Chapitre 6
Traductrice : Moonkissed
Je crois au pouvoir de la musique.
Et parce que j’y crois, je crois aussi qu’une bonne musique doit forcément réussir.
Pour être honnête, ce n’est même plus une croyance.
Ça doit être vrai.
Sinon, cette longue régression — ce cycle sans fin — n’est qu’un voyage absurde qui ne repose que sur la chance.
C’est pourquoi j’ai passé tant de temps à perfectionner mes compétences de compositeur, et aujourd’hui, je pense les avoir achevées.
Toutes mes chansons ne deviennent pas des tubes.
Mais personne n’exprime la musique que j’imagine mieux que moi.
Pourtant, ce que j’imagine en ce moment n’est pas une mélodie ni un son.
Ce sont mes amis.
D’abord, le batteur de GOTM.
Andrew Gunn.
Je jouai la batterie en pensant à Andrew Gunn.
Drdrdrdrdum !
Andrew est sérieux et stoïque, mais il adore la musique funky.
La plupart des batteurs privilégient la grosse caisse ou la caisse claire — pas lui. C’était un drôle d’oiseau qui adorait les charlestons.
Et son sens du rythme ? Inégalé.
Il pouvait jouer des ghost notes comme une plume, puis soudain lâcher un tonnerre. C’était un bonheur.
Pour The Pros (꾼들), j’ai composé la ligne de batterie à l’image d’Andrew.
Bien sûr, je ne sais pas jouer de batterie, alors je l’ai programmée avec un instrument virtuel.
Zzzzzang— !
La guitare électrique, je l’ai jouée moi-même, en invoquant Dave Logan.
Que dire de ce type… Un idéaliste cynique ?
Sa tête était remplie de noirceur, mais dans les relations, c’était le plus gentil des gars.
Même quand le monde entier clamait que GOTM allait rafler les Grammys, que nous étions déjà vainqueurs…
« On ne gagnera pas. Nous ne sommes pas le genre de groupe que les Grammys choisissent. »
Il avait déjà renoncé dans son cœur.
Le style de Dave à la guitare est bruyant.
Certes, la guitare est souvent l’instrument le plus tape-à-l’œil d’un groupe, mais Dave ? Il l’avait porté à un autre niveau.
Un étalage tapageur, mélancolique, chaotique.
À un moment, j’ai voulu briser cette habitude en lui donnant uniquement la guitare rythmique, en lui disant de se contenter d’aligner des accords.
Mais même là, il se déchaînait — moulinant dans le vide, improvisant comme un possédé.
Un fou.
Mais c’est précisément pour ça qu’il incarnait si bien la guitare, qu’on appelle parfois « l’orchestre à six cordes. »
Vint ensuite la partie basse et clavier.
Faciles à reproduire.
La surprise fut l’évolution du morceau.
Je pensais obtenir une piste funky, mais à mesure que j’avançais, ça s’est transformé en quelque chose de serré rythmiquement, d’électronique.
Le grand public y verrait sans doute encore du « funk » à cause du groove, mais c’est trompeur.
En composition, funk et rythme sont aussi différents que le ciel et la terre.
Au final, c’était très dansant.
Je ne cherchais pas à écrire une chanson d’idol, mais si j’ajoutais une topline simple et accrocheuse sur le pré-refrain et le refrain, ça passerait sans problème.
Et puisque ça s’était déjà éloigné du funk pur, autant pousser le morceau en rythme 2/4.
La scène coréenne actuelle s’appuie beaucoup sur les rythmes de la musique noire, de toute façon.
Peut-être… que ça pourrait être ma chanson de début en tant qu’idol.
Je chante toujours la chanson que j’écris comme un requiem pour ma vie précédente.
Puisque je suis le seul à m’en souvenir, il faut bien qu’au moins une chanson survive à chaque vie.
Peu à peu, les sons commencèrent à s’empiler.
Lee Hyunseok, propriétaire du LB Studio, était un producteur de premier plan au début des années 2000.
