Chapitre 55
Traductrice : Moonkissed
On Saemiro et moi poussons nos tessitures toujours plus haut, en concurrence, en déversant le refrain.
Mais il n’y a aucune hostilité dans l’harmonie.
Un esprit de compétition ?
Oui, c’est sans doute la meilleure façon de le dire.
Puis Choi Jaesung ajoute une harmonie comme pour dire « ne vous battez pas », et Koo Taehwan fredonne l’air, l’air de rien.
« Dansons plutôt », lance Lee Ion depuis le centre, en bougeant avec une emphase théâtrale.
Il est rare qu’une performance live dépasse la répétition.
La plupart des musiciens espèrent seulement égaler ce qu’ils ont travaillé, une fois sur scène.
Mais là, tout de suite—
Nous livrions un show bien meilleur que tout ce que nous avions répété.
La tension née de la compétition.
La pression du public.
La peur de se tromper.
Voilà notre récompense pour avoir tout surmonté.
Un sourire en coin m’échappa.
Dire « nous » me paraît encore bizarre.
Jusqu’ici, je les appelais sûrement juste « les membres de Trois Mois, Cent Jours ».
Oui, je suis quelqu’un de défensif.
Des régressions à l’infini font que je ne m’installe jamais vraiment dans aucune relation.
Dans une vie passée, j’ai montré de la gentillesse à un ami et je me suis fait arnaquer, et quelqu’un que j’aimais a fini par me détester.
Ces expériences m’ont forcé à bâtir des mécanismes de défense qui n’ont fait que s’épaissir avec le temps.
Mais maintenant, au moins sur cette scène, nous sommes “nous”.
Le désir d’offrir une grande performance ne relevait plus des relations ni des gains et des pertes.
Hors scène, je reviendrai à mes calculs de coûts et à l’évaluation des liens sociaux, mais…
[Don’t believe me just watch !
Don’t believe me just watch !]
Pas ici.
Ici, je suis heureux.
Et ainsi, Trois Mois, Cent Jours acheva sa première performance en formation complète.
Au moment où le dernier refrain de Trois Mois, Cent Jours se termina, un éclair frappa la scène.
CRACK !
L’éclair de lumière et le fracas assourdissant surprirent le public, totalement absorbé par le spectacle.
Et quand la lumière s’évanouit—
Les membres de Trois Mois, Cent Jours avaient disparu de la scène.
Les musiciens paraissaient déconcertés par cette disparition soudaine, mais…
Doom ! Doom-doom ! Doom-doom !
La musique, elle, ne s’arrêta pas.
Puis les lumières de la scène s’éteignirent, et des lettres apparurent sur l’écran, intégré au dispositif scénique :
C’était la fin.
— Wooooaaaahhh !
Le public explosa en acclamations, mais commença aussi à digérer ce qu’il venait de voir.
— Un concept de voyage dans le temps, hein ?!
Le décor de la scène évoquait l’ère Goryeo ou Joseon, et les musiciens portaient des tenues et instruments traditionnels.
Mais à chaque impact de foudre, les membres de Trois Mois, Cent Jours apparaissaient, vêtus de tenues résolument modernes.
C’était indéniablement du voyage temporel.
Des gens du futur s’écrasaient dans le passé, jouaient de la musique moderne, puis disparaissaient.
Et si l’on réfléchit à la fin, les membres sont retournés dans le futur, mais ont laissé la musique dans le passé.
— Trop fun !
La plupart des spectateurs s’arrêtèrent là dans leur réflexion — mais pas ceux familiers de la culture idol.
— Dément !
Leur imagination fila aussitôt sur le lore du groupe.
Si l’histoire tourne autour du voyage dans le temps, les possibilités sont infinies.
La première idée qui vient — l’Europe médiévale.
Et si Trois Mois, Cent Jours arrivait à l’époque de Beethoven ou Mozart ?
Ils pourraient sampler la musique classique de l’époque et en faire un morceau.
Quelque chose d’orchestral, à base de cordes, pourrait naître.
Et ce n’est même pas obligé d’être le passé.
Ils pourraient situer ça dans un futur dystopique sur Terre, ou dans un monde où les humains ont disparu et où seuls des robots subsistent.
— Le cyberpunk marcherait aussi !
Bien sûr, une scène aussi conceptuelle ne fonctionne que si la chanson est excellente et si les membres assurent. Sinon, c’est juste de la gêne par procuration.
