Chapitre 233
« Petit vaurien insolent. »
« Aïe. »
Le visage d’Alex se crispa après la pichenette qu’il reçut sur le front.
« Pourquoi vous m’avez frappé, Hyungnim ? »
« Qui t’a autorisé à m’appeler comme ça ? »
Le terme « Hyungnim » avait deux sens.
On pouvait l’employer pour s’adresser à n’importe quel homme plus âgé.
Ou bien pour s’adresser au frère aîné de son épouse.
Ce sale gamin l’employait clairement dans le second sens.
« Ce serait bizarre de vous appeler “Monsieur”. On est pratiquement de la même famille. »
« Pas du tout. »
« Vous pouvez le nier autant que vous voulez, Hyungnim, ça ne changera rien. J’ai vu l’avenir, vous savez ? »
« Tu ne disais pas que l’avenir était incertain ? »
« Si, mais… »
« Et tu es sûr d’avoir vraiment vu cet avenir ? Je doute que Naye soit attirée par un faible comme toi. »
Ses goûts n’étaient pas encore bien arrêtés, vu son jeune âge, mais il pouvait tout de même se faire une idée du genre de personne qui plaisait à Naye.
Elle adorait Cedric — un squelette imposant avec une tête de dragon qui en jetait — et témoignait beaucoup d’affection à Vulcan quand il prenait sa forme musclée et séduisante.
Mais ce gamin, Alex ? Il reconnaissait qu’il était beau, mais c’était tout.
Il manque de virilité.
Et il avait vu un avenir où ils se mariaient ?
Il plissa les yeux et fixa le garçon avec insistance.
« C-Ce n’est pas un mensonge. »
« Alors pourquoi tu as l’air si nerveux ? »
« C’est juste que vous me regardez bizarrement, Hyungnim… »
« Ça ne va pas. »
Il claqua des doigts.
— Hein ? Minwoo ?
Merhen, qui supervisait l’entraînement sur le terrain de la guilde, fut invoquée.
« Désolé de te déranger pendant que tu es occupée. C’est important. »
— Aucun souci. Je commençais à m’ennuyer à enseigner à ces incapables. Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
« C’est à propos de ce petit. Tu peux vérifier si ce qu’il raconte est vrai ? Et lui expliquer ce que tu fais, histoire qu’il n’ait pas peur. »
— Bien sûr, c’est facile.
Elle tourna son regard vers Alex.
— Petit.
« Oui ? »
— Je vais faire circuler mon mana dans ton corps. Je vais tout analyser, de ton pouls à la moindre de tes réactions. Si tu acceptes mon mana sans résister, tu n’auras pas mal. Compris ?
« … Oui, j’ai compris. Mais vous pouvez vraiment faire ça ? »
— Faire circuler du mana ? C’est rien du tout.
Le mana avait une forme et une énergie propres à chaque individu. Le faire pénétrer dans le corps d’une autre personne sans provoquer de gêne exigeait un contrôle délicat.
C’était comme accorder des longueurs d’onde. Mais pour Merhen, ce n’était pas difficile. Après tout, elle était une Archimage.
Et son sujet n’était qu’un éveillé de sept ans, encore immature.
Merhen tendit la main vers Alex. Son mana commença à s’infiltrer dans son corps.
« Waouh, c’est incroyable… »
Alex ouvrit de grands yeux.
Il sentait un mana légèrement frais parcourir ses veines et envahir tout son corps !
Comme s’il avait des poches de glace partout sur lui.
— C’est vivifiant, hein ?
« Oui, c’est incroyablement vivifiant ! »
— Bien. Détends-toi et laisse-le circuler. Hmm… voyons voir.
Merhen hocha la tête, les yeux fermés, comme si elle percevait quelque chose, puis prit la parole.
— J’ai compris. Tu peux lui poser tes questions, Minwoo.
Même l’agent le mieux entraîné aurait du mal à dissimuler les réactions de son corps. La circulation du mana de Merhen lui permettait d’observer ces réactions internes. Son mana, parfaitement assimilé, parcourait chaque recoin du corps d’Alex et recueillait des informations.
« Je vais te poser la même question. Crois-tu vraiment que Lee Seoyoon sera en danger ? »
« Oui. D’après l’avenir que j’ai vu. »
Merhen hocha la tête.
Test du détecteur de mensonges réussi.
