Chapitre 236
« Le Grand Prêtre a dit qu’il te libérerait ? »
« … Oui. Il savait tout. Que j’étais devenue une morte-vivante et que j’étais liée à toi. »
Les lèvres de Lee Seoyoon bougèrent malgré elle. La loyauté et l’honnêteté envers son maître faisaient également partie de ses ordres.
« Comment a-t-il dit qu’il te libérerait ? Il a dit qu’il te rendrait ton humanité ? »
« … Il m’a demandé si je voulais me débarrasser des chaînes de la mort et redevenir humaine. Plus précisément, il m’a demandé si je voulais échapper à ma vie d’esclave. Je ne sais pas si ça veut dire qu’il me rendrait mon humanité. »
Après sa réponse, il se caressa le menton. Lee Seoyoon était une morte-vivante de rang Héros, créée grâce aux connaissances du Seigneur de la Mort. Autrement dit, elle était sous l’emprise de sa malédiction.
On dirait que le Grand Prêtre a trouvé un moyen de briser l’emprise du Seigneur de la Mort.
Mais ça ne semblait pas si simple. Si ça l’avait été, il ne se serait pas donné la peine de demander le consentement de Lee Seoyoon.
Il l’aurait simplement libérée.
Quoi qu’il en soit.
Ses Commandants de légion risquaient eux aussi d’être en danger. Ils étaient également liés au Seigneur de la Mort.
Ça se complique.
À vrai dire, il pensait que Merhen lui resterait fidèle même si leur lien de maître à servante était rompu. Il sentait qu’elle éprouvait une affection sincère pour lui.
Mais Cédric…
Serait-il pareil ?
Si Merhen était comme un chiot qui adorait simplement son maître,
Cédric tenait plutôt du chat.
Le genre tsundere.
Ils avaient noué des liens, mais cela ne faisait qu’environ six mois.
Impossible d’en être sûr.
Quant à Vulcan… mieux vaut ne même pas y penser.
Il avait forcé la loyauté de Vulcan à atteindre 100 grâce à un contrat temporaire de sept ans. Mais que se passerait-il si le Grand Prêtre rompait ce contrat ?
Impossible de savoir comment il réagirait.
Si le Grand Prêtre rompait le contrat et lui proposait de l’aider à conquérir le Royaume démoniaque, Vulcan pourrait le trahir sur-le-champ.
À l’inverse, si le contrat était rompu sans que le Grand Prêtre ne propose son aide, Vulcan pourrait entrer dans une rage folle et essayer de le tuer…
« Hé, Kim Minwoo. »
« Ouais ? »
« Tu n’as rien à me dire ? »
« Tu as fait quelque chose de mal ? »
« … Non, c’est juste que je n’ai pas su quoi répondre après avoir entendu ça de la bouche du Grand Prêtre. Pour être honnête, j’ai été tentée. »
« Tu ne te montres pas un peu trop honnête ? »
« … Je ne voulais pas non plus être aussi transparente. Saleté de malédiction. »
Elle avait voulu s’arrêter après avoir répondu à la question de Kim Minwoo, mais elle n’y était pas parvenue. Comme si des aiguilles lui piquaient l’esprit, un malaise constant la rongeait. Ce ne fut qu’après avoir avoué tout ce qu’elle ressentait à cet instant qu’elle se sentit soulagée.
« Je ne vais rien dire. »
« Pourquoi ? »
« Tu veux m’être fidèle ? »
« … Franchement ? Pas vraiment. »
« Voilà pourquoi. »
Avant sa mort, elle avait été son ennemie. Et après l’avoir ressuscitée, il l’avait réduite à une demi-esclave.
Le Grand Prêtre lui avait proposé de redevenir humaine et de la libérer de son contrat d’esclave. Il aurait été étrange qu’elle ne soit pas tentée.
La seule consolation, c’était que la loyauté de Lee Seoyoon augmentait lentement, mais sûrement.
Elle était à 23 la dernière fois.
Aujourd’hui, elle était à 28.
Sa loyauté avait gagné 5 points pendant leur séjour aux Philippines. Il supposa que c’était sans doute parce qu’elle avait pu faire l’expérience des capacités de son nouveau corps. Il y avait une différence considérable entre Lee Seoyoon morte-vivante et Lee Seoyoon humaine.
