Chapitre 78
Traductrice : Moonkissed
Je hochai la tête en regardant Koo Taehwan monter sur scène.
Koo Taehwan allait bien s’en sortir.
Il avait parfaitement compris ce que je voulais, et il avait les moyens de le faire.
C’est pour ça que, parmi tous les membres, l’entraînement de Koo Taehwan a été le plus fluide.
Pas que les autres aient mal travaillé.
Ces deux dernières semaines, les membres de Trois Mois, Cent Jours ont bossé comme des fous pour absorber mes consignes.
Une partie, c’est grâce à la qualité de mon coaching.
Mais même avec ça, c’est dur de fournir autant d’efforts sur cette seule base.
Surtout cette fois, avec un timing serré, où je devais souvent exiger sans beaucoup expliquer.
Même dans ces conditions, les membres m’ont suivi sagement—presque miraculeusement.
Je ne sais pas pourquoi ils m’accordent autant de confiance.
Le talent écrasant ne suffit pas toujours à susciter ce genre de réponse.
Alors j’ai voulu rendre la pareille.
Aider ceux qui ont tout donné à récolter un vrai résultat.
Et maintenant—
La performance de « I’m Dying » commençait. Celle où on verrait le verdict.
Après une courte intro, la voix de Koo Taehwan est entrée.
« Je l’ignorai— La signification / Derrière tes yeux— »
La ligne plongeait bas, accrochant immédiatement l’oreille.
On dirait le calme avant l’orage, juste avant l’impact. Ou bien quelqu’un qui retient sa colère, parlant à travers une mince couche de raison.
Koo Taehwan était clairement dans un grand jour.
Ce n’est pas qu’il ait eu moins à travailler, d’où la fluidité de son entraînement.
C’est qu’il n’a pas pris de fausses routes.
Il y a beaucoup de façons d’évaluer le talent d’un chanteur :
Le timbre naturel, la puissance, l’étendue…
Mais pour quelqu’un comme moi—qui a régressé, re-régressé, et saisi l’essence du training—le talent le plus important, c’est autre chose.
La direction.
Ces gens dont le niveau progresse proportionnellement au travail.
Ils gagnent un quand ils apprennent un. Deux quand ils apprennent deux.
À première vue, ça peut paraître lent.
Les soi-disant « génies » gagnent dix en apprenant un.
Mais ça, c’est la vision court terme.
Au bout d’un an, cinq ans, dix ans d’efforts, que se passe-t-il ?
Ceux qui tiennent le cap finissent en haut.
Koo Taehwan a ce talent-là.
Et par-dessus, il a un sens du rythme solide.
« Les mots / Que tu étais sur le point de dire / Me dégoûtent. »
La voix glacée de Koo Taehwan s’écoulait lentement, costume affûté.
Le tempo, un brin plus lent que l’original, ajoutait une couche de sophistication.
Pas tout le monde, mais quelques spectateurs reprirent « me dégoûtent » à l’unisson.
« I’m Dying » est un morceau populaire.
Neuvième au classement annuel 2015—le classique duo rappeur + vocal.
Des chansons comme ça, il y en a des pelletées.
Déjà dans le hip-hop US des années 80, c’était courant d’associer une chanteuse et un rappeur.
Alors pourquoi « I’m Dying » a fini 9e ?
Deux raisons.
D’abord, le design du rap était carré.
C’était le titre qui a fait exploser l’underground rappeur Breed.
Ensuite, le concept était fort.
C’est un morceau où vocaliste et rappeur s’engueulent.
L’émotion tire plus vers la haine que l’amour, mais ça reste une dispute dans le cadre de l’amour.
Choi Jaesung appelle ça une « relation toxique », mais peu importe l’étiquette : ce n’était pas un cliché.
Les paroles t’aspirent dans l’histoire des deux narrateurs.
Et c’est là le piège des scènes en duo :
Celui qui explose d’émotion, c’est toujours le rappeur.
Le rôle du chanteur, c’est de recueillir et traiter cette émotion, puis d’enchaîner sur le couplet suivant.
Même si le refrain accroche, la « star » de ce morceau, c’est Ready.
Parce que le public est plus sensible à la structure d’un récit qu’on ne le croit.
À ce moment-là, Ready a ramassé après l’intro de Taehwan et a lancé son rap en frappant net les accents.
