Chapitre 211
HELHEIM SCANS
Chapitre 211 : Démon de l’Épée (1)
Le Démon de l’Épée prit le téléphone.
« Seo Jinchul. C’est le Démon de l’Épée. »
— Je sais, lâche. Qu’est-ce que tu veux ?
Une voix sèche sortit du combiné. On aurait dit qu’il regardait quelque chose de répugnant.
« … Je sais. Quand j’étais jeune, je n’ai pas été très glorieux. Mais m’ignorer à chaque fois que j’appelle, c’est un peu fort, non ? »
— Hmpf. Repense à tout ce que tu as fait. Tu as donné de fausses interviews, extrait uniquement les passages avantageux des enregistrements et manipulé l’opinion publique.
Le visage de Nakazawa rougit.
C’était il y a longtemps.
À l’époque où le Saint de l’Épée était actif en Corée.
Le Japon avait lui aussi été profondément stimulé.
Il leur fallait un rival.
Ils avaient donc mis en avant le jeune épéiste Nakazawa. C’était bel et bien un grand maître de l’épée.
Sa malchance fut d’avoir vécu à la même époque que le Saint de l’Épée.
L’écart de niveau entre eux était évident, et le Japon comme Nakazawa, qui ne supportaient pas de le voir rester dans l’ombre, s’étaient associés pour recourir à toutes sortes de ruses. Ils avaient donné de fausses interviews, extrait des enregistrements téléphoniques et utilisé bien d’autres moyens.
Ainsi, ils avaient fait du Démon de l’Épée le rival du Saint de l’Épée, du moins au Japon.
— Et pourtant, tu as toujours évité les combats d’entraînement, même si tu en mourais d’envie. Tu es vraiment un épéiste ? Et si tu avais la moindre honte, ne serait-il pas normal que tu me contactes ?
Le visage de Nakazawa s’empourpra.
Face au Saint de l’Épée, il avait fait des choses si pitoyables qu’il ne pouvait même pas protester quand on le traitait de lâche.
Il n’avait donc rien à répondre.
Il changea vite de sujet.
« … C’est à propos de Kim Minwoo. Dans ces circonstances, les problèmes ne manqueront pas. »
— Et alors ?
« Je peux l’aider. Non, j’ai l’intention de l’aider de toutes mes forces. Tu peux y voir une forme de rédemption ou le caprice d’un vieil homme. »
— Qu’est-ce que tu veux ?
« Que nous nous battions. »
— … Nous battre ? Toi, le lâche ?
La voix du Saint de l’Épée, au bout du fil, trahissait une réelle surprise.
« Oui. Avant de vieillir davantage, avant de perdre complètement mon niveau… Je veux livrer un vrai combat contre toi, ne serait-ce qu’une fois. »
On le félicitait en le surnommant le Démon de l’Épée.
Il s’était forgé une solide réputation d’épéiste qui n’avait rien à envier au Saint de l’Épée coréen.
Jeune, cela lui avait suffi.
Même si sa renommée était usurpée, être comparé au Saint de l’Épée était assurément un avantage.
Mais à présent…
— Tu as vieilli, Nakazawa.
« Oui. Assez pour vouloir être fier de moi, ne serait-ce qu’une fois avant de mourir… »
Nakazawa répondit avec un sourire amer. Il voulait désormais être honnête.
Non, il voulait affronter le Saint de l’Épée, ne serait-ce qu’une fois avant de mourir.
— C’est tout ce que tu veux ?
« Oui, c’est tout. Mais que tu acceptes ou non, je ferai de mon mieux pour aider ce jeune homme. Ne t’inquiète pas pour ça. »
— Fais comme tu veux. Tu obtiendras ce que tu veux, alors.
Le visage de Nakazawa s’éclaira aussitôt. En l’appelant, il avait craint que le Saint de l’Épée refuse le duel.
Comme prévu…
L’essentiel était de gagner Kim Minwoo à leur cause. Dès qu’il avait dit qu’il l’aiderait, le ton du Saint de l’Épée avait changé.
« … D’accord, je comprends. Hum. Bon, prends soin de toi. Et surtout, ne meurs pas de vieillesse. Je serai bientôt là. »
— Quand tu veux. Passe Minwoo.
« D’accord. »
Kim Minwoo, qui se tenait un peu plus loin, prit l’appel.