« Lee Seoyoon. J’ai une question. »
« Vas-y. »
« Tu m’en veux encore de t’avoir tuée, à l’époque ? »
« … Pas vraiment. J’ai essayé de te tuer la première, alors ce serait mesquin de t’en vouloir pour ça. »
« Pourtant, ta loyauté reste assez basse. »
« Ne pas t’en vouloir ne signifie pas que je t’aime bien. »
« Alors pourquoi tu ne m’aimes pas ? »
« … Je déteste les riches. »
« Hein ? »
« Ma mère s’est fait renverser par une voiture. J’ai appris que le conducteur était le fils d’une famille riche, et on n’a touché qu’une maigre indemnité. Je n’ai même pas pu voir la tête de ce salaud. Mon père s’est effondré après ça. Il est devenu alcoolique. »
Le visage de Lee Seoyoon s’assombrit.
« Mon père me battait tous les jours, alors j’ai fui. En entrant dans le monde du travail, j’ai découvert à quel point les gens pouvaient être horribles. Si je n’avais pas eu du cran et si je ne m’étais pas éveillée par chance, je vendrais probablement mon corps dans une ruelle, à l’heure qu’il est. »
« … »
Il regarda Lee Seoyoon.
L’une des principales méchantes du jeu.
Un personnage qui faisait obstacle au protagoniste.
C’était tout ce qu’il savait d’elle. Le jeu n’avait jamais révélé son passé.
Les joueurs de Gate Hunter étaient innombrables, et beaucoup avaient sûrement tenté de capturer Lee Seoyoon. Pourtant, personne n’avait jamais découvert cette histoire.
Au bout du compte, Lee Seoyoon était morte un nombre incalculable de fois.
En simple méchante.
En meurtrière psychopathe, en source de points d’expérience.
Ça veut dire que je suis le premier à entendre tout ça ?
Peut-être lui racontait-elle son histoire maintenant parce que, malgré les ordres qui la liaient à lui, elle lui avait juré une loyauté absolue.
« C’est pour ça que tu ne m’aimes pas ? »
« En partie. Je me souviens encore de la première fois où je t’ai vu dans le portail. J’étais tellement excitée, tu n’as pas idée. Et je ne me doutais pas que ça deviendrait ma tombe. »
Lee Seoyoon eut un sourire amer.
« Et ce riche type ? »
« Il est toujours en vie. Il est probablement président du conseil d’administration, maintenant. Il a hérité de l’entreprise, les Laboratoires Joongyong. »
Les Laboratoires Joongyong.
Il en avait entendu parler.
Ils se classaient aux alentours de la trente et unième place parmi les conglomérats coréens.
En gros… une boîte de seconde zone.
C’était un fabricant de médicaments génériques.
Ils attendaient l’expiration des brevets de médicaments étrangers, puis les reproduisaient à bas prix pour les vendre.
« Ça m’étonne qu’il soit encore en vie. Je pensais que tu l’aurais tué. »
« Tu as l’air bien naïf. Comme s’il était facile pour une éveillée de rang B de tuer le président d’un conglomérat. En plus, Han Baekgil me l’avait interdit. »
« Baekgil ? »
« Ouais. Il disait que ça poserait problème si je semais le désordre et faisais des vagues dans le monde des affaires. Qu’est-ce qu’une simple recrue pouvait faire ? J’ai dû obéir aux ordres du grand prêtre. »
Froufrou.
Lee Seoyoon serra son poignard et parla d’un ton froid en traçant des lignes dans la terre.
« Alors tu chassais en secret dans les portails ? »
« Là-bas, c’est tranquille et personne ne fait d’histoires quand on tue. Et en plus, je pouvais remplir mon quota en même temps. »
« Tu veux toujours te venger ? »
« Oui. Je veux le tuer. Je veux lui couper les doigts et les orteils un par un, puis lui arracher les bras et les jambes. Je veux le faire ramper par terre comme le ver qu’il est. Qu’il crève misérablement, sans personne à qui se plaindre. »
« Lee Seoyoon. C’est ce que tu veux faire ? »
À ces mots, Lee Seoyoon leva les yeux vers Kim Minwoo, l’air absent.
