Chapitre 278
« Tu veux vivre ? »
À la question glaçante de Liang Xiaojun, l’un des membres du comité permanent, incapable même de relever la tête, répondit d’une voix étouffée :
« Je… je veux vivre… »
« Alors, prouve-le. Prouve que tu n’es pas un laquais de ces rats qui ont pris la fuite, mais un fonctionnaire de terrain prêt à servir le peuple. »
Liang Xiaojun posa la main sur le siège principal de la salle de conférence, celui où s’asseyait autrefois le président.
« À compter de cet instant, toutes les structures dirigeantes actuelles du Parti communiste sont abolies. La Chine passe à un régime de guerre qui va au-delà de la loi martiale. »
« U-un régime de guerre… vous dites ? »
« Vous ne comprenez toujours pas à quel point la situation est urgente ? Des portails de rang S explosent de toutes parts, et le peuple souffre sans relâche ! »
Clang !
Quand Liang Xiaojun frappa la table, le fonctionnaire qui l’avait interrogé baissa profondément la tête.
C’était une révolution.
L’ancienne époque, dominée par des idéologies et des idées creuses, venait de s’achever. Un nouvel ordre, centré sur les chasseurs et régi par la force pure et le pragmatisme, prenait sa place.
« Vous vous chargerez de l’administration. Mais les décisions nous reviennent. L’Empereur du Tonnerre Chen, l’Empereur de l’Épée Wang Xiao et le Roi de Sagesse inébranlable Liu formeront le nouveau “Comité de sécurité” de Chine et détiendront tous les pouvoirs en matière de défense nationale, de sécurité et de raids dans les portails. »
La force martiale remplaçait le pouvoir politique.
Dans un pays démocratique, cela aurait été une tyrannie impensable. Mais, dans la Chine du moment, personne ne pouvait élever la voix. Face à la menace d’anéantissement que représentait le portail de rang SS, ce n’étaient pas les directives du Parti qui avaient sauvé le peuple, mais la force martiale des héros.
« Des objections ? »
Silence.
C’était un assentiment immédiat.
Les caméras de télévision retransmirent dans le monde entier le visage déterminé de Liang Xiaojun et la silhouette de Kim Minwoo, bras croisés derrière lui.
Le monde entier fut bouleversé.
Plus encore que l’apparition du portail de rang SS, c’était le renversement du système d’un pays aussi vaste que la Chine, en une seule nuit, qui stupéfiait tout le monde.
Tandis que les présentateurs de chaque pays annonçaient la nouvelle en direct, surexcités au point d’en cracher leurs mots, « GateNet », la communauté mondiale des éveillés, était littéralement en ébullition.
[GateNet ― Forum des affaires internationales]
Titre : Hé, c’est vrai ce qui se passe en Chine, là ? lol
Auteur : HunterAspirant1
Le président chinois s’est barré et Liang Xiaojun a pris le pouvoir mdr. Mais en fait, ça revient pas à dire que c’est Kim Minwoo qui l’a pris ? À la télé, Liang Xiaojun était collé à ses basques, non ?
[Commentaires]
[ㅇㅇ] : C’est évident. Liang Xiaojun est le laquais de Kim Minwoo depuis le début.
[PiétéFiliale] : Waouh, alors la Chine, c’est le territoire de Kim Minwoo, maintenant ? Ça prend une ampleur de dingue.
[Patriote] : C’est joli de parler de révolution, mais c’est pas de la trahison, ça ? On dirait qu’ils livrent le pays à un chasseur coréen étranger. Les Chinois vont vraiment regarder ça sans que leur fierté en prenne un coup ?
[BalanceurDeVérités] : Le type au-dessus n’y connaît rien. Tu vois la réaction des Chinois, en ce moment ? C’est carrément la fête, là-bas.
En réalité, l’opinion publique en Chine, y compris sur Weibo, évoluait dans le sens exactement contraire aux craintes exprimées à l’étranger.
Seule une minorité accusait Liang Xiaojun d’être un « traître ». La grande majorité accueillait à bras ouverts sa décision et l’intervention de Kim Minwoo.