Mais Trois Mois, Cent Jours semble capable.
On ne peut pas faire totalement confiance aux VCR, mais les compétences de producteur de Han Sion paraissaient réelles, et la présence scénique des membres était excellente.
C’était une performance vraiment divertissante.
— C’est diffusé quand ? Je veux tout revoir depuis le début.
— Je pensais que TakeScene était bon, mais 100 Days, c’est le vrai niveau.
— Putain, incroyable.
Alors que le public bavardait, surexcité, Blue remonta sur scène.
Les évaluations allaient commencer.
Tandis que les juges de Coming Up Next entamaient leurs critiques, Chris Edwards et Alex échangèrent un regard.
Alex parla le premier.
— Pas de doute que c’était une scène de malade, hein ?
— Bien sûr. Je suis content d’être venu en Corée. J’ai envie d’écrire une chanson tout de suite.
— Ça fait plaisir à entendre. Alors, combien de points pour cette scène ?
— Hmm… J’hésite.
Alex pencha la tête.
Il s’attendait à ce que Chris balance un « 100 » tout net ; sa réponse le surprit.
Et sa note réelle le surprit davantage :
— Je pense à… 84.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Ça aurait dû être meilleur. Ça pouvait être meilleur. Il manquait quelques éléments.
— Lesquels ?
— Surtout le petit et le pâle.
— Qui ça ? Donne-moi la couleur de leurs costumes.
— Violet et noir.
Chris Edwards parlait de Choi Jaesung et Lee Ion.
— Le petit a une voix trop délicate et ne comprend pas vraiment le funk et la soul. Son chant flottait un peu.
— Et l’autre ?
— Le pâle a un timbre qui ressort trop. Han Sion l’a compris et a essayé d’égaliser pour niveler. Mais le fait d’avoir dû compenser est déjà un malus.
— Attends, minute.
Alex comprenait ce que Chris voulait dire.
Mais son cadre d’évaluation semblait à côté.
Il juge en fonction du choix des chanteurs ?
Et retire des points pour ça ?
— Ce sont des candidats d’une télé-réalité. Il n’a pas choisi ses vocalistes.
— Oh… !
Chris Edwards réalisa son erreur trop tard.
Il avait évalué l’équipe précédente dans le contexte d’un show.
Mais il jugeait Trois Mois, Cent Jours selon des standards absolus — comme s’il les comparait aux meilleures productions existantes.
Le fait qu’il leur donne 84 malgré ces standards était déjà énorme.
— C’était quoi le nom de l’équipe d’avant ? ReadyAction ?
— TakeScene.
— Voilà. Donc tu dis que je devrais juger 100 Days avec les mêmes critères que TakeScene ?
— Ouais.
— Dans ce cas, c’est 100. Quels que soient les critères, ce sont les meilleurs de l’émission.
— Et s’ils sortaient un single ?
— L’original est archi connu, donc c’est un facteur… mais je dirais qu’ils peuvent aisément entrer dans le Hot 100.
Alex hocha la tête.
Entendre Uptown Funk — ou plutôt Seoul Town Funk — lui avait fait battre le cœur.
Et il se trompait rarement quand il s’agissait de miser sur une musique qui lui faisait battre le cœur.
Mais ce à quoi il devait réfléchir, ce n’était pas la performance — c’était Han Sion.
Est-ce que Han Sion réussirait aux États-Unis ?
Si oui, à combien chiffrer l’investissement ?
Techniquement, c’était une décision de management, mais Chris Edwards avait été le premier à reconnaître le génie de Han Sion.
— Eddie, tu penses que notre prodige peut percer au Billboard ?
— En tant qu’auteur-compositeur ? 100 %. Je parierais toute ma fortune.
— Hmm…
— Alex, tu peux me croire. Sion n’a jamais montré tout ce dont il est capable. Cette télé-réalité n’est que des entraves pour lui.
Et si Han Sion avait joué Seoul Town Funk seul ?
Ou s’il y avait eu cinq Han Sion au chant ?
Si le producteur Han Sion avait choisi personnellement cinq vocalistes ?
Quel que soit le scénario, Chris était sûr que ce serait nettement meilleur que ce qu’on avait vu.
Pourquoi quelqu’un d’aussi talentueux participerait-il à une téléréalité ?