« Oui, monsieur. C’est moi. »
— J’ai vu ta vidéo de chasse, moi aussi. Le Démon de l’Épée a raison. Les Japonais ne vont pas rester sans rien faire.
« C’est vrai. C’est pour ça que j’ai été tenté, un instant. »
— Oui. Ne refuse pas l’aide qu’il te propose. Au Japon, du moins, le nom du Démon de l’Épée a du poids.
« Vous en êtes sûr, monsieur ? Si vous faites ça à cause de moi… »
— Non. Je voulais moi aussi donner une leçon à ce type avant de mourir. Tu n’imagines pas à quel point il était agaçant. Enfin, tu ne dois pas connaître l’histoire…
Si, il la connaissait.
Il la connaissait même très bien.
Impossible d’ignorer l’histoire du Saint de l’Épée et du Démon de l’Épée.
C’était une anecdote célèbre, même dans le jeu. Pourtant, dans l’histoire originale, le Saint de l’Épée et le Démon de l’Épée ne s’étaient jamais affrontés. Mais les choses suivaient désormais un autre cours. À en juger par l’ambiance, leur duel ne tarderait pas.
Quoi qu’il en soit.
« Merci, monsieur. »
— Oui. Tu dois être occupé, alors je vais raccrocher.
L’appel prit fin.
Il croisa le regard de Nakazawa.
Le Démon de l’Épée le regardait avec un air soulagé et satisfait.
« Garde les récompenses. Je m’occupe du reste. »
Peu après, il disparut.
Ou, pour être précis, il partit en courant à une vitesse folle.
En direction du maître de guilde de Katana, qui accourait vers eux, l’air contrarié.
* * *
« Monsieur ! »
Kentaro, le maître de guilde de Katana,
salua le Démon de l’Épée, l’air surpris. De l’admiration se mêlait à son expression.
On lui avait dit que le Démon de l’Épée était encore loin juste avant leur départ.
« Il est déjà là ? »
Il claqua intérieurement la langue.
Il avait beau être vieux, il n’avait rien perdu de son talent, digne du Panthéon.
« C’est une véritable catastrophe, monsieur. »
« Oui. Il a réglé notre problème au Japon. »
« Pardon ? Non, allons-y d’abord, monsieur. Il faut l’arrêter au plus vite… »
« L’arrêter ? Tu veux l’empêcher de toucher sa récompense ? »
« … Pardon ? »
« Ne fais pas de bêtises et rappelle tous les gars. L’incident d’Hokkaido est réglé. À quoi bon laisser des hommes en pleine forme moisir ici ? »
« … Pardon ? »
« Kim Minwoo est un bienfaiteur qui a grandement aidé le Japon. Si tu comptes débiter des absurdités, du genre qu’il faut lui mettre des bâtons dans les roues… »
Les yeux du Démon de l’Épée s’illuminèrent d’un éclat glacial.
Sa main s’était déjà posée sur le sabre à sa ceinture.
Il le prévint d’un ton menaçant :
« Dis-le au gouvernement. Dis-leur que moi, le Démon de l’Épée, je ne resterai pas les bras croisés. »
Kentaro déglutit.
Bien qu’il n’eût pas dégainé, une aura tranchante, capable de couper la chair, enveloppait déjà les alentours.
« Ce vieux fou… »
Il était devenu sénile ?
Le problème, c’était que les capacités de ce vieillard sénile dépassaient l’imagination.
Il avait beau être éternellement deuxième et rival du Saint de l’Épée, autrement dit, il avait autrefois été considéré comme le deuxième meilleur épéiste au monde.
Même à la retraite, son niveau dépassait largement ce que Kentaro pouvait affronter.
« M-monsieur… »
« Il ne te reste qu’une chose à faire. Va voir le gouvernement, explique-lui la situation et dis-lui de ne pas s’en prendre à Kim Minwoo. Compris ? »
Le visage de Kentaro se décomposa, comme s’il venait d’avaler de la merde. Son esprit était désormais rempli de questions sur ce revirement soudain du Démon de l’Épée.
On aurait dit qu’il s’était passé quelque chose de grave.
* * *
« Bon sang ! Bon sang ! »
Au bureau du Premier ministre japonais,
le Premier ministre Masato, qui avait écouté le compte rendu, explosa de frustration.