« … Pourquoi ? »
« Pourquoi quoi ? »
« Pourquoi est-ce que tu essaies de m’aider ? Je dois obéir à tes ordres de toute façon, même si tu ne fais pas ça. Alors pourquoi ? »
« Tu veux que je sois honnête ? »
« Oui, dis-moi. »
Elle plissa les yeux, soupçonneuse, comme si elle doutait de sa sincérité.
« Parce que je suis un peu dans le pétrin, en ce moment. À cause de ce Grand Prêtre. »
« Tu crois que mon asservissement pourrait être rompu ? »
« C’est possible. Si ça arrive, tu me trahiras sans hésiter, pas vrai ? »
« … C’est vrai. »
« Alors je dois augmenter ta loyauté avant ça. Et je parle d’une loyauté sincère. »
La battre jusqu’à ce que sa loyauté atteigne 100 ?
Ça ne ferait que lui donner envie de se venger dès qu’elle serait libérée de son asservissement.
Une fois l’asservissement rompu, sa loyauté disparaîtrait. Elle n’agirait alors qu’en fonction de ses propres goûts et aversions.
Mais se débarrasser d’un Être invoqué aussi utile que Lee Seoyoon simplement à cause de la menace potentielle du Grand Prêtre serait du gâchis.
Elle avait tant d’atouts. Elle connaissait bien la pègre, ses compétences étaient taillées pour l’assassinat et elle pouvait intervenir à distance, même dans un autre pays.
Et j’ai aussi utilisé de sacrés bons matériaux pour elle.
Bref, pour contrer l’ingérence du Grand Prêtre, mieux valait faire grimper l’affinité de Lee Seoyoon à l’avance.
Et il fallait qu’elle le fasse de son plein gré.
C’était pour ça qu’il l’aidait à se venger.
« Pour ce président, le tuer comme ça ne serait pas très amusant. »
« Hein ? »
« Réfléchis. Qu’est-ce qui est le plus misérable : mourir en tant que président des Laboratoires Joongyong ou comme un sans-abri anonyme ? »
« … La deuxième option, je suppose ? »
« Alors je détruirai les Laboratoires Joongyong pour toi. Complètement. Ensuite, tu pourras achever ce salaud sans le sou. Tu crois que ça fera les gros titres ? Peut-être un petit article sur le meurtre d’un sans-abri. Une fin vraiment pitoyable. »
« Hmm… »
Lee Seoyoon se lécha les lèvres.
Rien que de l’imaginer, elle sentit une déferlante de dopamine.
Kim Minwoo avait raison.
Mourir en tant que « président » du Groupe Joongyong, ou comme un « sans-abri lambda » anonyme.
La deuxième option serait bien plus dévastatrice pour lui.
« Mais ton groupe aussi en pâtira, non ? »
« Pourquoi ? »
« Si le Groupe Ilsung détruit Joongyong et élimine le président, ils ne vont pas soupçonner que tu es derrière tout ça ? »
« Et alors ? »
« Hein ? »
« Le Groupe Ilsung a beaucoup grandi pendant ton absence. »
« Ah, d’accord. »
« Et puis, les journalistes ne se bousculent pas au portillon pour suivre un sans-abri. On s’en occupera proprement, alors ne t’inquiète pas. À bien y réfléchir, ça tombe bien. On avait justement besoin de chercheurs dans le secteur pharmaceutique. »
Comme n’importe quel conglomérat coréen, le Groupe Ilsung était une pieuvre tentaculaire. Il avait des intérêts dans tous les domaines.
L’industrie pharmaceutique n’y faisait pas exception.
Ils n’avaient qu’à démanteler Joongyong et à récupérer ses employés.
Pour les employés des Laboratoires Joongyong, ce serait même une aubaine.
Les salaires du Groupe Ilsung étaient bien plus élevés.
Tout bien considéré, c’était un prix plutôt dérisoire à payer pour obtenir la loyauté sincère de Lee Seoyoon.
Cet Être invoqué avait le potentiel d’atteindre le classement mondial dans le domaine de l’assassinat.
« Allons-y. À la maison. »
« Tu ne vas rien faire d’autre aux Philippines ? »
« Pourquoi je le ferais ? Ce monstre est toujours là. »
Pour le moment, il mettait de côté toute tentative de s’en prendre à l’Ombre.