Parmi les morceaux qu’il a produits, certains sont littéralement connus de tout le pays.
On le traitait comme un roi.
Puis vint le boom des idols, avec leur arme fatale : les chansons à hooks.
Soudain, la scène musicale fut balayée.
Et Lee ? Relégué.
Les chansons d’idols qu’il écrivait ne se vendaient pas.
Les rares qui sortaient… s’écrasaient.
L’histoire classique : un producteur dépassé par son époque transforma ses économies et ses contacts en un studio.
Et ça marcha.
Le studio prospéra. Son portefeuille s’épaissit, son cœur s’allégea.
Il se mit à aider les musiciens indés, ce qui lui valut la réputation de « grand frère » de la scène.
Il accumula une pile de cartes de visite d’agences écrites : Appelez-nous si vous trouvez un talent.
Il n’était venu ce week-end que parce que sa nièce n’avait cessé de l’assaillir.
En hurlant qu’un « monstre » était apparu.
— Tonton !
— Au studio, c’est Boss.
— Boss Tonton !
— …Quoi ?
— Écoute juste ça. C’est dingue !
En posant le casque que sa nièce lui tendait, Lee Hyunseok eut deux pensées contradictoires.
D’abord — impossible que ce gamin “Han Sion” soit réellement un monstre.
Il existe plus de 10 grosses agences connues en Corée. Au moins 20 autres ont déjà sorti des artistes notables. Une vingtaine sont financièrement stables. Une vingtaine survivent de justesse.
Et ça, c’est juste pour les boîtes légitimes.
Avec les startups, on en compte des centaines.
Et toutes cherchent désespérément le prochain génie.
Un monstre dans la vingtaine ?
Il aurait déjà été repéré et signé.
Mais… sa nièce était étudiante en musique.
Elle était encore à l’école, mais c’était une pro en devenir. Elle ne s’extasierait pas sur une mauvaise musique.
Même si, bon, elle admettait que les albums de son idol préféré étaient nuls.
Avec ça en tête, Lee appuya sur play.
Cinq minutes.
C’est tout ce qu’il fallut pour le retourner.
— …Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
— Fou, hein ? C’est fou, hein ?!
— Attends. Je dois en écouter plus.
Mais le choc ne s’apaisa pas. Il grandit encore.
Ce n’était pas seulement la qualité — c’était l’amplitude.
Comment une seule personne pouvait-elle produire autant de sons et d’ambiances différents ?
La douce mélodie de guitare du début évoquait la pochette d’un album.
Une mer bleu clair s’échouant sur une plage blanche — fraîche, lumineuse.
Puis, soudain, le riff de guitare transperça comme un pic de glace.
Agressif. Comme une épée d’escrime perçant la poitrine — tranchant comme une lame.
Peu importe la batterie qu’on superposait, le riff de guitare s’imposait.
Il imagina le boucler et le donner à des rappeurs.
Carton assuré.
Puis vint la basse.
On aurait dit Victor Wooten.
Sans les quelques fausses notes, il aurait juré que ce n’était pas un Coréen qui jouait.
Le groove était irréel.
Et les transitions ? Fluides.
Pas d’ancrage externe — juste une cohérence interne.
Ce qui signifiait : mentalement, ce gars était déjà un musicien accompli.
Un prodige venait d’apparaître.
Il avait toujours cru qu’un vrai prodige finirait par émerger de la scène indé coréenne.
Et maintenant… ce prodige était dans son propre studio.
— Il enchaîne des morceaux depuis plus de 30 heures — il n’a fait qu’une petite sieste sur le canapé du salon. C’est dingue.
— Et tu dis qu’il est beau ? Et qu’il a vingt ans ?
— Ouais. On dirait un idol.
— …Tu ne lui as pas… piqué ses accords, hein ?
— T’es malade ?! Bien sûr que non !
Ça arrive parfois.
Un producteur entend une mélodie et la vole pour lui.
Un seul bruit qui court là-dessus, et le studio est fini.