« Alors… est-ce vrai aussi que tu as vu un avenir où tu épousais Naye ? »
« Bien sûr que c’est vrai. Pourquoi je mentirais sur un truc pareil… Aïe ! »
Alex tressaillit comme s’il avait reçu une légère décharge électrique.
— Mensonge.
« N-Non, ce n’est pas… Aïe ! »
— Rythme cardiaque accéléré. Tension artérielle en hausse. Transpiration accrue. Température corporelle élevée, bouche sèche. Vingt pour cent de mouvements involontaires en plus… Je continue, petit ?
À chaque réaction que Merhen énumérait, le visage d’Alex se décomposait comme s’il venait de mordre dans quelque chose de pourri, tandis que celui de Kim Minwoo s’éclairait comme un tournesol.
« Voilà ! Merhen, tu as assuré. »
— Hé hé. Ce n’était rien.
Le visage de Merhen s’illumina lui aussi quand il lui tapota la tête.
« … C’est vrai. J’ai souvent rêvé de Naye. Pour de vrai… »
— Ça, c’est vrai.
« Alors ce n’était qu’un rêve idiot. »
« … Hmph… »
« Hé. Regarde-moi dans les yeux. »
« Ce n’était pas un rêve idiot ! J’aime Naye depuis cinq ans ! Je ne la laisserai à personne ! Même pas à vous, Hyungnim ! »
« … Attends un peu. Il y a cinq ans ? Tu avais deux ans, à l’époque. »
« Je suis un génie, alors je me souviens de tout. Même de mes souvenirs de bébé. »
Les yeux d’Alex se mirent à briller d’une lueur presque maniaque tandis qu’il marmonnait :
« Je vois l’avenir depuis cette époque. J’ai toujours… toujours vu le visage de Naye. Elle était belle, forte et incroyable. »
« … Naye était forte et incroyable ? Comment ça ? »
« Elle battait des monstres les uns après les autres. Ils explosaient d’un seul coup de pied et les gens l’acclamaient… Je l’ai toujours admirée. Elle était si belle. »
… Des monstres qui explosaient d’un seul coup de pied ?
Ça veut dire que Naye deviendra une éveillée ?
Il regarda Merhen.
« … Il dit la vérité, Merhen ? »
— Oui. D’après ses réactions, c’est vrai. Il semble avoir vu cet avenir.
« Alex. Quel âge avait Naye dans cet avenir ? »
« Elle avait sûrement plus de dix ans… mais je ne saurais pas dire quel âge exactement. De toute façon, je ne savais pas qui elle était, à l’époque. Les informations qu’on peut obtenir par précognition sont limitées. Ça m’a beaucoup travaillé… et je l’ai enfin retrouvée ! Grâce à vous, Hyungnim ! Si je n’avais pas essayé de vous contacter, je n’aurais jamais su que Naye allait dans cette maternelle ! »
Ça n’allait pas être simple.
C’est ce qu’il se dit en observant Alex.
Pourquoi ce gamin a-t-il un regard aussi intense ?
Peut-être parce qu’il s’était monté la tête à propos de Naye depuis ses deux ans, mais ses yeux s’emplissaient d’une lueur maniaque dès qu’il parlait de sa sœur.
C’en était presque effrayant.
« Alors, tu ne renonceras pas ? »
« Pourquoi je le ferais ? »
« Parce que je ne te le permettrai pas. »
« Alors, vous comptez empêcher Naye de se marier toute sa vie ? »
Il resta un instant sans voix.
Il n’avait pas songé à un avenir aussi lointain. Alex profita de l’occasion pour répondre d’un ton ferme.
« Ce n’est pas ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Naye finira par se marier et fonder une famille. Il lui faudra un mari, qui qu’il soit, et je veux être cet homme. Bien sûr, de belles paroles ne suffiront pas. Les informations que je vous ai données ne vous ont-elles pas été utiles ? »
« … Si c’est vrai, elles sont très utiles. »
« Je vous rapporterai d’abord toutes mes découvertes. Et je ferai de mon mieux pour que ma famille soutienne le Groupe Ilsung. »
Le soutien des Rothschild…
Ajouté à la possibilité d’obtenir des informations sur l’avenir, c’était une offre très tentante. Maintenant que Merhen avait vérifié ses dires, Kim Minwoo ne pouvait pas ne pas la prendre au sérieux.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Le visage d’Alex s’éclaira à ces mots.
