Chapitre 209
Il y avait deux principaux moyens de se rendre au Japon.
Par bateau ou par avion.
Hokkaido était interdit d’accès, mais Minwoo pouvait entrer dans n’importe quelle autre région.
« À condition de bien dissimuler mon identité. »
Naturellement, il n’avait aucune intention de se déplacer sous le nom de Kim Minwoo.
Cent cinquante-septième au classement mondial.
Il parierait que sept personnes sur dix le reconnaîtraient dans la rue.
Les éveillés célèbres avaient autant de notoriété que n’importe quelle vedette internationale.
« Le président se chargera de blanchir mon identité… »
Il existait un sort pour changer d’apparence, mais il risquait de se faire repérer à l’immigration. Il préféra donc y renoncer. Le plus sûr serait sans doute le Masque d’invisibilité…
— Minwoo. À quoi tu réfléchis si intensément ?
« Hein ? Merhen. Tu es arrivée quand ? »
— À l’instant. Je m’ennuie, Minwoo.
« Tu peux regarder des vidéos courtes. »
— Je les ai déjà toutes vues. Les recommandations de l’algorithme sont ennuyeuses aussi.
Avant, elle passait ses journées à pianoter sur son téléphone à la maison, mais elle semblait être devenue une véritable experte.
« Dans ce cas… ça te dirait de faire du tourisme ? »
— Du tourisme ?
« Oui. Dans le pays voisin, le Japon. Tu connais, non ? »
— Un pays insulaire ! Du gyūdon ! Des ramen !
C’était si bon que ça ?
Ses yeux brillaient comme des bijoux.
« En fait, quand on y va, ce n’est pas si extraordinaire. »
Enfin, le premier voyage était toujours excitant. Et puis, Merhen venait d’une autre dimension.
« On va capturer le Roi des Esprits du Feu. »
— Lui ? Le Premier ministre n’appréciera pas.
« C’est pour ça qu’on doit entrer en douce. Et le capturer avant qu’ils aient le temps d’agir. »
— Ah, je vois. C’est ça qui te tracassait ?
« Pas vraiment. On va m’aider, mais je me demandais comment ils allaient nous faire entrer. J’ai entendu dire que la sécurité était très stricte à Hokkaido. »
— On n’a qu’à voler jusque-là.
« Hein ? »
— On n’a qu’à voler jusque-là et le trouver.
« Eh bien, j’imagine qu’on pourrait prendre l’avion. »
— Non, pas comme ça. Tu as dit qu’il fallait entrer en douce. Alors, on peut utiliser ma magie.
« Ah bon ? C’est possible ? »
— Minwoo. Je suis Merhen. Une Archimage !
Minwoo gloussa en voyant Merhen gonfler les joues en parlant.
« Ah oui, c’est vrai. Tu es une archimage. Une experte des cinq éléments. »
Et une pro des vidéos courtes.
Merhen était vraiment une légende.
— Exactement. J’ai regardé la carte, ce n’est pas loin. On peut voler jusque-là ou passer sous l’eau.
« Sous l’eau ? »
— Oui. Je peux créer des bulles d’air. Ce n’est pas difficile du tout.
« On ne risque pas de se faire repérer ? »
— C’est vrai, non ? On fait comme ça, alors ?
À cet instant, un appel arriva d’un numéro inconnu.
« Attendez une seconde. Allô ? »
— C’est bien le maître de guilde Kim ? Ici le directeur du NIS. J’ai appris que vous vouliez entrer à Hokkaido…
« Ah, oui. »
— Nous avons demandé la coopération de la marine. Nous comptons utiliser un sous-marin furtif pour éviter la surveillance maritime.
« Ah, à ce sujet… Je me disais qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’en faire autant. Je crois que je peux y aller seul. »
— À Hokkaido ? La surveillance est très stricte…
« Merhen dit qu’elle peut créer une bulle d’air et voyager sous l’eau. »
— Oh, elle peut faire ça avec sa magie… Non, attendez. Maintenant que j’y pense, Merhen en serait capable. C’est une mage extraordinaire.
« Oui. Ce serait exagéré d’utiliser un sous-marin. J’irai seul. »
— Allons-y vite, Minwoo ! Je veux faire du tourisme ! Je vais manger des ramen, des sushis et tous les plats des supérettes !
« Oh, elle est partante. Alors, bonne journée. »
— Ah, oui. Bonne chance.
L’appel avec le directeur du NIS prit fin.
« Tu veux manger tout ça ? »
— On dit que c’est délicieux. Je l’ai vu dans une vidéo courte. Les dix meilleurs plats à goûter au Japon !
À voir son enthousiasme, Minwoo se sentit un peu coupable. Le goût de Merhen n’était revenu qu’à environ dix pour cent de ce qu’elle avait connu de son vivant.
Pour le lui rendre, il devait lui faire boire le Cocktail des Morts vendu dans la boutique des hauts faits, mais si sa mémoire était bonne…
« Je ne lui en ai donné qu’une bouteille. »
En quelque sorte, c’était une expérience qu’il avait menée avec Cédric.