Hyunseok ne croyait pas que sa nièce ait volé quoi que ce soit.
Mais lui, il en avait eu la tentation.
Les mélodies étaient trop bonnes.
Il devait poser la question… juste pour se retenir.
— Tonton, tu te souviens de cette agence qui est passée ? Qui voulait monter un groupe. Qui cherchait des contacts.
— Je m’en souviens.
— Recommandons-le ! C’est un monstre !
— …Hmmm.
L’industrie le voudrait forcément.
Mais un gars aussi talentueux ?
Le genre de « groupe » que ces agences veulent… soyons réalistes.
Elles parlent d’un groupe d’idols.
Où l’apparence compte plus que le son, où les émissions de variétés passent avant la composition.
Est-ce que ça lui conviendrait ?
Peut-être qu’avec juste un peu de soutien, il deviendrait plutôt un producteur incroyable.
S’il voulait être une star, il pourrait monter un groupe indé.
Bien sûr, pour devenir une superstar en Corée, il faut de l’exposition médiatique.
Mais finir sa musique d’abord, puis se révéler au public, c’est totalement différent que de commencer comme trainee dans une agence.
Il ne sait probablement pas chanter — il est clairement à fond dans les instruments. Mais si je lui trouve un chanteur d’exception…
Ils pourraient devenir comme ces fameux duos fraternels.
Alors que cette idée lui traversait l’esprit, la porte du studio s’ouvrit.
Han Sion apparut.
Sa nièce avait raison.
Il était beau.
Malgré la fatigue d’une nuit blanche, son visage avait ce charme naturel.
Il s’approcha du comptoir.
— Est-ce que je peux commander à manger ici ?
— Ah, oui. Si tu manges dans le salon…
— Merci.
— Euh, excuse-moi, jeune homme.
— Oui ?
Même sa voix était belle.
Peut-être qu’il savait chanter, après tout.
— Je suis le propriétaire ici. Où as-u appris la musique ?
— Autodidacte.
— …Sérieusement ?
— Oui. J’ai juste persévéré.
— Tout ce que tu as joué — ce sont des compositions originales ? Tu montes une session ?
— Oui. Pourquoi ?
— Ah, rien. J’essaie juste de soutenir les musiciens talentueux…
— J’apprécie, mais ça va.
Classe.
Lee avait parlé à des tonnes d’artistes, mais jamais personne ne lui avait répondu ainsi.
Même sans savoir qu’Hyunseok avait été un grand producteur, il restait le patron d’un studio important.
Alors la nièce coupa :
— Mon oncle a composé cette chanson. Toothbrush !
La ballade rock qui avait balayé la Corée au début des années 2000. Récompensée. Reprise cent fois. Chantée dans tous les concours télé.
Même les jeunes d’aujourd’hui la connaissaient.
Et en effet, le regard de Han Sion changea.
Peut-être avait-il été trop brusque plus tôt, ou pris l’approche d’Hyunseok pour une arnaque.
— Tu as une agence ?
— Non. Pas encore.
— Alors je pense pouvoir aider. Pas pour te forcer à en rejoindre une, mais—
Soudain, Han Sion tourna les yeux vers l’entrée.
— L’affiche, là-bas.
— Une affiche ?
Hyunseok se retourna. Juste un flyer accroché près de la porte.
Il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Il disait juste au staff de les poser ou de les retirer une fois périmés.
— Vous pourriez me recommander pour ça ? Ça dit qu’une recommandation te fait passer le premier tour.
— Bien sûr.
Probablement un concours de composition organisé par Séoul, une académie, ou une petite agence.
Il sourit.
Ce gosse n’avait clairement pas conscience de son niveau.
Mais en jetant un vrai coup d’œil à l’affiche que Han Sion désignait—
Il s’arrêta net.
Puis fixa encore.
Et enfin, les mots lui échappèrent malgré lui :
— …Pourquoi diable voudrais-tu faire ce truc débile… ?