* * *
Santos, le prêtre qui gérait les Philippines.
À son retour au quartier général général, il frappa prudemment à la porte.
« Grand Prêtre. Puis-je entrer ? »
— Entrez.
En entrant dans la pièce, il aperçut un vieil homme assis sur un trône.
Le vieil homme avait l’air fragile et s’appuyait sur divers appareils mécaniques.
Pourtant, le visage de Santos n’exprimait qu’une profonde révérence en le regardant.
« Comme vous me l’avez ordonné, je suis revenu, moi, Santos. Mais, Grand Prêtre… n’est-ce pas excessif d’abandonner les Philippines ? »
Santos posa la question avec prudence.
Quand le Grand Prêtre s’était affronté à Kim Minwoo,
il avait reçu un message secret.
— Repliez-vous. Tout le monde doit quitter les lieux.
Le prêtre loyal avait suivi l’ordre sans poser de questions. Les forces d’élite de l’Ombre stationnées dans le Syndicat s’étaient retirées en une nuit.
Il ne restait que les déchets.
Cette décision lui échappait.
Ils avaient passé plus de dix ans à asseoir leur influence ici. L’argent que leur rapportait l’endroit était considérable. C’était absurde de se retirer simplement parce que Kim Minwoo avait fouiné un peu ; les enjeux étaient trop importants.
Mais le Grand Prêtre semblait penser autrement.
Pourquoi ?
— Tss, tss. Santos, mon fidèle prêtre. Grâce à ton dévouement toutes ces années, l’Arche est presque achevée. Si tout se passe bien, nous pourrions même la voir terminée cette année.
« Vraiment ? C’est vrai ?! »
— Oui. Nous n’avons plus besoin d’argent. Ce que nous avons accumulé suffit. Le reste n’est qu’une question de recherche et de temps.
« A-alors c’est pour ça… »
Les yeux de Santos brillèrent d’une lueur rêveuse.
Le salut grâce à l’Arche.
Voilà ce qu’avait promis le Grand Prêtre.
Cependant, le processus de recherche était une affaire top secrète à laquelle même les prêtres comme Santos n’avaient pas accès.
Il devait se contenter des bribes d’information que le Grand Prêtre partageait de temps à autre, mais il venait d’en avoir la confirmation. Bien sûr, il était fou de joie !
— L’heure est donc venue de réduire nos effectifs. Un grand dinosaure manque d’agilité…
« Vous avez tout à fait raison, Grand Prêtre ! Mais… »
— Dis ce que tu as sur le cœur.
« Allez-vous laisser Kim Minwoo s’en tirer ? Je comprends pour les branches coréenne et allemande, mais l’un de vos grands clones a été détruit à cause de lui. Je crains qu’il ne fasse obstacle au Grand Plan. »
— Je comprends ton inquiétude. Et tu dois te demander pourquoi je n’agis pas moi-même.
« … En effet. Il a beau progresser vite, il a tout de même peiné face à un simple clone. Comment pourrait-il vous tenir tête si vous descendiez ici ? »
— Cela ne doit pas arriver.
« Pardon ? »
— Kim Minwoo est une jeune pousse. Il est trop tôt pour le piétiner ; le bourgeon est trop beau.
« … »
Santos soupira intérieurement devant le ton ferme du Grand Prêtre. Si sa volonté était aussi arrêtée, il n’y pouvait rien.
« … Je comprends votre décision. »
— Ne t’inquiète pas trop. Ce garçon restera tranquille quelque temps. Du moins, s’il a un peu de jugeote.
Le Grand Prêtre le rassura, puis congédia Santos.
Santos pria avec ferveur.
L’Apôtre Hardronox, un être semblable à un dieu, doté d’un pouvoir qui dépassait tout ce qu’il pouvait concevoir.
C’était une prière pour lui.
L’Apôtre observait.
Ce garçon.
Et attendait le bon moment.
Celui de tout prendre.
Un serviteur fidèle ne pouvait que suivre la volonté de son maître.
Ô grand être, votre serviteur attendra. Tout en préparant la scène pour vous…
Ce moment n’était plus très loin.