Chapitre 5
Traductrice : Moonkissed
Le Diable au carrefour.
Ou le Diable des carrefours.
Le nom peut sembler ridicule au premier abord, mais pour ceux du monde de la musique, il n’en est rien.
Le Diable au carrefour a d’abord été rendu célèbre par Robert Johnson, souvent appelé “le père du rock.”
La légende raconte qu’il aurait conclu un pacte avec le diable à un carrefour et, en échange, obtenu ses compétences extraordinaires à la guitare et son son rock unique.
Il a même sorti des morceaux inspirés de cette histoire — Crossroad et Me and the Devil Blues.
Le fait que les Blancs de l’époque qualifiaient le rock et le blues de “musique du diable” vient en grande partie de là.
Depuis, la rumeur du diable des carrefours hante toujours l’industrie musicale.
L’une des pochettes d’album les plus célèbres des Beatles — celle où ils traversent un passage piéton — a longtemps été interprétée comme un symbole d’un pacte avec le diable du carrefour.
J’ai appris tout cela sur YouTube, et bien sûr, je pensais que c’était des foutaises.
Qui, au XXIe siècle, croit encore au diable des carrefours ?
Mais…
Le jour où le diable est réellement apparu devant moi, ça n’avait plus rien de ridicule.
[Veux-tu vivre ?]
Cette voix n’était pas humaine. Je levai les yeux.
Des éclats de métal issus de la carcasse de la voiture étaient plantés dans la poitrine de mon père.
Ma mère, le crâne en sang, avait cessé de respirer.
[Ou veux-tu les sauver ?]
À cet instant, je le sus d’instinct — l’être devant moi était un diable.
Il agita la main.
L’éclat dans la poitrine de mon père disparut, sa blessure se referma.
Ma mère recommença à respirer lentement.
Et au milieu de cette scène invraisemblable, je demeurai étrangement calme.
Ce n’était pas ma volonté.
Le diable avait forcé mon esprit à raisonner et à rester lucide.
[Si tu atteins l’objectif, ils seront sauvés.]
— Et maintenant, alors ?
[Ils ne sont pas morts. Simplement… suspendus. Dans un état de mort différée.]
— Alors l’objectif, c’est…
Des pensées de meurtre, de terrorisme, de sectes me traversèrent l’esprit. Mais la réponse du diable fut absurde.
— Des albums ? Comme… ces albums-là ?
Deux cents millions d’albums physiques vendus.
Au début, j’ai cru que le diable se moquait de moi.
Pourquoi un être dont l’existence même est difficile à croire s’intéresserait-il aux ventes d’albums ?
Aujourd’hui, je comprends pourquoi il a fixé cette condition.
Mais à l’époque, je n’en avais aucune idée.
Je ne réalisais même pas à quel point 200 millions était impossible.
Alors j’ai lâché, sans réfléchir :
— Attends, négocions un peu.
[…]
— Deux cents millions, c’est inhumain. Cent millions, ça te va ?
[…]
— Bon, alors au moins, compte les achats personnels !
[…]
— Si ça doit être 200 millions, est-ce qu’on peut inclure les singles digitaux ?! Pourquoi seulement les albums physiques ?!
[…]
— Même Bruno Mars n’a vendu que 30 millions de physiques !
Je râlai longtemps, jusqu’à ce que je réalise —
C’était un rêve.
— Ha…
Quelle absurdité.
Après chaque régression, je fais des rêves liés à mes vies passées.
Et le plus fréquent ? Le pacte avec le diable au carrefour — là où tout a commencé.
Mais jamais je n’avais rêvé de tenter de marchander avec lui.
Au final, ça m’a aidé.
Cette humeur lourde et collante que j’avais avant de dormir avait disparu.
Même si ce n’était qu’un rêve absurde, ce que j’y avais dit… reflétait honnêtement ce que je ressens.
Si les singles digitaux ou les mini-albums comptaient, vendre 200 millions serait bien moins difficile.
Bruno Mars n’a peut-être vendu que 30 millions de physiques, mais si l’on inclut ses singles et ses crédits de production, il dépasse largement les 100 millions.