[WangWei] : Le type qu’on appelait le président a abandonné le pays et s’est enfui. Liang Xiaojun, lui, est resté et a promis de nous protéger. Lequel des deux est le véritable dirigeant ?
[RedDragon] : Franchement, qu’il soit le subordonné de Kim Minwoo, et alors ? C’est même un avantage, non ? Liang Xiaojun s’est enfui comme le président ? Il s’est montré incompétent ou servile ? Il a même eu le cran de ne pas ciller face à la mort.
[PetitCitoyen] : Tout à fait. Moi aussi, ça m’a surpris. Et regardez la Corée. Quand le monde entier sombrait dans le chaos à cause des portails, la Corée était le seul pays en paix. Un pays protégé par Kim Minwoo ? C’est une garantie de survie, ni plus ni moins.
[Hunter123] : Depuis son éveil, Liang Xiaojun est un éveillé irréprochable qui a méthodiquement nettoyé les portails pour son pays. Il est cent fois plus qualifié que ces porcs qui n’ont fait que jouer les politiciens. S’appuyer sur la force de Kim Minwoo n’est pas une humiliation, c’est de la diplomatie !
[HabitantDeShanghai] : Je vis à Shanghai et ma famille a failli mourir. La fierté, ça remplit les assiettes ? Sans Kim Minwoo, on serait tous morts, je vous le garantis.
Survivre.
Face à cet instinct primordial, les frontières et les idéologies n’étaient que de vulgaires bouts de papier.
Un émissaire de sauveur doté d’une puissance écrasante inspirait forcément bien plus confiance qu’un dictateur en fuite. Liang Xiaojun avait parfaitement compris la situation et, grâce au soutien massif de Kim Minwoo, avait acquis la légitimité du « pouvoir par la force ».
« Même la bataille de l’opinion publique se déroule à la perfection. »
Kim Minwoo, qui examinait sur sa tablette les réactions traduites en temps réel, esquissa un sourire en coin.
C’était exactement ce qu’il voulait.
Une simple occupation militaire ne pouvait qu’attiser la résistance. Mais, si l’on se présentait en sauveur au cœur d’une crise désespérée, le récit changeait.
Aux yeux du peuple chinois, Kim Minwoo n’était pas un envahisseur. Il était l’unique « bouée de sauvetage » capable de chasser les dirigeants incompétents et corrompus et de les tirer du gouffre de la mort.
Liang Xiaojun s’approcha bientôt et s’inclina respectueusement.
Le révolutionnaire fougueux qu’on avait vu à l’écran avait disparu. Il ne restait que l’image d’un fidèle confident.
« Après avoir examiné les données, nous avons identifié la route empruntée par Li Zemin pour s’enfuir. Nous avons également localisé les artefacts de classe trésor national et les pierres de mana qu’ils ont emportés. »
Les yeux de Kim Minwoo brillèrent.
Maintenant que l’opinion publique était acquise, il était temps d’en récolter les bénéfices concrets.
« Où ? »
* * *
Crac !
Un verre à whisky en cristal de première qualité s’écrasa contre le mur et vola en éclats.
Les débris jaillirent, mais les assistants à bord du jet privé baissèrent la tête, sans même oser souffler.
« Bande de salauds ! Incapables de merde ! »
Le visage de Li Zemin vira au rouge, puis au bleu.
Les mains tremblantes, il agrippa le siège en cuir de luxe, comme s’il voulait l’arracher.
Par le hublot, on voyait les lumières de la Chine s’éloigner dans la nuit.
C’était son royaume — non, désormais, une terre devenue un piège mortel qu’il devait fuir.
Le souvenir de cette nuit, peu de temps auparavant, lui revint en mémoire.
Persen, l’homme qui s’était présenté comme le « Grand Prêtre des Ombres ».
Comme s’il se moquait de la sécurité renforcée de Zhongnanhai, il avait surgi au beau milieu du bureau, tel une ombre.