Même si elle n’avait retrouvé qu’un soupçon de goût, contrairement à Cédric, Merhen participait aux trois repas à la maison.
« … Je devrais peut-être t’aider à retrouver davantage le goût ? »
— Non. Les points de mérite sont précieux. Ils sont à toi. Ça va.
« Mais il m’en reste encore… »
À vrai dire, comme le disait Merhen, il était à court de points.
Minwoo avait gagné huit cents points de mérite en sauvant Han Siah. Mais il en avait dépensé quatre cents pour acheter quatre potions de dépassement des limites quand il se trouvait dans la Cité céleste.
« Je peux la faire monter jusqu’au niveau sept cents. »
Il lui restait environ quatre cents points.
Il économisait actuellement pour la potion d’amplification du potentiel corporel (1 200 points) et le grimoire de Nécromancie (3 000 points).
[NDT : « Livre de vision de la Nécromancie » → « Grimoire de Nécromancie » (grimoire sonne mieux que livre de vision).]
« Je suis désolé, Merhen. »
— Hé hé. Ce n’est pas grave. Tu es plus beau quand tu souris que quand tu fais la tête.
« … Vraiment ? »
— Oui ! Alors souris. Un grand sourire.
Un sourire se dessina sur le visage de Minwoo.
C’était une invocatrice adorable.
Et plutôt fiable.
« Je vais gagner des points rapidement. Autant que possible. »
Faire éveiller Yerim, Siwoo et Han Siah.
Vaincre Han Baekgil, de la Branche de l’Ombre.
Vaincre Lucas, de la Famille Griff, et ainsi de suite.
Pour gagner des points, il devait régler des affaires sur Terre, pas dans les portails.
Bien sûr, dans le cas de Lucas, celui-ci lui avait donné un ticket de changement de classe plutôt que des points.
« Enfin, ça tombe bien. »
Le Roi des Esprits du Feu semait le chaos : c’était l’occasion parfaite.
Il pourrait même obtenir des points de mérite en s’en occupant.
Les points de mérite, c’était en gros comme des autocollants de félicitations de la Terre, qui disaient : « Bien joué ! »
« Allons-y. »
La côte de Gangwon-do.
Il pourrait utiliser la magie pour rejoindre Hokkaido depuis là-bas.
***
Hakodate, au Japon.
[NDT : Pour info, je ne connais pas très bien les noms des villes. Si les sorts ou les noms ne correspondent pas à leurs véritables équivalents, n’hésitez pas à me le signaler sur Discord.]
C’était l’une des grandes villes du sud de Hokkaido. Sa proximité avec Honshu, l’île principale, lui permettait de recevoir facilement des renforts.
Heureusement, les zones où le Roi des Esprits du Feu faisait des ravages se trouvaient dans le centre et le nord de l’île.
Il était donc inévitable que Hakodate, au sud, soit choisi comme point de rassemblement de la deuxième équipe de raid.
« Alors, quand le Saint de l’Épée arrivera-t-il ? Chaque minute compte ! »
« Il ne devrait pas tarder. Veuillez patienter encore un peu… »
« Nous avons dit que la présence des chefs des dix meilleures guildes réunis ici suffirait. Ne me dites pas que le Premier ministre ne nous fait pas confiance ? »
« Bien sûr que si. C’est simplement pour éliminer toute variable. Vous connaissez tous les compétences du Saint de l’Épée, n’est-ce pas ? »
« Oui, nous les connaissons. Mais vous ne trouvez pas que ça va trop loin ? Non seulement nous avons réuni les chefs des dix meilleures guildes — enfin, des neuf meilleures — mais en plus, vous faites appel à un retraité ? Le monde entier va se moquer de nous ! On dira que nous sommes incapables ! »
« Euh… »
Muramasa, chef du quartier général spécial de gestion des catastrophes du Japon, transpirait à grosses gouttes.
Son interlocuteur était le chef de la meilleure guilde du Japon, Katana.
« Bon sang. Pourquoi fallait-il que ce soit moi qui m’occupe de lui… »
À voir la situation, on pouvait comprendre que leur orgueil soit si démesuré.
La première équipe de raid avait échoué.
La plupart des quelque deux cents éveillés de haut rang étaient injoignables ou présumés morts.
Mais cela ne signifiait pas que le Japon était vaincu.
Pour une nation puissante en éveillés, les éveillés de haut rang n’étaient que des ressources abondantes auxquelles on pouvait faire appel à tout moment.
Et le Japon avait ses raisons.
Les dix meilleures guildes.
Leurs élites étaient bien réunies, mais pas les véritables « meilleurs des meilleurs ».
Le membre le plus puissant de la première équipe de raid, le maître de la Guilde Sakura, ne dirigeait que la huitième guilde du classement.
Mais qu’en était-il cette fois-ci ?
Les chefs des dix meilleures guildes — enfin, des neuf meilleures — étaient tous réunis.
Et contrairement aux élites qu’ils avaient envoyées à contrecœur auparavant, ils avaient amené leurs meilleurs éléments, presque comme s’il s’agissait de leurs gardes du corps personnels.
Ils avaient même convoqué les meilleurs éveillés indépendants, au nom du pays.