Mais que puis-je y faire ?
Le diable ne négocie pas.
Bzzzzz—
Mon téléphone vibra.
[Beau-père]
L’appel sonna à peine avant de s’interrompre. Il touchait à la fin de sa patience.
— Il est temps, je suppose.
Ce vendredi, mon cher beau-père allait tenter de forcer l’entrée de notre maison.
Il échouerait, grâce à la porte blindée spéciale, et repartirait à Gwangyang le dimanche soir.
Mais ce ne serait pas la fin.
Deux semaines plus tard, il prendrait ses congés pour camper trois jours d’affilée devant chez nous.
La régression ne garantit pas que tout se déroule pareil, mais son emploi du temps ? Toujours identique.
Sans doute parce que ses jours de congés sont fixés par la politique de l’entreprise.
Normalement, je ne me donnerais même pas la peine de l’éviter.
Je ne serais pas en Corée, de toute façon.
Mais cette fois, c’est différent.
Je devrai rester loin de la maison ce vendredi, samedi et dimanche.
Pas question de me planquer dans un motel ou chez l’oncle Hyunsoo…
« Allô, c’est le studio d’enregistrement ? »
— Oui, LB Studio à l’appareil. Que puis-je faire pour vous ?
« J’aimerais réserver une session complète — de midi vendredi à minuit dimanche. Pas besoin de batterie. »
— Ça fait… 60 heures en tout ?
« Oui. »
Je compte m’enfermer au studio et écrire la musique que j’utiliserai dans cette vie.
Une étudiante employée à temps partiel à LB Studio écarquilla les yeux en voyant le planning.
Quelqu’un venait de réserver le studio le plus cher pour 60 heures d’affilée.
Une seule explication possible : une célébrité.
Bien sûr, des musiciens indés louent parfois de longues sessions pour enregistrer un album.
Mais eux planifient toujours sommeil, repas et pauses avec précision. La location coûte trop cher.
Les célébrités, elles, louent souvent pour filmer des clips ou des making-of.
Comme installer et démonter le matériel vidéo est fastidieux, elles réservent plusieurs jours d’un coup.
Ça pouvait être pour une émission télé, certes, mais…
— Comme si les chaînes payaient plein tarif sans exiger de sponsor.
Donc ce devait être une célébrité.
Laquelle ?
Avec un peu de chance, un idol. Peut-être même son boy group préféré.
Bon, les probabilités restaient faibles.
Aujourd’hui, les idols filment surtout des MVs conceptuels, pas des enregistrements en studio.
Et puis, s’il s’agissait d’un idol, il ne louerait probablement pas d’instruments.
Mais on ne sait jamais.
Peut-être verrait-elle ses chouchous sourire en grattant une guitare…
Alors qu’elle se perdait dans ses rêves, vendredi midi arriva — et la porte du studio s’ouvrit.
Ponctuel.
Mais au lieu d’une équipe vidéo ou d’un entourage, ce n’était qu’un garçon.
Il resta immobile un moment, contemplant les posters près de l’entrée, puis s’avança vers le comptoir.
— Bonjour.
— Êtes-vous M. Han Sion, celui qui a réservé le Studio A ?
— Oui, c’est moi.
Il avait l’air jeune. Dix-neuf, vingt ans.
Mais il ne semblait pas entièrement jeune. Il dégageait quelque chose de différent.
Une lourdeur. Une acuité. Quelque chose de gris et d’obsessif.
Mais aussi, une peau pâle. Un beau visage.
Un trainee ? Un aspirant idol ?
Après avoir confirmé le contrat et proposé de l’aider à installer le matériel, le garçon secoua la tête.
— Je m’en occuperai.
— Certains appareils sont neufs et compliqués à utiliser…
— Si j’ai besoin d’aide, je vous le dirai.
Il n’inspirait pas totalement confiance — mais elle ne trouva rien à redire.
Alors il entra dans le studio. Elle retourna à son travail — les vendredis étaient toujours chargés.
Un peu plus tard, elle ressentit l’envie de surveiller le son du Studio A.
Pas par curiosité — simple protocole.