À Li Zemin, trop terrorisé pour pousser le moindre cri, il avait fait une proposition aussi douce que le diable.
— La décrépitude d’un corps vieillissant et épuisé, ainsi que le caractère éphémère du pouvoir, ne vous effraient-ils pas ?
Il lui avait tendu l’« Élixir de vie », qui garantissait une existence presque éternelle, ainsi qu’une technique secrète pour monter de niveau, au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer.
Et le prix était simple.
L’effondrement de la Chine.
— Nous avons déjà tout préparé. Nous avons préparé les portails. Un monstre va apparaître, contre lequel même les armes nucléaires seront inefficaces. Un monstre que les éveillés chinois ne pourront jamais arrêter.
La suite était bien trop tentante.
Les Ombres interviendraient et s’occuperaient du monstre lorsque le désespoir aurait atteint son comble.
Ensuite, elles permettraient à Li Zemin de régner éternellement sur les ruines, en tant qu’émissaire des Ombres et héros de la nation.
En pratique, il ne pouvait pas garantir sa survie s’il refusait. Et, par pure cupidité, il n’avait pas pu résister à cette douce tentation.
La vie éternelle ? Le pouvoir infini ?
N’était-ce pas précisément ce qu’il n’avait toujours pas obtenu, même après avoir gouverné la Chine pendant vingt ans ?
Mais Li Zemin était prévoyant.
Comme dit le proverbe, un lièvre rusé se ménage trois terriers.
Au cas où, il avait détourné des sommes astronomiques vers des comptes secrets à l’étranger et préparé une route de fuite avec ses plus proches collaborateurs.
Il comptait au moins mettre sa fortune à l’abri, au cas où ils échoueraient à régler le problème des portails.
Il avait prévu de gagner du temps, puis de rentrer en Chine dès que la situation semblerait sûre, après avoir repris contact avec les Ombres. Mais tout avait dérapé.
« M-Monsieur le président… enfin, Votre Excellence. D’après les renseignements que nous venons de recevoir… »
Le chef de cabinet lui tendit une tablette, le visage blême de peur.
« L’explosion du portail à Shanghai… aurait été résolue ! Il paraît que Kim Minwoo est intervenu en personne pour éliminer le monstre… »
« La ferme ! Ne prononce même pas le nom de ce salaud ! Dégage de ma vue ! »
Li Zemin arracha la tablette et la jeta au sol.
À l’écran, les informations annonçaient en direct que Liang Xiaojun avait créé le « Comité de sécurité » avec le soutien de Kim Minwoo.
Le peuple l’acclamait, tandis que lui, le fugitif, était désormais désigné comme un traître et faisait l’objet d’un mandat d’arrêt.
Ils avaient dit qu’il était impossible de l’arrêter ?
Ils avaient dit que c’était absolument impossible ?
Les salauds des Ombres avaient menti effrontément. Non, ils étaient tout simplement incompétents.
Penser qu’un vulgaire type classé cent cinquante-septième mondial avait réglé toute cette affaire ?
Bien sûr, la puissance de Kim Minwoo dépassait l’imagination, mais Li Zemin était incapable de l’accepter.
« Les Ombres… ces bons à rien ! »
Il se prit la tête entre les mains.
Son pouvoir en Chine avait déjà disparu.
Il avait mis ses biens à l’abri, mais il était désormais un fugitif.
En plus, tant que Kim Minwoo serait dans les parages, aucun de ses refuges à l’étranger ne serait sûr.
« Faites faire demi-tour à l’avion. On va en Suisse. Non, en Amérique du Sud ! Dans un endroit où Kim Minwoo ne pourra pas nous atteindre ! »
L’avion vira brusquement.
Mais Li Zemin l’ignorait.
Tout comme la promesse des Ombres n’était qu’un mensonge, sa route de fuite se trouvait déjà dans la paume de quelqu’un.
toc. toc.
Dans le jet privé, où ne régnait qu’un silence étouffant.
Le bruit régulier et glaçant de talons grattait les tympans de Li Zemin.
Il se trouvait bel et bien à bord d’un avion en plein vol.