Kim Minwoo avait réglé la situation.
Et, pire encore, il avait même empoché la récompense.
Le Roi des Esprits du Feu.
C’était un monstre bien plus puissant que d’ordinaire. Il rapporterait forcément une belle récompense. Et ce n’était pas qu’une question de récompense. Le fait qu’il l’ait empochée avait une signification.
HELHEIM SCANS
Cela signifiait que le gouvernement japonais avait consenti à cette situation !
Consentir, autrement dit, c’était approuver.
En d’autres termes, la situation actuelle revenait à reconnaître les exploits de Kim Minwoo au nom du Japon.
— Nous n’avons pas réussi à régler le problème en une semaine, et Hokkaido a été détruite. Mais Kim Minwoo, un étranger compétent d’un pays voisin, l’a résolu en un instant. Ha !
C’était comme s’ils disaient cela aux citoyens !
« Pourquoi ! Pourquoi ce vieux Démon de l’Épée est-il intervenu pour que les choses tournent ainsi ! »
« C-c’est… »
« Qu’est-ce que faisaient les premiers ministres précédents ? Incapables de distinguer un traître d’un fidèle citoyen, ils ont élevé ce vieux fou ? C’est insensé ! »
Le Premier ministre Masato se lamenta.
C’était frustrant et injuste.
Il ne pouvait pas en rester là.
Il ne pouvait rien faire contre le fait que le monstre avait été abattu en si peu de temps.
Mais il devait au moins s’accrocher à la question de la récompense.
Après avoir diffusé l’affaire partout, l’emprisonner pour ses activités illégales était déraisonnable.
Le Japon devait respecter un minimum de règles.
Mais il restait au moins une marge de négociation.
Ils pouvaient lui donner la récompense et, en échange, lui demander de dire du bien du gouvernement japonais. Il fallait essayer de se débarrasser de cette image d’incompétence.
À cause du Démon de l’Épée, tout était parti en fumée.
« Pourquoi ce vieux Démon de l’Épée a-t-il fait ça ! Pourquoi a-t-il changé d’attitude du jour au lendemain ! On m’a dit qu’il était resté tranquille quand les renforts sont arrivés ! »
« C-c’est vrai. Il a clairement dit qu’il coopérerait avec les meilleures guildes pour régler le problème du Roi des Esprits. »
« Mais pourquoi a-t-il changé d’avis aussi soudainement ! Vous n’avez pas la moindre idée ? »
« … Comme c’est arrivé après l’arrivée de Kim Minwoo, cela doit être à cause de lui. »
« Pourquoi ? Kim Minwoo et le Démon de l’Épée sont proches ? J’ai entendu dire qu’ils ne se connaissaient même pas. »
« … C’est vrai. Mais Kim Minwoo est très lié au Saint de l’Épée. »
« … Et alors ? »
« En revanche, notre gouvernement a toujours ignoré les demandes du Démon de l’Épée. Ses demandes de duel, je veux dire. »
« Vous avez perdu la tête ? Vous dites qu’il fait ça pour cette raison ? »
Le Premier ministre Masato demanda, stupéfait.
Depuis quelque temps, pour une raison ou pour une autre, le Démon de l’Épée adressait officieusement des requêtes au gouvernement, disant qu’il voulait affronter le Saint de l’Épée.
Bien sûr, ils l’avaient ignoré.
La raison était simple.
On pouvait les appeler des rivaux prédestinés, mais il était évident que le Démon de l’Épée perdrait.
Tous les hauts fonctionnaires du gouvernement le savaient secrètement.
Après tout, c’était le gouvernement qui avait fait du Démon de l’Épée le rival du Saint de l’Épée.
Et le Japon tout entier, qui s’était forgé une image de rival, en aurait été humilié.
Ils avaient donc essayé de l’empêcher autant que possible.
Ils avaient même fait pression discrètement sur le gouvernement coréen pour qu’il refuse le duel.
« … C’est peut-être pour ça. Même s’il exauçait toutes les demandes de notre gouvernement, il aurait du mal à obtenir ce qu’il veut. Il doit se dire ça. »
« Alors c’est pour ça qu’il met le bazar maintenant ? »
« … Sinon, je ne vois pas d’autre explication. Et le Démon de l’Épée n’est pas un traître. C’est un éveillé qui s’est dévoué au Japon. Vous devriez faire attention à ce que vous dites. »
« … Je sais ! Ah… Je me suis emporté un instant, c’était un lapsus. »
Sur le conseil de son aide, le Premier ministre Masato soupira et hocha la tête.