Le matériel coûtait une fortune. Le monitoring faisait partie du contrat de location.
D’habitude, on ne le faisait que s’il y avait un problème.
Mais cette fois, c’était par souci sincère.
Le Studio A avait de l’équipement récent, complexe. Il pourrait être en difficulté.
Puis le son jaillit dans son casque…
— … ?!
Elle n’avait jamais entendu une guitare pareille. Même pas de ses professeurs.
C’était tranchant. Nerveux. Brut.
Mais pas désagréable — non, ça happait l’âme.
Techniquement, c’était brouillon.
Des erreurs de picking, de glissés, quelques fausses notes.
Mais l’émotion… était démente.
Une sincérité brute, écrasante. Comme écouter un Keith Richards de jeunesse dans ses années underground.
Qui était donc ce gosse… ?
Puis le son s’arrêta.
Dans son casque, elle l’entendit maugréer :
— « Merde. Ça sonne comme de la merde. »
Elle resta pétrifiée à l’écouter râler.
Et il se demanda…
Devrais-je abandonner… ?
À chaque nouvelle vie, il me faut du temps pour calibrer mon corps.
Dans ma dernière boucle, j’étais le chanteur principal d’un groupe qui a vendu 70 millions d’albums physiques.
Naturellement, je savais chanter.
Mais là ? Pas encore.
Je peux chanter, mais loin de mon niveau.
Contrairement à ce qu’on croit, les cordes vocales sont des muscles à entraîner.
Et la couleur vocale — bien que “innée” — peut être façonnée avec le temps.
Un an, et j’aurai le timbre que je veux. Deux, et j’atteindrai mon sommet.
Mais les instruments ? Ça prend bien plus longtemps.
Quand je visais la production, j’étais un pianiste et un guitariste excellents.
Quand j’ai monté un groupe comme instrumentiste, j’étais un bassiste de haut niveau.
Franchement, à part la batterie (qui ne convenait pas à mon corps frêle d’Asiatique), j’ai maîtrisé la plupart des instruments.
Mais aujourd’hui ? Non.
Ma tête se souvient, mais mon corps ne suit pas.
J’ai essayé le piano — trop de fausses notes. J’ai arrêté.
La guitare ? Je peinais à en tirer un son. Pathétique.
— Merde. C’est nul.
Je sais que ce n’est qu’une question de temps.
Mais ça m’énerve toujours — de voir à quel point tout s’effondre après une régression.
Heureusement, il y a un domaine où je n’ai pas besoin de réapprendre :
La composition.
Composer, ce n’est pas jouer en live. Un bon enregistrement suffit.
Même si ça prend cent essais, il ne faut qu’une version solide.
Et avec mon expérience, je peux garder la même intensité entre les prises. Ou même programmer si besoin.
Beaucoup de producteurs utilisent désormais des VST au lieu d’instruments réels.
J’ai sorti d’innombrables chansons originales et eu des tubes.
Je n’avais pas beaucoup écrit de K-pop pour idols, mais j’avais confiance.
La musique reste la musique. Les genres diffèrent, pas la qualité.
Écrire un bon morceau. Trouver un arrangeur qui maîtrise la K-pop. Et voilà.
C’est avec cette idée que j’ai commencé à préparer ma première composition.
Le premier titre était déjà décidé.
Je commence toujours une nouvelle vie par une chanson qui résume la précédente.
Un rituel d’adieu.
Puisque je suis le seul à m’en souvenir, cette vie mérite au moins un morceau.
Alors que je fixais l’écran vide du DAW, je m’arrêtai.
Comment résumer ma vie passée ?
« Groupe parfait » ? « Musiciens funky » ?
Tout sonnait creux.
GOTM était une équipe heureuse, sans drame. Passionnée. Talentueuse. Sincère.
J’ai trouvé ces gens-là. Et ils m’ont aimé en retour.
Puis un mot m’est venu.
« 꾼. » (Un terme d’argot pour désigner quelqu’un de très doué ou passionné par son art.)
Non — au pluriel, c’est mieux.
[Titre de session : 꾼들 (Les Pros)]
Voilà la première chanson de cette vie.