« Hyungnim ! Je veux sortir officiellement avec Naye ! S’il vous plaît, laissez-moi la voir ! C’est tout ce qu’il me faut ! »
« Non. »
« Vous ne me laisserez vraiment pas faire ? »
« Bien sûr que non. Tu en as parlé à Naye ? Vous vous êtes mis d’accord pour sortir ensemble ? »
« Pas encore… »
« Alors, je n’ai rien à autoriser ni à interdire. Pour sortir ensemble, il faut que les sentiments soient réciproques. »
« A-Alors… si je réussis à lui avouer mes sentiments… ? »
« Eh bien, dans ce cas… »
S’il s’était agi d’un inconnu qui draguait Naye, il l’aurait rembarré sur-le-champ. Mais Alex n’était pas n’importe qui.
Il y avait d’abord sa famille.
Les Rothschild ?
Le pouvoir de l’argent avait peut-être diminué à l’ère des éveillés, mais leurs fondations, profondément enracinées, n’avaient pas disparu.
Et Alex était leur petit-fils aîné, qui plus est.
Rien, dans ses origines, ne justifiait de s’y opposer. En outre, Alex lui-même avait des atouts.
La capacité de voir l’avenir avait une valeur inestimable.
Je vais devoir en tirer parti.
Alors, s’ils s’aimaient bien, il ne s’y opposerait pas.
Du moins, pas pour l’instant.
Il se comporte comme s’il avait déjà obtenu mon accord, mais ça ne sera pas si facile, gamin.
Naye avait des exigences élevées.
Après avoir congédié Alex,
il se tourna vers Merhen.
« Merhen. Tu connais les Philippines ? »
— Oui. Ce n’est pas un pays avec plein d’îles ? Et un taux de criminalité élevé.
Grâce à ses séances d’entraînement avec de courtes vidéos, elle avait acquis assez de connaissances sur le monde moderne pour en maîtriser les bases.
« On y va aujourd’hui. »
— Pour la retrouver ?
« Oui. »
Il savait qu’Alex disait la vérité. Dans ce cas, il n’y avait plus de temps à perdre. S’il ne se passait rien, tant mieux, mais si quelque chose arrivait…
Je l’arrêterai.
Lee Seoyoon était son chef-d’œuvre.
Une morte-vivante de rang Héros, créée à partir d’un cadavre vieux de six mois. Il ne pouvait pas la laisser se faire enlever.
Mais le temps presse…
Il ne restait que trois jours avant le bal.
Si l’Ombre entrait en contact avec elle pendant ce laps de temps, il l’attraperait. Sinon, il n’aurait pas d’autre choix que de renvoyer Lee Seoyoon en Corée.
Une chose était sûre.
Il devait se rendre aux Philippines.
***
« A-Aidez-moi… M-Monstre… ! »
Crac !
La tête du trafiquant de drogue fut écrasée sur-le-champ tandis qu’il rampait par terre, les larmes et la morve lui coulant du visage.
Les gangsters, étendus au sol, les jambes sectionnées, étaient terrorisés.
« P-Pitié… épargnez-moi… »
« Pas question. Vous êtes tous des salauds. Je sais tout de vous. »
Lee Seoyoon sourit gentiment, puis entreprit de trancher les doigts du gangster un à un avec son couteau.
« Aaaaah ! »
« Continue de gigoter. Crie. Plus fort. Compris ? »
Elle continua à le torturer elle-même, jusqu’à ce que ses cris cessent enfin.
Elle se releva et s’étira.
La nuit était noire.
Le bâtiment de fortune, construit avec des matériaux de récupération, était entouré de cadavres.
Le Syndicat du Triangle d’Or.
C’était l’un des principaux cartels de la drogue, au nom plutôt pompeux. Elle avait entendu dire qu’il s’agissait de la plus grande organisation des Philippines. En deux jours, elle avait déjà éliminé quatre de ses branches.
« Ce corps est plutôt pratique, parfois, pas vrai ? »
Lee Seoyoon toucha son bras et esquissa un sourire amer.
Les morts-vivants n’avaient pas d’appétit.
Ils n’avaient pas besoin de dormir.
Ils ne ressentaient pas la fatigue.