Ses assistants et ses gardes du corps étaient près de lui.
Pourtant, étrangement, il ne percevait pas la moindre présence humaine.
Seul ce bruit de pas qui lui hérissait la peau se rapprochait, encore et encore.
« Q-qui est là ? Il y a quelqu’un ? »
Li Zemin cria comme s’il devait s’arracher les mots, mais seul le silence lui répondit.
Bientôt, l’épaisse porte de la cabine VIP coulissa.
« … ! »
Une femme se tenait là, seule.
Une robe noire comme l’encre, digne d’un enterrement, enveloppait sa peau pâle. Dans sa main fine, elle tenait une faux bien plus grande qu’elle.
Une Faucheuse.
Li Zemin recula instinctivement devant cette silhouette irréelle.
La lame de la faux, qui traînait derrière la femme, raclait le sol dans un grincement sinistre.
« Ne vous approchez pas ! J’ai dit, ne vous approchez pas ! »
Li Zemin se débattit et lui lança une tasse de thé.
Mais la femme, Han Siah, se contenta d’esquisser un léger sourire.
Un sourire aussi noble que celui d’une sainte, mais en même temps aussi cruel que le diable.
Dans ses yeux, il n’y avait pas l’être humain nommé Li Zemin.
Elle n’y voyait que la vermine à éliminer pour avoir entravé la route de son Dieu, Kim Minwoo.
« C’est donc toi. L’agneau insensé qui a repoussé Sa miséricorde. »
« Q-qui êtes-vous, au juste ? »
« Je suis venue rendre Son jugement. »
Han Siah leva lentement sa faux.
Une brume rouge sombre commença alors à s’élever de la pointe acérée de la lame.
Les lumières de la cabine vacillèrent puis s’éteignirent, tandis que même les nuages visibles par le hublot se faisaient engloutir par une obscurité totale.
« A-ah, non… ! »
La vision de Li Zemin se rétrécit brusquement.
La dernière chose qu’il vit fut le sourire glaçant de Han Siah, unique éclat dans les ténèbres.
« Repens-toi. Jusqu’à ce que tu Le rejoignes. »
Fffch.
Quand la faux fendit l’air, le monde fut plongé dans une obscurité absolue.
* * *
Le lendemain matin, les journaux télévisés du monde entier ne parlèrent que d’une seule nouvelle.
[Dernière minute] Le président Li Zemin, en fuite, capturé dans le ciel au-dessus de l’Amérique du Sud !
[Stupéfiant] L’ancien dirigeant chinois semble avoir perdu la raison ? Une escorte filmée en direct fait polémique.
[Exclusif] « Sauvez-moi ! J’ai eu tort ! » Li Zemin se lamente à l’aéroport… La chute d’un homme de pouvoir.
L’apparition de Li Zemin à l’écran était en elle-même stupéfiante.
Son costume Mao impeccable était en lambeaux, et son visage, visible sous ses cheveux en bataille, était déformé par la terreur.
Tout le long de son escorte, il rampait par terre, implorant encore et encore un objet inconnu.
« J’ai eu tort ! Je vous en prie, je vous en prie, tout sauf ça, p-pitiééé ! »
Une scène humiliante, difficile à croire venant d’un homme qui avait dirigé une nation.
Les taches d’urine bien visibles sur son pantalon, il fut diffusé dans le monde entier, gémissant comme un enfant.
En cet instant, l’image du dirigeant inflexible qu’il s’était forgée en vingt ans sombra dans l’abîme.
« Il est fou. Complètement fou. »
« Le président chinois avait vraiment si peur du portail ? Tss… »
Les gens qui regardaient les informations hochèrent la tête avec dédain, mais personne ne savait pourquoi il avait fini dans cet état.
Seul Kim Minwoo, qui observait tout cela de l’autre côté de l’écran, esquissa un sourire en coin.
« Mademoiselle Siah a fait du travail très soigné. »
Un dictateur rendu fou par la peur.
Il n’y avait pas de meilleur moment pour mettre fin à la révolution.