des bêtes terrorisées.
La main de Ri Chunbok toucha un sac de riz.
C’était bien réel.
Des grains de riz blanc s’écoulèrent entre ses doigts.
« Ah… »
Ses genoux fléchirent.
Il ne s’effondra pas.
Ses jambes plièrent d’elles-mêmes, et il se retrouva à genoux.
« M-merci… ! »
Sa voix se brisa.
La morve lui coulait du nez.
Des larmes ruisselaient sur son visage ravagé par la faim.
« Merci, merci infiniment… ! »
Quand un homme s’agenouilla, deux autres firent de même.
Puis trois.
Tout le village se prosterna sur le sol en terre battue.
Les sanglots éclatèrent.
On aurait dit que tout ce qu’ils avaient dû endurer pendant des décennies se déversait d’un seul coup.
Han Siah contempla la scène.
Puis elle parla doucement.
« Si vous m’en êtes vraiment reconnaissants… »
Ri Chunbok, qui retenait ses larmes, releva la tête.
« Je vous en prie, priez quelqu’un d’autre que moi. »
« P-prier… ? »
Le regard de Ri Chunbok vacilla.
Dans ce pays, une seule existence avait le droit de recevoir des prières.
Et cette existence venait de s’effondrer.
« À-À qui nous demandez-vous de prier… ? »
Han Siah lui adressa un radieux sourire.
Ses cheveux argentés flottèrent dans le vent.
Elle souriait comme une sainte, mais aussi comme une faucheuse.
« Au Plus Grand. Celui qui règne sur la mort et se montre infiniment plus miséricordieux que quiconque. Kim Minwoo. Notre Culte le vénère comme un dieu. »
* * *
Palais de la culture du peuple, à Pyongyang.
Les éveillés nord-coréens s’étaient réunis au même endroit.
Trois rangs A, douze rangs B. C’était toute la force dont disposait la Corée du Nord.
Kim Minwoo se tenait devant eux.
« Vous avez deux choix. »
Il leva deux doigts.
« Coopérer ou disparaître. »
Le silence s’installa.
Un éveillé de rang A serra les dents.
« Pourquoi devrions-nous obéir aux ordres d’un salaud de Sud-Coréen… »
Il n’eut pas le temps de finir.
Un vent frais souffla.
Une pointe de flèche se posa contre sa gorge.
Seo Yerim se tenait là, l’arc bandé.
« Ne l’interromps pas. »
Sa voix était glaciale.
« Oppa parle. »
Kim Minwoo eut un sourire en coin.
« Merci, Yerim. Mais inutile de tirer. »
Quand il leva la main, les Soldats-dents de dragon encerclèrent les éveillés.
« Si vous coopérez, je vous traiterai bien. Transmettez-nous vos techniques pour nettoyer les portails, et nous vous fournirons aussi de l’équipement. Enfin, si vous voulez mourir, je ne vous en empêcherai pas. Vous pourriez me répondre vite ? Il faut que je décide si je vous tue ou non. Tout de suite. »
Le visage des éveillés nord-coréens de haut rang devint livide.
Ils n’avaient pas le choix.
* * *
Au même moment, dans une salle de conférence.
Han Siah mettait des documents en ordre.
Park Siwoo pencha la tête sur le côté.
« Noona, qu’est-ce que c’est ? »
« Un organigramme des responsabilités. »
Han Siah répondit à voix basse.
« Le Culte de la Mort prendra en charge l’éducation et l’aide sociale : les écoles, les hôpitaux, les orphelinats. Et… »
Ses yeux brillèrent.
« La propagation de la foi aussi. »
Park Siwoo eut un sourire en coin.
« Tu as dit que la population nord-coréenne dépassait les vingt millions ? Si on distribue du riz aux gens qui meurent de faim, ça va faire un carton. Le nombre de fidèles va exploser. »
« Le pouvoir de monsieur Minwoo s’en trouvera renforcé. »
Sa voix vibrait d’ardeur.
« Si la foi se répand, la divinité s’accumule. Alors… »
Elle joignit les mains.
« Son pouvoir grandira lui aussi. Il deviendra vraiment l’égal d’un dieu… »
Park Siwoo fit un pas en arrière.
Le regard de Noona lui faisait un peu peur.
« Ilsung s’occupera des infrastructures : routes, électricité, réseaux de communication. Ils disent qu’on peut remettre en état la région de Pyongyang en moins de trois mois. »
Han Siah tourna la page du document.
« Notre guilde et la Guilde Ilsung prendront en charge les portails et l’armée. Nous contrôlerons tous les portails du pays. »
« Oh… On va avoir beaucoup de travail, maintenant ? »
« Comme c’est monsieur Minwoo qui a dessiné le tableau, à nous d’y mettre les couleurs. Il est déjà très occupé. »
Han Siah répondit avec un grand sourire.
À ce moment-là, Kim Minwoo entra dans la salle de conférence.
« C’est bon, j’ai fini de mettre les éveillés au pas. Personne n’a vraiment résisté. »
« Évidemment. Il aurait fallu être fou pour résister. Même Park Ildo a fini comme ça. »
« C’est vrai. Siwoo, tu vas devoir t’activer un moment en Corée du Nord, toi aussi. Il y a pas mal de portails. »
« Haha ! S’il y a plein de terrains de chasse, ça me va. Compte sur moi. »
Park Siwoo se frappa la poitrine avec assurance.
Kim Minwoo regarda par la fenêtre.
Le ciel nocturne de Pyongyang. Les étoiles y déferlaient.
Comme les coupures d’électricité avaient plongé la ville dans le noir, elles brillaient d’autant plus clairement.
« Vingt millions d’habitants. Des dizaines de portails. Des ressources inexploitées. »
Des chiffres tourbillonnaient dans sa tête.
« Si les habitants deviennent des fidèles, ma divinité grandira. Si je monopolise les portails, j’aurai des pierres magiques. Si je prends les infrastructures en main, je gagnerai en puissance économique. »
Les coins de ses lèvres se relevèrent.
Il y avait plus à gagner qu’il ne l’avait imaginé.
Il suffisait de voir le nombre de fidèles, qui explosait à une vitesse folle à cet instant même.
En comparaison, en Corée, même en faisant de la propagande, le nombre de ceux qu’on pouvait appeler des « fidèles » ne grimpait pas facilement…
« Ici, ils sont prêts à croire dès qu’on plante un drapeau. »
Grâce aux vivres et à la main-d’œuvre fournis en abondance par les Chinois, l’occupation de la Corée du Nord ne devrait pas rencontrer de gros problèmes.
« Au fait, monsieur Minwoo. Auriez-vous un peu de temps demain ? »
Soudain, la voix du Dieu démoniaque résonna dans sa tête.
― Il reste une semaine avant la prochaine Bataille du classement.
Il avait encore largement le temps.
Après tout, la Corée du Nord avait été occupée en moins d’une demi-journée.
« Oui. Pourquoi ? »
« Nous comptons organiser le premier grand office de notre Culte… Je me suis dit que ce serait bien que vous y assistiez, monsieur Minwoo. »
« Faites donc. »
La grande carte qu’était la Corée du Nord lui était désormais acquise.
Il était temps d’y peindre un nouveau tableau.