Autrement dit, ils avaient tout leur temps.
Et ce corps affichait des performances presque parfaites au combat.
Rien à voir avec l’époque où elle n’était qu’une éveillée de rang B. À elle seule, en tant qu’assassine, elle aurait pu viser le classement mondial.
C’est pour ça qu’elle avait pu en tuer autant.
Bien sûr, tout n’avait pas que des avantages. Ses sens incomplets comprenaient l’odorat. L’odeur du sang, autrefois si intense, ne lui parvenait plus qu’au prix d’une concentration soutenue.
Son sens du toucher lui faisait également cruellement défaut.
Elle aimait notamment observer de près les réactions de ses victimes pendant qu’elle les torturait. Mais avec ce corps engourdi, il lui était difficile de jauger leurs réactions. Elle avait du mal à compatir à leur douleur, par exemple.
Tuer est beaucoup plus facile, maintenant…
C’était justement ce qui la décevait d’autant plus.
Son corps était prêt à se délecter d’un nouveau carnage, mais ce n’était pas aussi amusant qu’elle l’avait cru.
« Étirements. »
Elle s’étira et quitta le bâtiment. D’après les informations que Kim Minwoo lui avait fournies, il restait encore beaucoup d’organisations à démanteler.
C’est alors que cela se produisit.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Lee Seoyoon.
« Eh bien, il y en a du monde. »
Ses sens aiguisés détectèrent de nombreuses présences.
À en juger par leur approche rapide, ils semblaient tous être des éveillés de haut rang.
Ils sont facilement plus de cent.
Bientôt, la foule encercla le bâtiment abandonné.
« Hé, toi, là. »
Une voix grave retentit.
Un visage balafré apparut.
Un géant en costume.
Un visage familier.
Ramon el Diablo Santos… c’est ça ?
Lee Seoyoon se remémora les informations qu’elle avait lues dans les dossiers. En dix ans à peine, l’empereur de la pègre avait transformé un petit syndicat en une organisation tentaculaire, présente dans tout l’archipel des Philippines. Il l’observait d’un air intrigué, un cigare coincé entre les dents.
« J’ai entendu une histoire intéressante. Une femme venue d’Orient s’en prend à notre organisation. À en juger par la puanteur du sang qui nous est parvenue… ça doit être toi. »
« On a dû oublier de préciser que j’étais une femme terrifiante. Tu es même venu le vérifier par toi-même. »
« Holà, du calme, mon amie. Je ne suis pas venu me battre. »
« Alors, qu’est-ce que tu veux ? »
« C’est simple. Je veux te recruter. »
« Ha, moi ? Tu veux me recruter ? »
« Tu ne veux pas devenir plus forte ? »
« Et tout ce que tu as à offrir, c’est une liasse de billets ? »
« Pas du tout. On a des méthodes plutôt efficaces. »
« … Des méthodes efficaces ? »
« Tu ne veux pas progresser plus vite ? On pourrait peut-être t’y aider. »
« Comment ça ? Arrête de tourner autour du pot et explique-toi. »
À cet instant,
Santos s’approcha d’un pas et murmura :
« … Tu me croirais si je te disais qu’on a un moyen de te faire gagner plus d’expérience que les autres ? »
Aussitôt,
les yeux de Lee Seoyoon brillèrent comme ceux d’un prédateur qui venait de repérer sa proie.
Une progression rapide.
Ces mots lui étaient familiers. C’était ce que l’Ombre disait habituellement pour tenter les gens.
Sentant peut-être son intérêt, Santos se radoucit.
« Mon amie, tu as de la chance. Une personne très importante de notre camp est en visite en ce moment. Elle a entendu parler de toi et elle est très intriguée. Elle aimerait te rencontrer. Sans ça… on aurait peut-être employé la manière forte. Alors, estime-toi heureuse. »
Santos parlait, les mains dans les poches. Sans l’intérêt de cette personne, il aurait écrasé cette femme de ses poings. Perdre quatre branches n’était pas quelque chose qu’il pouvait prendre à la légère.
Lee Seoyoon sourit elle aussi en l’entendant.
Santos était facilement du niveau d’un chef de branche aux Philippines. S’il qualifiait quelqu’un de « personne très importante »…
C’était évident.
J’ai ferré un gros poisson.
Et pas n’importe lequel.
Cette première touche était grisante.