Ils étaient au total pas moins de deux mille.
En quantité comme en qualité, ils n’avaient rien à voir avec la première équipe de raid.
Si cette deuxième équipe échouait, elle serait assez puissante pour ébranler tout le Japon.
Voilà pourquoi aucune variable ne pouvait être tolérée.
Ils avaient même convoqué en urgence Nakazawa, un éveillé retraité inscrit au Panthéon, qui avait jadis été le rival du Saint de l’Épée coréen.
« Ce ne sera qu’un instant. Vraiment… »
À cet instant,
« Directeur ! C’est une catastrophe ! »
« Je vous ai dit de ne pas entrer si ce n’était pas urgent… Qu’y a-t-il ? »
« Venez voir ça ! Vite ! »
L’un des chefs d’équipe tendit précipitamment son téléphone au directeur, qui était sorti.
À l’écran,
une étrange phrase s’affichait.
[EN DIRECT / Kim Minwoo]
[Hokkaido, je vais vous sauver.]
[3 537 000 spectateurs]
« … Hein ? »
Le directeur cligna des yeux.
Mis à part le titre racoleur, ces bâtiments en flammes au style familier…
« Ce ne serait pas Sapporo ? »
« Ça y ressemble… »
« Bon sang ! Ce n’est pas le moment de répondre vaguement ! Comment ce salaud a-t-il pu entrer à Hokkaido ? Qu’est-ce que foutait l’immigration ?! »
« Eh bien, on dirait qu’il n’est pas passé par l’aéroport. »
« Alors quoi, il a traversé la mer ? Qu’est-ce que faisait la garde côtière ?! »
« M-Mais, directeur, vous le savez. La sécurité était stricte. Et ce n’est plus le moment de s’inquiéter de cette intrusion. Il faut régler ça immédiatement ! Le monde entier pourrait assister à la diffusion en direct… »
« Bon sang ! »
Le directeur abattit la main sur la table.
Malgré sa fureur, le nombre de spectateurs augmentait à toute vitesse. Quatre millions. Quatre millions deux cent vingt mille…
Il voyait les chiffres grimper à un rythme effrayant.
— Comme vous le voyez, Sapporo a été entièrement réduite en cendres. De nombreux civils ont dû périr. Et pourtant ! Le Japon refuse l’aide humanitaire venue de l’étranger. Tout ça pour s’attribuer le mérite de l’opération ! Est-ce vraiment la façon de penser d’un dirigeant ?
« On est fichus. »
Le directeur, qui en avait vu beaucoup, comprit immédiatement ce que faisait Kim Minwoo.
Ce type évitait habilement d’insulter le Japon, mais s’en prenait aux « hautes sphères ». À qui cela pouvait-il faire référence ?
C’était évident.
Au Premier ministre Masato, qui se trouvait au sommet.
Cette remarque le visait directement.
— Cette dernière semaine a dû être un enfer pour les habitants du nord et du centre de Hokkaido. Pourtant, le gouvernement japonais perd son temps dans les régions du sud sous prétexte qu’il rassemble ses forces.
Les commentaires défilaient trop vite pour qu’on puisse les lire.
On y trouvait de nombreux messages exprimant une colère manifeste. Ils étaient écrits dans un japonais très familier.
— Alors, je suis venu vous aider. En ami venu d’un pays voisin. Moi, Kim Minwoo. Allons-y, maintenant, pour régler ça ?
« Bon sang, bon sang ! Envoyez les éveillés ! Tout de suite ! »
« Monsieur ? Mais le Saint de l’Épée n’est pas encore… »
« Imbécile, tu crois que c’est le problème, maintenant ? S’il crève, on aura des ennuis, et s’il le capture, on en aura encore plus ! »
La diffusion en direct était suivie par des millions de personnes.
Et si Kim Minwoo venait à mourir ?
Ils se feraient forcément insulter pour avoir été présentés comme un « gouvernement et des éveillés japonais incapables ».
Mais le pire, c’était…
« Si ce salaud de Kim Minwoo règle le problème du Roi des Esprits de façon spectaculaire… »
Ce serait la fin du Japon.
Non, il serait plus juste de dire que le Premier ministre Masato et le reste du gouvernement seraient balayés.
Un Coréen, venu seul du pays considéré comme le petit frère, qui réglait le problème de façon spectaculaire.
Voilà qui justifierait clairement la destitution du Premier ministre !
Bam !
La porte du bureau s’ouvrit à la volée.
« Directeur. Nous n’avons pas le temps. Nous partons devant. Si vous essayez encore de nous retenir, je ne le tolérerai pas. »
Le maître de la Guilde Katana parla, le visage féroce.
Il avait dû entendre parler de la diffusion en direct.
« P-Partez ! Vite ! Emmenez tout le monde ! »
« Enfin, vous devenez raisonnable. Vous avez tous entendu ? Tout le monde, foncez à toute vitesse ! Ne ménagez pas votre mana ! »
« Oui ! »
Tous poussèrent un grondement.
Ils n’avaient aucune intention de laisser ce sale gamin arrogant qui les avait insultés leur voler leur proie.