Chapitre 87
Traductrice : Moonkissed
Underground ou Indé.
Des mots qu’on dégaine pour désigner les musiciens hors-circuit.
Ceux qui ne passent pas à la télé, qui sortent leur musique tout seuls.
Des artistes qui tracent leur route sans plan d’agence.
Sauf que même dans ce « hors-circuit », il y a une frontière entre visible et invisible.
C’est ça, la réalité de la scène indé.
Un groupe avec quelques milliers d’abonnés capable d’attirer 400–500 personnes en solo ? Indé.
Un groupe qui joue dans un plateau de dix et n’en rameute même pas dix (amis non compris) ? Indé aussi.
Si tu ne montres pas ta tête dans les médias de masse, on te jette dans le même sac : « musicien indé ».
D’où des étiquettes un peu ridicules du style « l’underground de l’underground », « l’indé de l’indé ».
Et le concert de ce soir à Brown Basic, petite salle d’Hapjeong à 18 h, c’était exactement ça.
Un plateau commun d’artistes indé — piochés dans l’indé de l’indé.
Six équipes hôtes se partagent la location. Chacune ramène un invité « par réseau ».
Invité « spécial », ça ne veut rien dire de grandiose.
L’« invité spécial » prévu : Zero Sugar, un groupe vaguement connu dans la sphère Hongdae.
Alors l’affiche s’est contentée de :
[Invité Spécial : ??]
S’ils avaient été vraiment connus, leur nom trônerait en haut en gras.
Ce serait le mode « S’IL VOUS PLAÎT venez, PARCE QUE EUX viennent !! » — marketing au désespoir.
Mais quand l’invité n’est pas très bankable, on tente la boîte mystère :
On ne vous dit pas qui c’est, mais il y a un invité spécial. Si vous êtes curieux, passez voir.
Ce flou artistique vend parfois quelques billets.
Et ça aide à garder le public jusqu’au bout, même si les premiers groupes sont bof — histoire de découvrir l’invité.
Du coup, ça donnait des dialogues comme :
— Hyung, tu ne viens pas aujourd’hui ?
— Désolé. Mais quelqu’un de bien plus connu que nous fait l’invité. Ils prennent notre créneau.
— Qui ?
— Secret. Ils veulent la surprise.
Yoo Chang-seop, qui avait décroché Zero Sugar via un pote de lycée, pinça les lèvres.
Pas parce que ça le faisait rire — parce qu’il n’y croyait pas.
Si tu joues la carte du reveal, il faut que le public reconnaisse la tête tout de suite, ou qu’il capte à la voix.
Mais quelle grosse pointure viendrait remplacer Zero Sugar à la dernière minute, gratuitement ?
« Bah. On verra. »
Il pose quand même la question au chanteur de Zero Sugar :
— Ils sont vraiment plus connus que vous ?
— Sans l’ombre d’un doute. Si ce n’est pas le cas, je te file dix millions de wons.
— Mais d’où tu sors dix millions ?
— Justement. J’en aurai pas besoin.
Alors Chang-seop hoche la tête. Peu importe qui c’est — s’ils sont plus connus que Zero Sugar, ça suffit.
C’est tout ce qu’on demande à un « invité spécial ».
— Ils s’appellent comment ?
— Secret.
— Sérieux ? Et la répète ?
— Ils zappent. Et ce n’est pas un band — pas d’install. Ils fileront leur MR sur clé USB.
« Pas un band ? » Il imagine des rappeurs ou un crew de danse.
En 2017, la scène band indé décline, mais l’underground hip-hop explose.
Merci Show Me What You Got.
Et puis, des crews de danse cartonnent sur YouTube.
« Hm, pas des danseurs. »
La scène de Brown Basic est minuscule.
Si on vire les retours, deux ou trois peuvent danser ; avec le setup actuel, même un seul bougerait à l’étroit.
Donc sans doute un rappeur.
— Combien de billets aujourd’hui ?
— Dix-huit.
— Sans les potes ? C’est beaucoup pour nous.
— Y a des lycéennes, les petites sœurs de quelqu’un. Cinq ou six.
— Donc trente en gros, avec les amis ?
— À peu près.
— La chance. Elles ont tiré le gros lot.
Le chanteur de Zero Sugar fanfaronnait ; Chang-seop répondait vague. Il avait autre chose à faire : ça allait commencer.
À 18 h pile, le plateau démarre.
Programme simple :
Durée totale : 120 minutes.
Six équipes hôtes à 15 minutes chacune : 90 minutes.
Avec les retards, table sur 100.
Les 20–30 restantes, pour l’invité.
Le groupe de Chang-seop passe en cinq.
— Merci !
— Merci beaucoup !
Pas mal.
Ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas joué devant plus de trente personnes. La salle répond.
Le dernier hôte : Evening Promise, ceux qui ont ramené la plupart des lycéennes.
On les met en dernier : s’ils jouaient plus tôt, la salle se viderait après.
— C’était pas des fans d’idols, ces gamines ?
Evening Promise a posté une reprise d’un groupe idol populaire ; étonnamment, ça a fait des vues et un peu de bruit — assez pour faire sourire jaune.