« Je me souviens toujours / De tes yeux, de ton attitude / Comment tu m’as traité comme de la merde / Sur ton chemin arrogant. »
Pas mal du tout.
À l’époque, on donnait le poste de « rappeur d’idol » à ceux qui ne savaient pas chanter.
Plus maintenant.
Avec Show Me The Money qui truste les charts, les gens savent distinguer bon rap de mauvais rap.
Les rappeurs d’idols doivent être bons.
Et objectivement, Ready était bon.
Le regard noir vers Taehwan, la rage déversée : ça sonnait vrai.
« Je te le ferai payer / Tu n’es plus en moi / Et si tu souffres… / Je rirai de bon cœur en te regardant. »
Sauf que…
Koo Taehwan n’a pas répondu à cette rage.
Il a continué sa trajectoire et sa choré, posant des harmonies, sans réagir à la colère de Ready.
On aurait dit qu’il chantait et dansait tout seul.
C’est un exercice difficile—ça demande jeu de visage et contrôle du mood—mais Taehwan l’a très bien tenu.
C’était la première chose que je lui avais demandée.
Quand deux personnes se disputent et que l’une ne réagit pas du tout, que se passe-t-il ?
Celui qui hurle et pleure finit par avoir l’air ridicule.
Il faut être deux pour applaudir. Si un seul monte la tension, ça sonne faux.
Évidemment, ça peut casser une performance.
Couplet et refrain peuvent paraître décrochés.
Mais sérieusement, quelqu’un croit que je lui ai dit : « Sabotons la scène pour que Ready ne vole pas la vedette » ?
Le moment était venu de sortir la deuxième feinte.
La fin du couplet arrive, et Taehwan attaque le refrain :
« Nous continuons encore — / Conflit et haine / Cracher et détourner le regard / Remplis de malédictions — »
Un refrain en basse octave.
Étant donné que l’original est chanté par une voix féminine, c’était presque malaisant de le poser si bas.
C’était mon deuxième plan.
Taehwan devait de toute façon réajuster l’octave pour une ligne féminine, mais je lui ai sciemment demandé très bas.
Et aux répètes, je lui ai dit de chanter comme s’il était légèrement énervé.
— Légèrement énervé ?
— Comme quand Choi Jaesung a renversé la sauce de blanc de poulet par terre.
— …Là j’étais vraiment vénère.
Résultat : même Ready a demandé au mentor pendant la répète, « Ce n’est pas trop fade ? »
Mais le mentor Choi Daeho a esquivé en disant que c’était simplement la tessiture de Taehwan.
Au fond, il devait être soulagé. Les TakeScene étaient censés briller sur ces duos.
Mais que se passe-t-il si ce refrain est débarrassé de sa fureur ?
S’il est délivré dans un état froid, posé ?
« Nous continuons encore — / Conflit et haine / Cracher et détourner le regard / Remplis de malédictions — »
Sans émotion.
Non pas une réponse à la rage de Ready, mais une ligne émotionnelle différente.
Et malgré tout, ça ne sonne ni désinvolte, ni paresseux.
Avec Taehwan, on a cherché comment rendre le refrain de « I’m Dying » le plus captivant en bas.
On a subtilement retardé la pulsation pour installer un laid-back, trouvé le tempo idéal pour mettre en valeur sa signature rythmique.
Et on a réussi.
— WOUAAAH !
Désormais, ce morceau n’oblige plus le chanteur à servir le rappeur.
Le premier rôle, c’est juste celui qui sonne le mieux.
Et Ready n’a pas pu éclipser Taehwan.
— Oh…
Encore un point positif : Ready a eu le bon réflexe.
À l’attaque de son deuxième couplet, il a vacillé.
Il l’a senti, instinctivement.
S’il repart en explosion, il aura l’air d’un gamin en pleine crise tout seul.
Mais sans meilleur plan, il aurait dû foncer quand même.
Là, il s’est retrouvé entre deux.
Une scène qui aurait été une victoire aux points pour Taehwan est devenue un KO.
— Oh… !
— Wow !
Même les membres de Trois Mois, Cent Jours ont laissé échapper des murmures admiratifs.
J’ai souri devant le tableau.
Honnêtement, c’était presque ridicule.
Jamais je n’aurais pensé me creuser la tête et m’immerger autant pour un truc si petit.
Ce dont je me souciais avant jouait sur une autre échelle.
Comment infléchir l’opinion des Grammys pour augmenter les chances de gagner.