Manque-t-il encore de confiance en ses capacités ?
Alors que ces pensées tournaient, Chris Edwards se leva brusquement.
— Il faut que je rencontre Sion tout de suite. Je vais où ?
— Attends. La réunion est prévue demain. L’interprète aussi, demain.
— Oublie l’interprète. Un piano et Google Translate suffisent.
Voyant le visage de Chris, prêt à foncer, Alex ne put qu’acquiescer.
Lui aussi, au fond, voulait le rencontrer.
Mais il y avait une procédure.
— D’accord. Alors commençons au moins par voir le producteur de l’émission.
— Vas-y. Moi, je file à la loge.
— Quoi ?
— Vivre en tant qu’artiste à succès, c’est chiant parfois, mais ça a ses avantages. Comme s’en tirer avec un comportement impulsif.
Chris esquissa un sourire et partit en direction de l’équipe de tournage.
Alex soupira et sortit son téléphone.
Il était temps de demander une faveur à M. Kang, le showrunner.
L’euphorie et le rush d’une performance réussie ont tendance à s’attarder.
C’est peut-être pour ça que les membres vibraient encore d’excitation, de retour en loge.
— Mec, c’était trop bon.
— Ion-hyung, quand t’es entré sur le deuxième couplet ? C’était dingue !
— On n’a pas fait d’erreurs de choré, hein ?
— Je ne crois pas !
Ils avaient de quoi être en liesse.
Le public avait adoré, et les critiques des juges étaient excellentes.
Notre score total des quatre juges fut 396.
Blue et Yoo Sunhwa : 100.
Lee Changjun et Choi Daeho : 98.
Lee Changjun a dit que la scène était géniale, mais que la structure de la chanson paraissait un peu brouillonne, donc -2. Choi Daeho a dit que c’était excellent, mais que les cinq ne semblaient pas parfaitement en phase — donc -2 aussi.
Honnêtement, ils avaient sans doute besoin d’un prétexte.
S’ils collaient un 100 maintenant, ils n’auraient plus rien à dire ensuite.
C’est ce que je me disais en regardant les membres bavarder, quand Choi Jaesung me tapota l’épaule.
— Notre leader-slash-producteur de 100 Days devrait dire un mot aussi !
— Euh… bon boulot à tous. Ce n’est pas facile de faire mieux qu’en répète, mais vous avez été impeccables.
— Parfois, j’ai l’impression que Sion hyung a déjà débuté plusieurs fois.
Plusieurs ? Plutôt des douzaines.
Puis Lee Ion m’adressa un sourire en coin.
— Tout à coup, tu fais genre ultra-calm ?
— …
— Qu’est-ce que t’as dit juste après la performance ? Un truc à propos de nos membres qui—
— Stop. S’il te plaît, arrête.
… Ce n’était pas sincère.
La montée d’endorphines post-performance m’a fait dire des niaiseries.
C’est juste… la galère d’un régressé.
Répéter des choses semblables à l’infini émousse le sens du réel, mais sur scène, tout redevient vrai.
C’est comme… un glitch causé par l’amour démesuré que j’ai pour la musique et la scène.
Pendant que je divaguais, les membres éclatèrent de rire.
— C’est la première fois que je vois Sion gêné !
— Continue ! Dis encore des trucs mignons !
… Merde.
Faites que ça ne passe pas à l’antenne.
Les membres continuèrent de papoter un moment.
À dire qu’ils voulaient que la diffusion arrive vite, ou qu’il nous fallait un cri d’équipe officiel.
— On est libres jusqu’à 20 h, non ? On va manger ensemble ?
Choi Jaesung fit la proposition la plus dispensable du monde.
— Ça me va. Tout le monde est ok ?
— Oui !
— Ouais, j’en suis.
Même On Saemiro acquiesça, donc je n’avais plus qu’à hocher la tête.
Très bien. Je suis sociable, moi aussi.
On va vivre ensemble plus de deux mois — autant s’entendre.
Alors que j’en étais là de mes pensées, la porte de la loge s’ouvrit à la volée.
Un blanc portant des lunettes de soleil apparut.
— Waouh !
Les membres sursautèrent, surpris par l’apparition inattendue de cet étranger.
Mais moi, je l’ai reconnu tout de suite.
Eddie.
Non — Chris Edwards, n’est-ce pas ?