Des wannabe indé qui reprennent de l’idol ? Pfff.
Sauf qu’une fois sur scène… Chang-seop ravale sa moue.
— …Ils sont bons.
Presta carrée.
Au milieu du set, il a un flash :
— Et l’invité ? Ils ont donné leur MR ?
Brown Basic est petit, mais luxe rare : une loge.
Le patron, ex-semi-célèbre, gère le son et squatte la console près de la loge.
Chang-seop hésite : aller demander si l’invité est là.
Il jette un œil côté loge — depuis la salle, on ne voit rien.
Inquiet, il se lève… quand Evening Promise conclut :
— Merci ! C’était Evening Promise !
Gros applaudissements — surtout leurs amis.
À peine sortis, un MR part direct dans les enceintes.
Chang-seop souffle.
S’il y a MR, l’invité est arrivé.
Mais…
Ce MR lui dit quelque chose.
Il l’a beaucoup entendu, quelque part.
— Ah… Under the Streetlight ?
Il n’écoute pas beaucoup de K-pop, mais impossible d’y échapper.
C’était partout, dans la rue.
Evening Promise l’avait même reprise — voilà.
Original, remake… il ne connaît pas tous les détails.
Mais pourquoi ce MR ?
L’invité va le chanter ?
Donc pas un rappeur ?
Un homme monte sur scène, casquette enfoncée.
Lumière basse, visage masqué — on ne distingue que la mâchoire, la silhouette.
Mais… il a l’air beau.
Ça se voit.
Grand, aussi.
Il attrape le micro et chante :
[Au bout de cette ruelle grise…
Sous le réverbère orangé…]
La voix est dingue.
Beaucoup trop.
Dès l’intro, tu sais : ce n’est pas un amateur.
C’est un pro.
Un cri déchire la salle.
Tout le monde se tourne — une lycéenne, les mains sur la bouche, les yeux ronds.
[L’ombre a une teinte… pourquoi, est-elle orange…]
Un murmure gagne le public.
— Attends, c’est une star ?
L’homme met un doigt sur ses lèvres — chuuut.
Concentrez-vous sur la musique.
Le morceau continue.
Et Chang-seop comprend la rumeur :
Qui que ce soit… il imite l’original.
C’est bluffant.
Le public doit croire que c’est le chanteur d’origine.
Chang-seop secoue la tête.
— Mais non. Quel idol viendrait ici ?
Et même s’il venait, il ne chanterait pas comme ça en live.
Under the Streetlight est une super chanson, mais on sent la post-prod.
Aucun idol ne tient ça en vrai, non ?
Sans doute un YouTubeur imitateur.
Il ne regarde pas ce genre de contenu ; même casquette levée, il ne reconnaîtrait pas.
D’autres, si. C’est sûrement ce que Zero Sugar voulait dire.
Le morceau approche du refrain.
[Si je marche encore un peu… là où toi et moi on restait…
Là-bas, là-bas — juste là —]
Et ça explose.
[Toi et moi — sous le réverbère — !]
La voix claque.
Mais plus fort encore :
— KYAAAAAA !!
Les lycéennes d’Evening Promise hurlent.
Parce que l’homme a retiré sa casquette.
Un visage pâle, un aura froid et net.
Il tient la note haute — et ses yeux sourient.
C’est marquant.
Chang-seop n’a aucune idée de qui c’est.
Mais la réaction ne laisse aucun doute.
— « C’EST HAN SION !! »
Quelqu’un hurle.
Et pile quand le refrain repart — la salle se tait.
Comme pour mieux boire la magie.
Le morceau finit. Han Sion racle la gorge, balaye la salle du regard.
Il n’a pas encore parlé que ça crie déjà.
— …La jalousie me tue.
Beau, connu, voix monstrueuse.
Et impossible de tacler le chant — c’était nickel.
Mais quelque chose le gratte.
Il sait que c’est l’aigreur d’un indé qui rame.
Il n’y peut rien.
Han Sion prend la parole :
— « Bonsoir. Je suis Han Sion de Trois Mois, Cent Jours. »
La clameur explose — beaucoup trop forte pour trente personnes.
— « On devait chanter celle-ci en duo, mais mon pote a flippé, il m’a collé l’ouverture solo. Pas cool, hein ? »
— « PAS DU TOUT ! ON A ADORÉ ! »
— « Vous aimez Trois Mois, Cent Jours ? »
— « OUI !!! »
Dans les petites salles, le banter n’a rien d’inhabituel — on est si près qu’on lit les expressions.
Han Sion ? Il gère ça comme un vieux briscard.
Il apprivoise les lycéennes surexcitées et leur arrache une promesse : hurler son nom peu importe le prochain morceau.
Lumière qui baisse, MR suivant.
Cette fois, même Chang-seop reconnaît.
Slow Down du chanteur R&B classé Billboard, Lazy Boy.
Et là, deux types jaillissent de la loge et chopent des micros.
L’un a une vibe malicieuse, presque insolente.
L’autre…
— Seigneur. CETTE GUEULE.
Ridiculement beau.
Koo Taehwan et Ion venaient d’entrer.