Comment exploiter les stéréotypes asiatiques pour rallier le public blanc traditionnel.
C’était là-dessus que je me focalisais.
Comparé à ça, s’inquiéter de qui vole la lumière dans un duo, c’est dérisoire.
Une vitrine spéciale même pas notée ?
Et pourtant…
— WOUAAAH !
La joie, elle, n’avait rien de dérisoire.
Entendre les applaudissements filer vers Koo Taehwan—ça faisait sacrément du bien.
J’espère que le reste de ces petites « broutilles » me donnera la même joie.
Koo Taehwan, Choi Jaesung et moi—
Nous trois avons bouclé avec succès la partie duos.
Enfin, « nous trois »… moi je suis hors-jeu, mais Koo Taehwan et Choi Jaesung ont cassé le plan de TakeScene qui devait leur offrir la vedette.
Pitié pour les gamins de TakeScene ?
Pas vraiment.
Ils savaient tous ce qui se tramait.
Ils se sont tus—et c’est pas une mauvaise chose.
C’est le showbiz, après tout. C’est naturel.
Mais quand la roue tourne, se taire, c’est la moindre des choses.
Il ne restait plus que Ion et On Saemiro.
Pour Ion, honnêtement, je ne voyais pas de solution évidente.
Le problème, c’est qu’il est né trop parfait.
Instinctivement, on empathise davantage avec C.U, celui dont l’effort se voit.
C’est comme ça que fonctionnent les émotions.
Et, surprise, Ion a proposé lui-même une solution.
— Si les gens soutiennent C.U plutôt que moi, ce n’est pas une question de niveau, mais d’émotions, non ?
— Alors si je l’écrase complètement ?
Pas faux.
On jalouse quelqu’un un peu meilleur que soi.
Mais face à quelqu’un écrasant, on passe à l’admiration.
— Tu peux vraiment le faire ?
— Tu sais ce que j’ai compris récemment ?
— Quoi ?
— Je chantais beaucoup trop paresseusement jusque-là.
Ion a souri grand ouvert en disant ça.
Je voyais exactement de quoi il parlait.
Il s’était dévoué à la justesse, et il avait enfin saisi la puissance de la précision.
Diction nette.
Hauteurs exactes.
C’est une force bien plus redoutable qu’on ne l’imagine.
Mais on ne la comprend vraiment que quand on la ressent.
Ion a choisi la voie honnête—et a lancé sa performance.
Curieusement, leur choix à lui et C.U, c’était « At the Edge of Dawn » de WITH.
Un morceau qui ne montre ni gros moyens vocaux, ni ne doit le faire.
Il faut le chanter à plat, avec une pointe d’amertume.
Voilà pourquoi ils l’ont choisi.
Si le public ne sent pas l’écart de niveau, il prendra le parti de C.U.
« Nous sommes assis dans l’aube / Juste nous deux sous les lumières / Sous les enseignes au néon éteintes / Les lumières cassées, les rues fermées… »
Ion et C.U se sont passés les lignes en avançant.
À voix posées, ils peignaient la ville dont les lumières s’éteignent.
En écoutant tranquillement, j’ai souri.
Ce n’était pas encore flagrant—mais la ville de Iion paraissait plus vraie.
Sa façon de la décrire était plus belle, plus éblouissante, plus nostalgique.
Cet écart n’allait faire que grandir au fil du morceau.
Effectivement, le visage du PDG Choi Daeho s’est assombri.
Il a dû le sentir : voir tomber l’un après l’autre tous les chanteurs qu’il avait formés, ça pique.
Il a sans doute aussi compris que j’y avais mis la main.
Bah… qu’il ravale.
Trois Mois, Cent Jours s’est fait regarder de haut au nom de la logique du showbiz.
Et mon choix de partir avec TakeScene ne change pas—alors il peut supporter un peu de frustration.
La performance d’Ion s’est achevée, et Jooyeon et On Saemiro ont pris le relais.
Hmm. Jooyeon est très bon.
C’était la seule égalité du jour, à vue de nez.
Mais…
« À demain—! Encore une fois—! Toi et moi—! »
À mes yeux, On Saemiro semblait juste un poil au-dessus.
Ainsi s’est terminée la vitrine conjointe spéciale entre Trois Mois, Cent Jours et TakeScene.
Il ne restait plus que le vrai plateau de compétition.