« … D’accord, je comprends. Alors, qu’est-ce que vous me conseillez de faire ? Si ça continue, ma position sera en danger. Il faut éteindre l’incendie. »
« Il n’y a pas d’autre solution. Nous devons négocier avec Kim Minwoo… »
« … Merde. »
À cet instant,
le téléphone sonna.
C’était le téléphone personnel du Premier ministre.
L’appel venait du Démon de l’Épée.
Il le fixa un moment, puis décrocha au bout d’environ cinq sonneries.
« C’est bien le Démon de l’Épée ? »
— Ah, bonjour. Le Premier ministre est à l’appareil ? C’est Kim Minwoo.
« … Pourquoi est-ce que vous… »
— Comme vous le savez, la situation s’est un peu compliquée. Les nœuds sont faits pour être dénoués.
« … De quels nœuds vous parlez ? Tout est déjà emmêlé. »
— Ah bon ? Alors je raccroche.
« Non, attendez ! Mon ami. Pourquoi êtes-vous si pressé ? Les Japonais ne sont-ils pas réputés pour tourner autour du pot ? »
Un petit rire retentit à l’autre bout du fil.
Grr.
Le Premier ministre se mordit la lèvre.
Après tout, c’était lui qui avait besoin de quelque chose, il n’y pouvait rien.
« Que voulez-vous ? »
— J’ai entendu dire par le Démon de l’Épée que vous aviez refusé sa demande de duel. Il était très déçu. Comme vous le savez, le Démon de l’Épée est un grand patriote. Il ne pouvait donc pas désobéir ouvertement aux ordres du gouvernement… Ça l’a beaucoup tourmenté.
« … Et alors ? »
— Démon de l’Épée contre Saint de l’Épée. C’est un sujet brûlant, au moins en Corée et au Japon. Si nous parvenons à retourner l’opinion publique grâce à ça, le gouvernement pourrait souffler un peu.
« … Vous voulez que je vous accorde un duel officiel ? Comme une compétition nationale ? »
— Exactement. Si vous faites ça, je dirai du bien du gouvernement japonais.
« Et vous diriez quoi ? »
— Eh bien… En réalité, une demande de renforts a été formulée en coulisses. Ils voulaient régler le problème au plus vite, mais les meilleures guildes ont traîné des pieds. Alors, en pleurant presque, le Premier ministre a demandé l’aide d’un éveillé coréen…
« Attendez, quoi ? Vous me demandez de transformer tous les éveillés en ennemis ? De boire une coupe empoisonnée ? »
— Vous avez une autre solution pour sortir le Premier ministre de ce pétrin ? Si ça continue, tout le monde racontera que « geommeoweo » a débarqué et tout réglé d’un coup.
[NDT : Geommeoweo est un terme d’argot coréen.]
Le Premier ministre se tapota le front.
Il avait l’impression que sa tête allait exploser.
— Si c’est trop difficile, il y a une autre solution.
« Laquelle ? »
— On peut faire porter le chapeau au maître de guilde de Katana. Dire qu’il a pris une mauvaise décision alors qu’il commandait, ou qu’il a fait traîner les choses. On ne manque pas de bonnes raisons.
« … Vous avez une dent contre Kentaro ou quoi ? »
— Il avait l’air contrarié. Je me suis dit qu’il serait pénible si on le laissait tranquille. Alors, pourquoi ne pas en faire un traître ?
« Hmm… »
Le Premier ministre tendit l’oreille.
Si la faute revenait au seul « maître de guilde de Katana » qui commandait, au lieu de retomber sur toutes les meilleures guildes, il n’y aurait pas besoin de se mettre tous les éveillés japonais à dos, non ?
Et à bien y réfléchir,
Kentaro avait bel et bien l’air contrarié.
« C’est… tentant. Moi non plus, je ne l’aimais pas. »
— Pas vrai ? Il avait l’air du genre à abuser de son pouvoir. On n’aura qu’à inventer une affaire.
À ces mots, un sourire apparut sur les lèvres du Premier ministre.